PREMIER ACTE
Au lever du rideau, Jacky compose un numéro de téléphone. La radio marche faiblement.
Jacky - Allô, Fernand ?… Salut ! c’est Jacky. Ça va ?… Bon, dis donc, tu comptes toujours passer à la maison ce soir ?… Dans combien de temps ?… Oui, j’ai quelque chose à te dire… Non, je peux pas te parler maintenant. J’ai la vaisselle à faire… Oui, t’as raison… Véronique va pas tarder à rentrer et, je te dis pas, mais ça va être ma fête si j’ai pas fini… Mais non je te dis, j’ai pas le temps !… C’est ça ! A tout de suite. (Il raccroche.) Bon. Alors maintenant, faut que je me grouille… Mais quand est-ce qu’on va acheter un lave-vaisselle ?… (Il prend un torchon et commence à essuyer la vaisselle.) Ah là là ! Quand je pense que dans la pub à la télé, y a des mecs qui font ça avec un sourire idiot en disant que c’est un plaisir avec Paic citron ! Ben qu’ils viennent, si ça les amuse !… Oh ! bon sang ! Sept heures moins vingt !… J’aurai jamais fini avant qu’elle arrive ! Quel con aussi ! Si j’avais commencé plus tôt !… Ah là là là ! Et cette saleté de torchon qui essuie plus rien ! (Il part en chercher un autre et revient. Il saute une assiette.) Bon, celle-là, je ferai comme si je l’avais oubliée ! Là… (Il prend un bol, le secoue, l’effleure à peine avec le torchon, le repose.) Bon. Celui-là, il est presque sec. (On sonne.) Qu’est-ce que c’est ? (On re-sonne.) C’est pas déjà Fernand ? (On re-sonne nerveusement.) Bougez pas ! J’arrive. (Il s’essuie les mains et fait tomber un bol qui se casse.) Et allez donc !… Qu’est-ce que j’en ai ras-le-bol de cette vaisselle. Ça me fait…
Voix de Véronique - Alors, tu dors ?
Jacky - Nom de Dieu ! Véronique !… Tout de suite, mon poulet. Je ramasse les… je veux dire je m’essuie les mains !
Voix de Véronique - Viens m’ouvrir, enfin ! J’ai les bras chargés de paquets !
Jacky - Encore ?!
Voix de Véronique - Mais qu’est-ce que tu fais ?
Jacky - Rien. (Il cherche où il va mettre les débris du bol.)
Voix de Véronique - Eh bien, si tu ne fais rien, qu’est-ce que tu attends, espèce de bon à rien ?
Jacky - Tu parles d’une vie !… Voilà !… Oh, puis zut ! (Il met les morceaux dans la soupière.) Je viens, mon minou. (Il accourt.)
Véronique (elle entre, des paquets dans les bras, jusqu’aux yeux) - Eh ben, dis donc, t’y as mis le temps ! Ma parole, t’étais avec ta maîtresse ?
Jacky - Hein ? Comment tu… Non ! qu’est-ce qui te…
Véronique - Alors ?
Jacky - Hein ?… Alors, voilà…
Véronique - Tu vas me débarrasser, oui ou non ?
Jacky - Ah ! oui, bien sûr… Tout de suite ! (Il tente de lui enlever son manteau.)
Véronique - Pauvre crétin ! Enlève-moi ces paquets ! C’est pas possible !
Jacky - Ah ! les paquets, bien sûr ! Oui, les paquets… Attends. (Il enlève une pile de paquets, les pose sur la table et fait tomber un autre bol.) MERDE !
Véronique - Je te le fais pas dire !
Jacky - C’est… c’est un bol… ou plutôt, c’est pas de bol !
Véronique (elle hausse les épaules) - C’est pas « un bol ». C’est « le » bol de maman auquel je tenais tant. Quel maladroit, celui-là ! Eh bien, remue-toi ! (Il se baisse et ramasse les morceaux.) Les balais, ça existe !
Jacky - Ah oui ! Le balai… Laisse faire, je m’en occupe. (Il balaie.)
Véronique - J’espère bien ! (Elle s’assoit dans le fauteuil.) Mais qu’est-ce qu’elle fait là, cette vaisselle ?
Jacky - Je vais t’expliquer, mon lapin…
Véronique - Pourquoi elle n’est pas rangée ?
Jacky - C’est…
Véronique - C’est pas vrai que tu n’étais qu’en train de finir la vaisselle ? A sept heures moins le quart !
Jacky - Qui ? Moi ?… Hoooo… non !… Enfin, voyons ! Qu’est-ce que tu vas chercher ?
Véronique - Parce que je te connais. Dès que j’ai le dos tourné, Monsieur prend ses aises, Monsieur lit « L’Equipe », Monsieur flemmarde ! Quand le chat n’est pas là, les souris dansent.
Jacky - Ben… Voilà… Justement, mon minou !
Véronique - Justement quoi ?
Jacky - Tu as deviné… Tu disais : « les souris dansent »…
Véronique - Et alors ?
Jacky - Et alors, justement, j’étais tranquillement en train de faire les carreaux. J’avais fait la vaisselle depuis longtemps, oh là là ! quand j’ai entendu dans le placard… tu vois… un drôle de bruit…
Véronique - Mon Dieu !
Jacky - Oui… c’est ce que je me suis dit.
Véronique - Après ?
Jacky - Après, j’ai ouvert le placard… Tu vois, je me suis approché comme ça, tout doucement, avec ma main… ma main droite…
Véronique - Oui, ça va ! Je sais comment on ouvre un placard. Et alors ?
Jacky - Et alors… mais là, j’ai été surpris, hein !
Véronique - Bon, est-ce que tu vas parler, oui ou non ? Moi qui ai déjà ma migraine !
Jacky - Oui… Eh ben, dans le placard… Mon Dieu ! des souris !
Véronique (se lève d’un bond) - Ah !… Où ça ?… (Elle regarde par terre et monte sur une chaise.)
Jacky - Non… t’affole pas ! Pas là ! Non ! C’est dans le placard que j’ai vu des souris.
Véronique - Oh ! que tu m’as fait peur ! Ça y est ! J’ai mes palpitations. On n’a pas idée ! Tu sais bien que j’ai horreur de ces bestioles !
Jacky - Ben oui, mais… c’est pas de ma faute…
Véronique - Reste pas planté là comme un piquet. Va me chercher mon natirose !
Jacky - Ton… Où il est déjà ?
Véronique - Vite ! J’étouffe ! (Il court à droite et à gauche.)
Jacky - Le voilà… Tiens, ma caille… Ça va aller mieux !
Véronique - Ah !… Ah… merci. (Elle paraît abattue. Il lui tapote les mains, les joues… et brusquement.) Et alors, ces souris ?
Jacky - Hein ?… Ah oui !… Eh ben, je les ai tuées. Et puis, j’ai sorti la vaisselle du placard…
Véronique - Mais… Il y en avait beaucoup ?
Jacky - De la vaisselle ? Ah oui !…
Véronique - De la vaisselle ! Quel idiot ! Des souris… il y en avait beaucoup ?
Jacky - Oh oui !
Véronique - Combien ?
Jacky - Oh !… Vachement ! J’ai pas compté, mais dix… douze… peut-être ! Tu penses, c’était le Club Méditerranée pour elles !
Véronique - Quelle horreur ! Comment elles ont pu venir là ?
Jacky - Ça, je sais pas… Une idée qui les a prises, peut-être !
Véronique (méfiante) - Et tu dis que c’était bien après que tu aies fait la vaisselle ?
Jacky - Oh là là, oui ! Tu penses !
Véronique - C’est que c’est sale, des souris !
Jacky - Ah ! je pense bien !
Véronique - Faudra faire quelque chose !
Jacky - Ah ! c’est sûr !
Véronique - Faudra refaire la vaisselle !
Jacky - Ah ! ça, d’accord !… (Réalisant soudain.) Hein ?!…
Véronique - Tu vas me refaire la vaisselle tout de suite !
Jacky - Tu crois ? C’est peut-être pas la peine ?
Véronique - Pas la peine ? Tu es fou ? Il est fou, ma parole ! Alors, des souris auraient trotté sur ma vaisselle, et on mangerait dans cette vaisselle ? Ah non !
Jacky - Bien sûr, mais…
Véronique - Tu es inconscient ou quoi ? Tu sais que cette saleté, ça peut transporter plein de maladies, des microbes, des virus, je ne sais quoi ! Tu trouves que j’ai pas assez de problèmes de santé comme ça ?
Jacky - Non… non…
Véronique - Hein ?
Jacky - Si… si…
Véronique - Des souris ! Ça peut ramener n’importe quoi, des souris ! Le choléra, le typhus… Le sida, peut-être, va savoir ! Ils en parlaient l’autre jour à la télé !
Jacky - Je dis pas mais… peut-être que rien qu’en l’essuyant, la vaisselle…
Véronique - Non ! Non ! Tu vas me refaire cette vaisselle pendant que je range mes courses. Comme ça, on sera tranquilles ! (Elle sort avec des paquets.) Et prends le tablier ! (Il prend un tablier de femme ; il est ridicule et se remet à la vaisselle.)
Jacky - Et voilà le travail ! J’en ai ras-le-bol de cette baraque, moi ! Je vais foutre le camp, un de ces jours, et pour de bon !
Véronique - Qu’est-ce que tu dis ? Tu parles tout seul ?
Jacky - Moi ? Non ! C’est la radio.
Véronique - Coupe la radio ! Tu sais bien que je ne supporte pas la radio ! (Elle revient chercher d’autres paquets.) Surtout quand j’ai mal à la tête !
Jacky - Et t’as mal à la tête ?
Véronique - Horriblement !
Jacky - Ben pardi...