Faux et usage de fous

Anatole se rend pour la première fois chez son psychiatre. Peu à l’aise dans la salle d’attente, il l’est encore moins, à la soudaine entrée de Paul, visiblement arrivé avant lui…

Ce patient imprévu est impatient de savoir « à qui il a à faire… » Surpris, Anatole reste sur la réserve. Paul, incisif, trouve des points communs entre eux, vante les qualités du psy, et du « puzzle psychique, le fondement même de sa thérapie… » Craignant une escroquerie, Anatole tente une sortie, retenu in extremis par Paul. Convaincu de rester, Anatole se ravise. De fil en aiguille, les deux patients vont dévoiler leur existence. Parler de leur femme, de leur vie de couple, des épreuves passées et à venir, le tout dans un flagrant délire décapant ! Mais dans le fond, qui sont-ils vraiment ? L’un des deux manipule-t-il l’autre ? Et sont-ils si névrosés qu’ils le paraissent ?

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Anatole entre dans la salle d’attente. Impressionné, mal à l’aise, après avoir hésité, il se décide à s’asseoir sur une des chaises, puis consulte une revue. Entre Paul, par une autre porte, d’un pas sûr, ce qui surprend Anatole. Il le salue de la tête. Paul ne répond pas à son salut.

Paul - C’est pour quoi ?

Anatole - Pardon ?

Paul - Votre présence, c’est pour quoi ?

Anatole - Ben, j’ai rendez-vous…

Paul - Ah… Et votre rendez-vous, c’est pour quoi ?

Anatole - Ben… euh…

Paul - Vous préférez ne pas le dire !

Anatole - C’est cela…

Paul - Le secret médical ?

Anatole - Absolument…

Paul - Ça ne regarde que vous et lui ! Les autres, on s’en fout !

Anatole (surpris) - Pas… pas du tout…

Paul - Il n’empêche que vous êtes dans la salle d’attente d’un psychiatre, pour des raisons que vous jugez personnelles et dont les répercutions peuvent être dramatiques pour votre entourage ! C’est scandaleux !

Anatole - Vous ne faites pas partie de mon entourage.

Paul - Parce que moi qui suis là, près de vous, je ne fais pas partie de votre entourage ?

Anatole - Je parlais de mon entourage proche…

Paul - Vous jouez sur les mots pour mieux vous débiner ! Je vais vous dire une bonne chose : vous êtes un danger public qui s’ignore.

Anatole - Vous avez une façon d’engager la conversation…

Paul - Ça vous gêne ?

Anatole - Ça me surprend… et me gêne. Vous ne respectez pas mon anonymat, et vous me jugez sans me connaître.

Paul - Je veux savoir à qui j’ai affaire, c’est tout.

Anatole - À quelqu’un qui attend que son psy… docteur, le prenne en consultation.

Paul - Pourquoi l’appelez-vous docteur ?

Anatole - Parce qu’il l’est !

Paul - Vous avez honte de dire « mon psychiatre » ?

Anatole - Pas du tout…

Paul - Alors appelez un chat, un chat, et dites : « mon psychiatre ». C’est fou, cette manie qu’ont les gens de se voiler la face ! Ce n’est pas comme ça que vous guérirez !

Anatole - Pour qui vous prenez-vous ?

Paul - Ça dépend des jours… Et des nuits…

Anatole - Je comprends pourquoi vous êtes là…

Paul - De quoi je me mêle ?

Anatole - Vous avez raison… Occupons-nous chacun de nos affaires.

Paul - C’est plus raisonnable.

Anatole - Je crois… Visiblement, nous n’avons aucun point commun.

Paul - Assis.

Anatole - Ah non !

Paul - Non, je vous dis : « assis ».

Anatole - J’ai bien compris…

Paul - Assis, le contraire de debout ! Vous venez de me dire que nous n’avons aucun point commun. Je réponds « assis », car nous sommes tous les deux assis, et c’est quelque chose que nous faisons ensemble. Donc, ne dites pas que nous n’avons aucun point commun, c’est incohérent !

Anatole - C’est vous qui êtes incohérent ! Ce n’est pas parce que nous sommes assis ensemble, dans cette salle d’attente, que nous avons des points communs !

Paul - Ah si !

Anatole - Ça devient lourd…

Paul - Vous êtes assis à ma place… Si ça, ce n’est pas un point commun !

Anatole - À votre place ? Il n’y a aucune place d’attitrée, ici.

Paul - Ben si… À chaque fois que je viens, je m’assois là.

Anatole (se levant) - Je suis désolé. C’est la première fois que je viens, je ne savais pas. Reprenez votre place, si cela peut nous éviter un point commun…

Paul (restant assis) - C’est trop tard.

Anatole (s’asseyant) - Faudrait savoir…

Paul (se levant) - Quoique… C’est agaçant, hein ?

Anatole - Vous le faites exprès ?

Paul - Faut me comprendre… On s’attache.

Anatole (lui laissant sa place) - Comme ça, au moins, nous n’avons plus de points communs !

Paul - Vous plaisantez ! Nous partageons le même psy, la même salle d’attente, vous me prêtez votre place, et vous estimez que nous n’avons aucun point commun ?

Anatole - Absolument.

Paul - Ça ne m’étonne pas qu’il y ait autant de meurtres !

Anatole - Pardon ?

Paul - Vous vous rendez compte ? Si les gens qui ont autant de points communs que nous en avons, refusent de se parler, se cherchent des poux, jouent sur les mots, font semblant de s’ignorer, on court droit au conflit meurtrier ! On a vu du sang couler pour moins que ça !

Anatole - Moins que ça ?

Paul - Pour moins que rien.

Anatole - Moins que rien ?

Paul - Et parfois c’était trop… (Devant l’attitude effarée d’Anatole.) Mais bon, je dois vous avouer que depuis que j’ai commencé ma thérapie, je vois les choses sous un autre angle…

Anatole - Ah… Vous n’êtes qu’au début de votre thérapie ?

Paul - Au milieu… Il me remet en place mon « puzzle
psychique » !

Anatole - Votre « puzzle psychique » ?

Paul - Oui. C’est son expression, le fondement même de sa thérapie.

Anatole - Ah… Très intéressant… Et il l’estime à combien de pièces, votre « puzzle psychique » ?

Paul - Cinq cents.

Anatole - Cinq cents pièces !

Paul - Il y a plus. Je n’ai pas le plus grand « puzzle psychique ».

Anatole - Ah bon… À chaque consultation, il vous remet combien de pièces ?

Paul - Une.

Anatole - Qu’une !… Et la première fois qu’il vous a vu, il a estimé votre « puzzle psychique » complètement défait ou qu’en partie ?

Paul - Total destroy !

Anatole - Vous allez donc le consulter cinq cents fois !

Paul - Au moins ! Entre deux séances, une pièce peut se détacher…

Anatole - Vingt-cinq mille euros !…

Paul - Pardon ?

Anatole - La consultation est à cinquante euros, n’est-ce pas ?

Paul - Oui.

Anatole - Donc, cinq cents consultations, par cinquante euros, ça fait vingt-cinq mille euros. Vous représentez vingt-cinq mille euros pour lui !

Paul - Vingt-cinq mille ! Je représente vingt-cinq mille euros à ses yeux… C’est énorme !

Anatole - Ça fait une somme.

Paul - Ça m’émeut… Ça me touche vraiment de savoir que je représente quelque chose d’important pour quelqu’un… Sans vous, je ne m’en serais jamais aperçu. Je sentais bien un élan de sympathie de sa part, bien réciproque d’ailleurs, mais j’étais incapable d’en trouver la source…

Anatole - Et puis a priori, il fait tout pour ne pas la tarir…

Paul - Vous allez voir, c’est un type épatant.

Anatole - Je n’en doute pas. Seulement moi, si mon « puzzle psychique » dépasse cinquante pièces, tant pis, je le garderai défait !

Paul - Vous ne pouvez pas faire ça !

Anatole - Ça me ferait mal de payer un gugusse vingt-cinq mille euros pour qu’il joue avec mon « puzzle psychique » !

Paul - Qu’est-ce que vous voulez insinuer par là ?

Anatole - Que ça pue l’escroquerie !

Paul - De quel droit jugez-vous une méthode dont vous n’avez aucune connaissance et que vous n’avez même pas testée ?

Anatole - Inutile de la tester pour s’apercevoir que votre psychiatre vous considère plus comme une tirelire que comme un patient ! Bien qu’il faille l’être pour accepter de guérir en plus de cinq cents séances…

Paul - Pour ne rien vous cacher, au début, cinq cents séances, ça me paraissait excessif… Et puis au bout des trois premières, gratuites, j’ai ressenti un tel changement en moi, que sans aucune hésitation, j’ai contracté son crédit…

Anatole - Parce qu’il fait crédit ?!

Paul - À un taux défiant toute concurrence : vingt-cinq pour cent !

Anatole - Vingt-cinq pour cent ! Pour défier toute concurrence, il défie toute...

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