Un monde dingue !
Bérangère est femme de ménage chez les Darras. Elle a profité de leur absence d’une semaine pour mettre à leur insu une annonce de location de leur superbe demeure proche d’Avignon et ainsi, espère-t-elle, récolter une belle somme d’argent.
Souhaitant assister au festival d’Avignon, c’est une troupe de théâtre amateur d’Arras (tiens tiens…) férue de comédies, qui a répondu à cette annonce. Venu en « éclaireur », le premier de la troupe à se présenter est Patrice, un joyeux drille qui ne peut s’empêcher de faire des jeux de mots, rarement d’une grande finesse.
Malheureusement pour Bérangère, Archibald Darras, dramaturge et metteur en scène professionnel qui ne jure que par les tragédies, fait un retour inattendu, après avoir déposé son épouse Maud à l’aéroport. Il a invité chez lui pour la soirée (au moins…) Bérénice, une jeune et charmante étudiante en théâtre, qui aimerait décrocher un rôle dans une de ses pièces…
Pour pimenter le tout, l’avion de Maud a été annulé et elle débarque chez elle à l’improviste pour y passer la nuit…
Si ce n’était que cela ! Ce serait oublier Tony, le petit ami de Bérénice, une brute épaisse, qui fait lui aussi une apparition… fracassante !
Pour s’en sortir, Bérangère ou Archibald n’ont alors qu’une seule issue : mentir… Oui, mais un mensonge en entraîne fréquemment d’autres, souvent plus énormes que les précédents.
Tous les ingrédients sont en tous les cas réunis pour que les quiproquos se succèdent sans discontinuer !
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Avant l’ouverture de rideau, on pourra passer la chanson « Les comédiens » de Charles Aznavour.
ACTE 1
SCENE 1
BERANGERE
Bérangère est seule, au milieu de la scène. Elle a son portable à l’oreille.
BERANGERE – Pas de souci je te dis… La maison est complètement vide pour la semaine : aucun danger. Oui oui : je m’étais postée à l’angle de la rue et je me suis assurée qu’ils partaient. (Consultant sa montre.) Ca fait bien deux heures maintenant. Tout est sous contrôle ! Under control !... Et 2 000 euros, ça ne refuse pas, surtout en ce moment. Là, il faut vraiment que je te laisse… J’ai encore une ou deux bricoles à régler avant leur arrivée.
Bérangère gagne la terrasse.
SCENE 2
ARCHIBALD
Bruit de clés. Un homme, très élégamment habillé, entre, une valise à la main. Son portable sonne.
ARCHIBALD (visiblement ravi) – Ah ! C’est vous… Bonjour… Allons : pas de Monsieur Darras entre nous. Archibald suffira, voyons… Vous êtes en route ?... Vers quelle heure pensez-vous arriver ?... Selon le trafic, naturellement… Prenez votre temps… Nous aurons toute la soirée… (Il range son portable.) Voilà une affaire qui s’annonce très bien… Oui : très très bien !
Archibald se frotte les mains, se regarde dans le miroir et grimpe l’escalier.
SCENE 3
BERANGERE puis PATRICE
Retour de Bérangère. Elle arrange les magazines posés sur la table basse.
On frappe à la porte.
BERANGERE (regardant sa montre) – Pile à l’heure !
Bérangère va ouvrir. Un homme en chemisette colorée et bermuda fleuri est sur le pas de la porte. Il a un sac de voyage à la main.
BERANGERE – Bonjour !
Patrice entre. La porte reste entr’ouverte.
PATRICE (exubérant) – Salut la compagnie ! Alors celle-là, c’est ma formule préférée
BERANGERE – Tiens donc
PATRICE – Je la sors dès que je rencontre quelqu’un
BERANGERE – Ah…
PATRICE (rigolant) – Je vous parle de ma formule, hein, pas de méprise !
BERANGERE – Oui oui
PATRICE – Un peu longue mais elle plaît toujours… Là encore, je pense à ma formule
BERANGERE – J’avais compris
PATRICE – Ca c’est bien… Parce que des fois, y’en a qui ne la saisissent pas… (Goguenard.) Toujours ma formule, hein ? Bon… Il faut tout de suite vous dire que je suis dans une troupe de théâtre alors forcément, salut la compagnie, ça s’impose !
BERANGERE – Ravie de l’apprendre
PATRICE – Moi aussi : ravi de la prendre… (Lui serrant la main.) Votre main !... Patrice… Patrice Berger… (Pouffant.) Patrice, mais pas triste !
BERANGERE – J’en ai l’impression… (Réfléchissant.) Une troupe de théâtre : en voilà une coïncidence
PATRICE – Pourquoi ?
BERANGERE (esquivant) – Oh ! Pour rien, pour rien… Mais c’est amusant…
PATRICE – Ah ça, nous, on fait dans le comique. « Les tréteaux se couchent tard », c’est le nom de notre troupe
BERANGERE – Vous m’en direz tant
PATRICE – Ca, sans être bûcheron, je peux en débiter ! « Les tréteaux se couchent tard » : bien trouvé, pas vrai ?... Bon, je vous l’avoue : ce n’est pas de moi, mais c’est joliment léché quand même, hein ?... (Il donne un coup de coude à Bérangère.) Tréteaux, rapport au théâtre… (Chantonnant, en essayant d’imiter Charles Aznavour.) Les comédiens ont installé leurs tréteaux, ils ont dressé leur estrade et tendu des calicots…
BERANGERE (l’interrompant) – Très bien
PATRICE – Le chant ou l’imitation ?
BERANGERE – Je vous laisse juge
PATRICE – On n’est qu’une troupe d’amateurs mais, sans prétention, on se défend pas mal… On a notre public
BERANGERE – Je vous le souhaite
PATRICE – La saison dernière, on a joué « Un pétard dans le placard »
BERANGERE (fausse) – Passionnant
PATRICE – C’était une comédie explosive… (Rigolant.) Rapport au pétard !
BERANGERE – Oui oui
PATRICE – Et l’année d’avant « Mon coiffeur, il me défrise ! »
BERANGERE – Tout un programme
PATRICE – Pour cette pièce, il y avait autant de mise en scène que de mises en pli
BERANGERE – Hum…
PATRICE – Je jouais le coiffeur
BERANGERE – Ah ?
PATRICE (riant) – Un personnage rasoir qui frisait le ridicule
BERANGERE – Un vrai rôle de composition dites donc !
PATRICE – Je vais vous faire une confidence
BERANGERE – Si ça peut vous faire plaisir
PATRICE – Eh bien dans la vie, je ne suis pas coiffeur
BERANGERE – Tiens donc
PATRICE – Non : je suis jardinier municipal
BERANGERE – Si vous le dites
PATRICE – Je suis en charge des espaces verts… Attention ! (Epelant.) V E R S, pas les verres pour boire ! Quoique…
BERANGERE – Je vous crois sur parole
PATRICE – Mais quand je suis sur scène, je ne sais pas ce qui m’arrive… Je suis un autre homme… Je me transcende !
BERANGERE – Ouh là ! Tant que ça !
PATRICE – J’avoue que j’ai une prédilection pour les personnages simplets ou balourds
BERANGERE – C’est étonnant
PATRICE (visiblement ravi) – Transcender et prédilection… J’ai enfin pu les placer, et deux d’un coup !
BERANGERE – Un vrai exploit
PATRICE – Ceci dit, je peux jouer tous les rôles
BERANGERE – Oh ! Sûrement
PATRICE (théâtral à l’excès) – « Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes ? »
BERANGERE – Déroutant… J’en connais un qui serait amusé
PATRICE – Qui donc ?
BERANGERE (esquivant) – Personne… Je… Je soliloquais
PATRICE – A vos souhaits ! (Reprenant ses déclamations théâtrales.) Et celle-là : « C’est un pic, un cap, que dis-je, une péninsule ! »
BERANGERE – Stupéfiant
PATRICE (assez fier de lui) – Hein… Et celle-ci…
BERANGERE – Ca ira largement
PATRICE (un brin déçu) – Ah ?
BERANGERE (directe) – Si nous en venions au fait
PATRICE – Les festivités, j’adore, surtout Noël
BERANGERE – Vous êtes seul ?
PATRICE (taquin) – Oh oh ! Ca vous intéresse ?
BERANGERE (un peu confuse) – Ce n’était pas dans ce sens-là que…
PATRICE (allusif) – Dans un sens ou dans l’autre, je suis preneur !... Pour tout vous dire, eh ben non : je suis célibataire… Pour me consoler, je me dis que j’ai épousé la comédie… C’est déjà ça… Et vous, vous avez quelqu’un ?
BERANGERE – Dites donc : je vous en pose des questions ?
PATRICE (naturel) – Bah oui : vous m’avez demandé si j’étais seul
BERANGERE – Pas faux… En ce moment, je suis seule… (Sans conviction.) Mais c’est très provisoire
PATRICE – Il est des provisoires qui durent
BERANGERE (soupirant) – A qui le dites-vous
PATRICE – Bah : à vous… Entre nous, ce ne sont pas les occasions qui ont manqué mais c’était
justement des occasions
BERANGERE – Dans la vie, c’est important d’être réaliste
PATRICE – Le neuf, même recyclé et avec défauts d’aspect, vous comme moi, faut plus trop qu’on y compte
BERANGERE – Parlez pour vous !
PATRICE – Il faut être réaliste disiez-vous…
BERANGERE – Hum… Bon : vous êtes du Nord, c’est bien ça ?
PATRICE – Dans le mille Emile ! Dans la cible Lucile ! (Chantonnant.) Les gens du Nord…
BERANGERE (le coupant) – Merci. Et vous venez de Lille ?
PATRICE – Oh là non, malheureuse ! (Avec fierté.) Je suis d’Arras, dans le Pas-de-Calais, là où pousseraient les meilleures endives… Plus précisément de Tilloy-lès-Mofflaines
BERANGERE – Ca vous regarde. Mais vous étiez censés être plusieurs ?
PATRICE – Oui, mais je suis venu comme qui dirait en éclaireur, même si je ne suis pas une lumière… J’en ai profité pour rendre visite à une cousine qui habite à une centaine de kilomètres d’ici… Une cousine éloignée
BERANGERE – Forcément, vu la distance avec Arras
PATRICE – Je ne l’avais pas vue depuis des lustres
BERANGERE – Pour un éclaireur, les lustres, c’est normal
PATRICE – Alors vous, vous avez l’esprit d’à-propos ! Et ce n’est pas pour me déplaire !
BERANGERE – Tant mieux
PATRICE – Vous devriez faire du théâtre vous aussi
BERANGERE – J’y songerai… Et les autres arrivent quand ?
PATRICE – Le gros de la troupe sera là demain… Quand je dis le gros de la troupe, attention : je ne pense pas à Jean-Luc et ses cent dix kilos… Lui, il est boucher à Monchy-le-Preux. Le Jean-Luc, c’est un peu notre comique tripier
BERANGERE – C’est cela oui… Et au total, vous serez combien ?
PATRICE – On aurait dû être sept, mais Régis ne pourra finalement pas venir. Régis Dupont, d’Hamblain-les-Prés… C’est à une dizaine de kilomètres
BERANGERE – D’Arras je suppose ?
PATRICE – Oui… Ah, un sacré comique le Régis ! Il n’en manque pas une !
BERANGERE – Vous devez bien vous entendre alors ?
PATRICE – Pour ça oui ! Dommage qu’il s’appelle Dupont et pas Heure… Régis Heure, ce serait bien pour une troupe de théâtre, non ?
BERANGERE – Vous en avez beaucoup comme ça ?
PATRICE – On ne peut pas s’imaginer !
BERANGERE – Donc, vous serez six
PATRICE – Voilà
BERANGERE – La maison est suffisamment grande pour accueillir tout le monde
PATRICE – Ca, c’est pas de la baraque à frites ! C’est bien pour ça qu’on vous a choisie… La maison, pas vous… Quoique… Et aussi parce qu’elle est toute proche d’Avignon… Depuis le temps que notre troupe veut assister au festival… Alors, quand la Martine a vu votre annonce, elle a sauté dessus… La pauvre !
BERANGERE – Martine ?
PATRICE – Non : l’occasion
BERANGERE (réfléchissant) – Martine ? Oui… C’est elle que j’ai eue au téléphone
PATRICE – C’est l’épouse du Jean-Luc et notre metteuse en scène
BERANGERE – Jean-Luc, Régis, Martine… Voilà des prénoms qu’on n’entend plus
PATRICE – Et je n’ai pas cité ni la Germaine ni la Suzanne
BERANGERE – Ce n’était pas la peine
PATRICE – Avec tout ce monde, j’aurais dû me reconvertir dans la vente d’antiquités… Au fait, c’est quoi votre prénom ?
BERANGERE – Bérangère
PATRICE – Ah… C’est… (Cherchant à se rattraper.) Et vous êtes d’Avignon ?
BERANGERE – Non : de Cavaillon
PATRICE (reluquant la poitrine de Bérangère) – Ah ! Cavaillon, le pays des melons !
BERANGERE (le coupant) – Oui oui
PATRICE – Et vous travaillez dans l’immobilier, c’est ça ?
BERANGERE (gênée) – Euh… Si vous voulez
PATRICE – Oh, moi je veux bien… Je ne suis pas contrariant… Et il vaut mieux être dans l’immobilier que dans l’immobilisme, pas vrai ?... Bon : 2 000 euros la semaine, ça fait cher, mais ce doit être le prix en cette saison
BERANGERE – Je confirme. (Bérangère ouvre la baie vitrée qui conduit à la terrasse.) Regardez : la vue sur le vignoble est magnifique… Vous voyez les deux collines ?
PATRICE (toujours les yeux sur la poitrine de Bérangère) – Je… Très bien…
BERANGERE – On aimerait les parcourir, n’est-ce pas ?
PATRICE – Et comment !
BERANGERE – Et dessous, il y a un petit bois touffu qui ne demande qu’à être exploré
PATRICE – Je suis preneur les yeux fermés
BERANGERE – Il faut quand même que je vous dise qu’il y a un petit hic
PATRICE – Avec un vignoble, c’est normal
BERANGERE – Le portable ne passe pas toujours
PATRICE – Ce n’est pas très grave. Comme dirait Régis : c’est comme une femme, on fera sans. Et un bon rosé vaut mieux qu’un mauvais réseau, non ?
BERANGERE – Je vous fais confiance
PATRICE – Il n’y a plus qu’à s’installer
BERANGERE (songeuse) – Oui…
PATRICE – Quelque chose vous tracasse ?
BERANGERE – Non… C’est juste que je me rends compte que j’ai oublié le double des clés
PATRICE – Ca arrive même aux meilleurs… Tenez, moi, il y a un mois…
BERANGERE – Le mieux, c’est que j’aille les chercher… Je n’en ai pas pour longtemps
PATRICE – Votre agence n’est pas loin ?
BERANGERE (ne comprenant pas) – Mon… ?
PATRICE – Votre agence immobilière
BERANGERE (se rattrapant tant bien que mal) – Ah oui ! Je suis bête des fois
PATRICE – Si ce n’est que de temps en temps… Parce que moi…
BERANGERE – En attendant, n’hésitez pas à utiliser le bar : je l’ai réapprovisionné
PATRICE – Excellente idée !
BERANGERE – Et je vous remets les clés dès mon retour
PATRICE (chantonnant) – Voici les clés, ne les perds pas sur le pont des Soupirs ! Ah ah ! On ne sait jamais : ça peut servir…
BERANGERE – Dites : l’opérette, ça ne vous...