Acte 1
Deux fauteuils d’un Eurostar en vis-à-vis. Sur l’un d’eux est posée une valise. Le « quatrième mur » côté public tiendra lieu de fenêtre, par laquelle les deux personnages regarderont parfois vers l’extérieur du train. Arthur arrive en portant un sac de voyage. Il est de préférence dans la trentaine ou la quarantaine, mais il peut aussi être plus âgé. Son allure est décontractée, et il peut avoir l’air un peu « beauf ». En passant devant les sièges, il semble reconnaître la valise et va pour s’installer, quand son portable sonne. Il répond, un peu speed.
Arthur – Ouais, Fred... Non, je suis dans le train, là... J’avais promis à ma femme de l’emmener à Londres pour notre anniversaire de mariage... Je ne suis pas très porté sur les commémorations, et je déteste l’Angleterre, mais bon, tu sais ce que c’est... Quand on est marié, il faut savoir faire des concessions ! C’est à Londres qu’on s’est connus, avec Christelle... J’ai réservé une chambre dans le Bed and Breakfast où on avait passé notre première nuit ensemble... Ce n’est pas romantique, ça ? Une veine que je ne l’aie pas rencontrée au Hilton à Bora-Bora... Deux billets de train pour Londres, même en première, c’est quand même moins cher que la Polynésie... En tout cas, heureusement qu’on avait pris de la marge, dis donc... Tu sais que je suis claustrophobe, alors ça m’angoisse un peu de prendre le tunnel sous la Manche... Mais comme je flippe encore plus en avion... Et puis je me disais que ça irait plus vite que le ferry... Mais tu n’imagines pas les procédures d’embarquement, c’est hallucinant ! On a mis trois quarts d’heure pour passer la sécurité ! J’aurais mieux fait d’y aller à la nage. J’avais oublié que l’Angleterre n’est plus en Europe. J’ai même eu droit à la fouille au corps. Je suis tombé sur un petit teigneux, genre sergent-chef. J’ai cru qu’il allait me mettre un doigt dans le cul pour voir si je n’y planquais pas des armes de destruction massive... Ils m’ont tellement stressé, pour un peu, j’oubliais de remettre mon pantalon et mes chaussures avant de monter dans le train... Tu me vois arriver à Waterloo pieds nus et en calbute ? Heureusement qu’on ne part pas d’Austerlitz, sinon tu vois le symbole... Je veux dire, pour un anniversaire de mariage... Ah, maintenant c’est Saint-Pancras ? Enfin, ça y est, je suis dans l’Eurostar. Je vais pouvoir décompresser un peu... Christelle ? Non, non, je ne sais pas ce qu’elle fout... Je suis passé au bureau de change pour acheter des livres sterling. Je devais la rejoindre dans le train, mais là je ne la vois pas... Pourtant, sa valise est là, je ne comprends pas... Ah excuse-moi, c’est elle justement... OK, je te rappelle... Salut Fred...
Il appuie sur une touche de son portable.
Arthur – Christelle ? Mais qu’est-ce que tu fais ? Au kiosque ? Le train va partir, là ! Ouais, ben écoute, s’ils n’ont pas Marie Claire, tu prends Marie France ou Madame Figaro. C’est pareil, non... (Plus bas) Oui, oui, j’ai les livres sterling. Mille, ça devrait suffire pour passer quelques jours à Londres. Ça m’angoisse un peu de me trimballer avec une somme pareille en liquide, mais bon... Il paraît que c’est plus cher de changer sur place... Euh, tu pourrais me prendre L’Équipe, tant que tu y es ? Non, pas France Football, L’Équipe ! Non, ce n’est pas pareil, figure-toi... Bon, ben tu vas bien finir par trouver... Sinon, tu vas voir au kiosque à côté... Mais dépêche-toi, bon sang ! OK, à tout de suite. (Plus tendrement) Moi aussi, je t’embrasse...
Il range son portable et conclut.
Arthur – Oh, putain, ça commence bien ce voyage... (Il pose son sac sur le siège à côté, s’installe, et regarde un instant fixement devant lui.) Quarante bornes sous la mer. Moi qui flippe déjà en prenant le tunnel sous Fourvière... Quelle angoisse ! (Il sort un flacon d’alcool de sa poche et en prend une rasade.) J’ai bien fait d’emmener un petit remontant, ça va me détendre...
Marilyn arrive en tirant une petite valise à roulettes comme celle qui, dans les avions, permettent de prendre son bagage en cabine sans avoir à enregistrer. Elle peut avoir vingt ou trente ans. Elle n’est pas forcément canon, mais est habillée de façon plutôt provocante. Elle passe devant lui, le remarque, et semble le reconnaître. Arthur ne prête pas attention à elle et reprend une rasade de son flacon d’alcool... au moment où Marilyn revient sur ses pas.
Marilyn – Pardon, mais je crois que votre valise est assise à ma place...
Arthur, surpris, range précipitamment son flacon d’alcool dans sa poche, sans le reboucher.
Arthur – Ah... Excusez-moi... Je pensais que... Il n’y a pas de problème...
Il se lève et déplace la valise pour libérer le siège. Lui tournant un instant le dos pour poser sa valise, elle lui offre une vue avantageuse sur son anatomie. Il fait mine de regarder par la fenêtre pour chasser les mauvaises pensées. Elle s’assied en face de lui et se met à le dévisager avec un sourire idiot. Embarrassé, il tente de faire bonne figure. Silence, rompu par une annonce de service.
Voix off – L’Eurostar numéro 3212 à destination de Londres Saint-Pancras va partir. Attention à la fermeture automatique des portes...
Arthur (pour lui-même) – Oh non... Ce n’est pas vrai...
Il jette un regard inquiet par la fenêtre côté public.
Marilyn jette également un coup d’œil par la fenêtre pour voir le quai commencer à défiler.
Marilyn (souriante) – Il était temps que j’arrive...
Il lui sourit poliment, avant de composer nerveusement un numéro sur son portable. Mais, visiblement, ça ne répond pas.
Arthur – C’est un cauchemar...
Marilyn, pour sa part, continue à le dévisager, et il semble le sentir, tout en feignant...