Tu vois pas que je dors, non !?
Depuis son divorce, une mère tyrannique et paresseuse partage un
modeste studio avec sa fille, Catherine.
Dépourvue de compassion, la mère se laisse entretenir par sa fille
et se moque éperdument d’elle. Jusque-là, soumise et résignée,
Catherine finit par être épuisée devant autant d’exigences.
L’arrivée d’un jeune homme dans le cœur de Catherine va pouvoir
(pense-t-elle) la libérer de l’emprise de sa mère qui mettra tout en
œuvre pour essayer de briser cette relation amoureuse.
Le machiavélisme de la mère triomphera-t-il ?
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ACTE 1 - Scène 1
La mère est enfoncée dans son lit, sous sa couette et ses oreillers. Catherine, vêtue d’une tenue un peu démodée, entre. Elle pose deux sacs à provisions par terre, son sac à main sur une chaise, et une baguette de pain sur la table. Elle soupire en constatant le désordre, retire ses chaussures, enfile des chaussons et range bruyamment les provisions dans la kitchenette.
La mère (Émergeant de ses oreillers)
Tu vois pas que je dors, non !?
Catherine ne répond pas.
La mère
Je te parle !
Catherine (Sur le même ton)
Je t’entends !
La mère
Eh bé, réponds !
Catherine
Tous les matins, je me lève à six heures, je range le bazar, je cours prendre le bus pour ne pas…
La mère
Au temps pour moi, ne réponds pas.
Catherine
Je termine !… Pour ne pas rater le train qui part à sept heures vingt précises et j’arrive au bureau exténuée avant même de commencer ma journée. Le soir, je cours encore pour rapporter le pain avant que la boulangerie ne ferme. Aujourd’hui, je n’ai même pas eu le temps de déjeuner parce que j’ai cavalé entre midi et deux heures pour m’acheter des culottes.
La mère
Encore ?
Catherine
Ça fait au moins deux ans que je n’en avais pas acheté.
La mère
Je m’en fous de tes culottes ! Je dis « encore » parce que tu me fais la même scène qu’hier, qu’avant-hier…
Catherine
Je cavale toute la journée pendant que Madame se prélasse.
La mère (En aparté)
… Avant avant-hier… À part le petit détail croustillant des culottes.
Catherine
Le jour où je fais les courses, tu pourrais au moins aller chercher le pain, c’est à deux pas d’ici !
La mère
Pourquoi ? Puisque tu le ramènes tous les soirs.
Catherine
Au prix de quels efforts ! Et on rapporte du pain, on ne le ramène pas !
La mère
Oh Madame Je-sais-tout, Madame j’ai le bac international ! On n’a jamais manqué de pain, c’est le principal. Bref, qu’est-ce qu’il y a dans les sacs à provisions ?
Catherine
Des provisions !
La mère
Je vais t’en envoyer une qui va te passer l’envie de te foutre de moi !
Catherine (Lui tendant le ticket de caisse)
Tiens ! Le ticket de caisse : 33,23 € !
La mère
Je parle en francs, moi, Mademoiselle ! 33,23 € ça ne me parle pas ! Bref, qu’est-ce qu’il y a à manger, c’est clair ?
Catherine
De tout… des conserves, du lait, des fruits, des légumes…
La mère
Du pain…
Catherine
Ne m’énerve pas !
La mère
Et allez ! Elle s’énerve ! Tu t’es encore levée du mauvais pied ce matin. Vide ton sac, j’ai l’habitude. Vas-y, déballe, je t’écoute ma chérie.
La mère enfouit sa tête sous les oreillers.
Catherine (Tout en rangeant)
Regarde ce bazar ! Le canapé est encore ouvert, les tasses à café traînent partout, la vaisselle n’est pas faite, les cendriers dégueulent… et ELLE, elle glande toute la journée.
La mère (Émergeant de ses oreillers qui volent)
Et alors ? Je vais pas passer ma journée à faire le ménage. Je fais ce que je veux chez moi.
Catherine
Chez nous ! Personne n’habite chez personne ! Je te rappelle encore une fois qu’on a débarqué ici, ensemble ! Et chacune doit respecter l’espace de l’autre.
La mère
OK, OK. Je connais le refrain.
Catherine
Un de ces jours, je vais partir… Enfin, j’aimerais bien.
La mère
Qu’est-ce que tu insinues ? Tu vas partir ? Tu vas me laisser toute seule ?
Catherine
Oui !
La mère
Tu vas vraiment me laisser toute seule ?… Alors, ton père m’a quittée…
Catherine
C’est le seul mérite que je lui reconnaisse. Il est resté dix-huit ans avec toi ? C’est peut-être pour ça qu’on lui a remis la Légion d’honneur.
La mère
Je te demande pardon. Sa Légion d’honneur, il l’a eue pour mérite militaire !
Catherine
Il a défendu son pays et il n’a même pas été capable d’élever correctement sa propre fille !
La mère
Ça suffit, Catherine ! Tu n’as pas à te plaindre de ton enfance, toi ! Moi, à ton âge, il y a longtemps que j’avais compris qu’il fallait que je compte sur personne… De toute façon, la question n’est pas là. Ton père est parti pour une poule, c’est tout.
Catherine
Il est parti parce qu’il en avait plein le dos ! Comme moi !
La mère
Qu’est-ce que j’ai fait au Bon Dieu pour avoir une famille pareille ! Mon mari s’en va avec une poule – j’ai dit « une poule » – ; ma sœur ne m’écrit plus sous prétexte que je l’ai paraît-il vexée – j’ai dit « paraît-il » – ; mon abruti de frère ne veut plus me voir…
Catherine (Imitant sa mère)
J’ai dit « ne veut plus me voir »…
La mère
Laisse-moi finir ! Qu’est-ce que j’ai fait à ma sœur ? Hein ?
Catherine s’apprête à répondre, mais la mère reste dans sa logique.
La mère
Laisse-moi parler ! Qu’est-ce que j’ai fait à mon frère ? Hein ?… Et toi, tu veux m’abandon… (Elle se ressaisit) me laisser tomber ?
Catherine
La pauvre victime que personne ne comprend. Mais tu es vraiment infernale !
La mère
Moi !? J’dis jamais rien !
Catherine
Depuis des années, je me montre patiente…
La mère
Donc, t’as pas de raisons de me laisser tomber…
Catherine
Je t’ai soutenue pour ton divorce…
La mère
Ça y est, elle remet ça !
Catherine
Et, dès que tu as obtenu ta pension, tu t’es montrée sous ton vrai jour : méchante, aigrie, égoïste…
La mère
C’est tout ?
Catherine
Et autoritaire !
La mère (Hurlant)
Moi, autoritaire ?!! J’dis jamais rien !!!
Catherine
J’étouffe ici ! Je ne reçois jamais personne parce que tu me fais honte ! Tu te rends compte ?! Le peu d’amis que j’ai ne te plaisent pas. Tu trouves toujours un prétexte pour m’empêcher de sortir ! Ça va plus, ça ! Moi, j’ai envie de vivre ! Tu m’étouffes et j’ai besoin d’air ! Je veux vivre ! VIVRE !!! Tu peux comprendre ça, oui ?!!
La mère
Moi aussi, je manque d’air, figure-toi ! Et je suis pas sourde ! Fais à manger, je meurs de faim.
Catherine (Entrant dans la kitchenette)
En plus, tu te moques de tout, c’est pas croyable ça !
La mère
Bon, la bouffe, ça vient ?
Catherine
Rien ne l’arrête.
La mère
Les émotions, ça me creuse.
La mère attrape un paquet de cigarettes, constate qu’il est vide, le froisse et le jette.
La mère
Tu m’as ramené des cigarettes ?
Catherine
Non, je n’ai pas rapporté de cigarettes ! Je ne fume pas !
La mère
Je le sais, sainte Catherine. Mais moi, je fume.
Catherine
N’oublie pas que je paye aussi le téléphone, l’électricité, la bouffe ! Mais les cigarettes, terminé !
La mère
Tu me coupes les vivres ?
Catherine (Glaciale)
Je ne plaisante pas, maman.
La mère
Ah ! c’est vrai, Mademoiselle ne plaisante pas. C’est un peu ce que je te reproche d’ailleurs, ton manque d’humour. Je sais pas de qui tu tiens ça, mais pas de moi en tout cas. (Un temps)… Alors, plus de cigarettes ? Comment je vais faire à compter de dorénavant ?
Catherine
Pour commencer, tu vas me faire le plaisir de chercher un peu de travail.
La mère
Je rêve ! Tu as vu comment tu me parles ?
Catherine
Je ne vois pas pourquoi tu t’es arrêtée si tôt d’ailleurs.
La mère
Parce que tu as commencé pardi ! Chacune son tour.
Catherine
Ce n’était pas un peu trop tôt pour prendre ta retraite ?
La mère
Par les temps qui couraient, plus tôt on la prenait, plus on avait de chances de la toucher. Et puis tu sais, je n’avais pas de santé pour travailler.
Catherine
Pas de courage, tu veux dire.
La mère s’approche de son lit et prend une cigarette électronique sur la table de nuit.
La mère
(Au public) En cas de coup dur. (Tantôt à elle-même, tantôt au public) Sincèrement, j’ai beau faire mon examen de conscience, je ne vois pas ce qu’elle me reproche. Elle m’énerve à la fin ! Qu’est-ce qu’elle aurait voulu ? Que je travaille jusqu’à soixante-sept ans pour lui payer des études ?… Soixante-sept ans, qu’est-ce que je dis ?… Soixante-douze maintenant !… Elle rêve ! J’aurais perdu le bénéfice de ma pension… Tiens, en parlant de ça, il faudra que je le rappelle à l’ordre, l’autre, parce que l’indice de l’INSEE a augmenté et ma pension, ELLE, elle n’a pas bougé d’un iota. Et l’air de rien, j’ai fait un petit calcul et je perds 33,52 francs par mois. C’est pas grand-chose, me direz-vous, mais j’y ai droit ; il n’y a pas de raison que ce soit sa poule qui en profite des 33,52 francs. Oui, je parle en francs. Et je parlerai en francs jusqu’à ma mort. N’en déplaise à ceux qui ont inventé l’euro et qui en ont profité pour augmenter la vie de 30 %, l’air de rien… Comme si on était cons.
Catherine entre dans la pièce, apportant deux plateaux contenant les repas. Elle voit la cigarette électronique de sa mère.
Catherine
D’où tu sors ça ?
La mère
Euh… Je sais pas, je l’ai trouvée.
Catherine
Bon allez, à table.
La mère
Pas faim !
Catherine
Ah non, tu m’as dit que tu avais faim !
La mère (Moqueuse)
Qu’est-ce que tu as préparé ?
Catherine
Des carottes râpées, de la purée, du jambon.
La mère
Eh bé dis donc, on se croirait à la clinique ! J’ai encore moins faim.
Catherine se met à table et commence à manger.
La mère
C’est bon ? (Un temps) Je te demande si c’est bon ? (Un temps) Puisque tu insistes, je vais me forcer. (Elle goûte le jambon) Berk ! C’est immangeable ! Le jambon est trop cuit !
Catherine
C’est du jambon cru.
La mère
Eh bé, il est trop cru !
Catherine
Ne te force pas.
La mère
Maintenant que j’ai commencé… (Elle mange de bon appétit) On dira ce qu’on voudra, le jambon, ça n’aura jamais le goût de pâté.
Catherine
???
La mère
C’est du jambon de quoi ?
Catherine (Étonnée)
Du jambon de… cochon. Du porc, quoi.
La mère
Quel porc ? Faut faire attention à ce qu’on mange maintenant. Y a des maladies partout. Il vient d’où ce porc ?
Catherine
Aucun risque. C’est du porc d’Amsterdam.
La mère
Ils élèvent du porc à Amster…
Elle réalise que Catherine se moquait d’elle. Un silence lourd s’installe.
La mère
Alors ?… Ça va mieux ?
Catherine
Quoi « Ça va mieux ? »
La mère
Tout à l’heure, ça n’allait pas. Je te demande si ça va mieux.
Catherine
Cesse de demander si ça va mieux quand ça va, c’est agaçant.
La mère
Je suis désolée, ma petite fille, mais tout à l’heure, tu hurlais.
Catherine (Élevant la voix)
Je ne hurlais pas, j’élevais la voix.
La mère
Ne t’énerve pas.
Catherine
Je ne m’énerve pas ! C’est TOI qui m’énerves !
La mère
C’est bien ce que je pensais, ça va pas mieux.
Catherine
Merde !!!
La mère
Oh très chic ! Très distingué !
Catherine
Bon tu as gagné, je n’ai plus faim !
Catherine se lève soudainement et apporte son plateau dans la kitchenette. La mère allume la télé et continue à manger tranquillement.
La mère
Silence ! J’entends rien !
La mère augmente le son de la télé. Catherine continue à faire du bruit dans la kitchenette. Puis elle tire le fil du téléphone qui est au pied du lit. On voit le téléphone par terre, traverser toute la pièce, lentement,...