ACTE I
Noir côté jardin. Lumière côté cour. Quand le rideau s’ouvre, Baba Yaga et Aline Tucet sont déjà présentes sur scène. Elizabeth Sec entre depuis le couloir. Victor Lassausset la suit d’un air désappointé.
VICTOR LASSAUSSET
Madame Sec, je vous en prie laissez-moi m’expliquer...
ELIZABETH SEC
C’est Madame la directrice pour vous ! On n’a pas élevé les cochons ensemble. Et il n’y a rien à rajouter, je vous ai déjà tout dit : votre bilan au sein de l’agence n’est pas mauvais, il est très mauvais.
ALINE TUCET
Mais enfin, madame la directrice. Notre rôle n’est-il pas d’assurer convenablement notre clientèle afin de la satisfaire au mieux ?
ELIZABETH SEC
Soyez gentille ma petite. N’essayez pas de réfléchir, ça ne vous réussit pas. Occupez-vous de noter nos rendez-vous de la semaine et laissez moi la gestion des assurances Gripsou.
VICTOR LASSAUSSET
Mais si nous arnaquons tous nos clients, il n’y en aura plus un seul qui voudra venir souscrire de contrat chez nous...
ELIZABETH SEC, très agacée
Arrêtez de me contrarier, nom d’un chien !
BABA YAGA
Madame directrice, souhaitez-vous que je maitrise individu...
(elle pointe Victor du doigt)
...afin qu’il cesse vous nuire ?
ELIZABETH SEC, exaspérée
Non, Baba, ça ira. Victor n’a pas besoin d’être maîtrisé...
(elle se tourne vers Victor et se rapproche de lui)
...Il a juste besoin d’être un peu dressé... N’est-ce pas Victor ?
VICTOR LASSAUSSET
Euh... Sans doute, si vous le dites...
ELIZABETH SEC
Rappelez-vous, Victor. Notre rôle n’est pas d’aider les gens. Non. Aider les gens, ça c’est le rôle de l’ONU, des associations caritatives ou de n’importe quel gugusse enfilant son slip par-dessus son pantalon. Nous, notre rôle, c’est d’aider les actionnaires. Ce sont les seuls qui souffrent véritablement lorsque nous défaillons. Et nous ne souhaitons pas les faire souffrir.
ALINE TUCET
Ce que vous dites est extrêmement cynique.
ELIZABETH SEC
Estimez-vous heureuse que je ne le sois pas d’avantage et que je ne demande pas à Baba Yaga de vous foutre tous les deux dehors à grand coup de pompe dans le derche.
BABA YAGA
(elle se raidit et fait un salut militaire)
À vos ordres !
(elle commence à se diriger vers Victor)
ELIZABETH SEC
Repos, repos !! Bon Victor, nous n’allons pas y passer la journée. Vous avez déjà commis une faute il y a quelques jours en ne venant pas travailler...
VICTOR LASSAUSSET
Mais ma mère a été hospitalisée en urgence je devais aller la...
ELIZABETH SEC
On s’en cogne. Vous avez le droit de me trouver cynique mais n’oubliez pas qu’une agence d’assurance, ce n’est jamais qu’un immense terrain de jeu pour les voyous. Si vous n’êtes pas satisfait de votre job, vous pouvez toujours aller voir ailleurs. Est-ce que je me suis bien faite comprendre ?
VICTOR LASSAUSSET
Oui, madame la directrice.
ELIZABETH SEC
(elle lui met une tape sur les fesses)
C’est bien, champion. Vous verrez, d’ici quelques temps, vous serez peut-être le nouveau "Sans pitié" de notre agence. On peut toujours rêver après tout.
Elizabeth sort par le couloir. Aline Tucet se rapproche un peu de Victor pour le réconforter.
ALINE TUCET
Relevez la tête, Victor, ça va aller !
VICTOR LASSAUSSET
"Sans pitié", tu parles...
BABA YAGA
C’est quoi ça, "Sans pitié" ?
ALINE TUCET
C’est le surnom que l’on donne à Vincent. C’est l’agent préféré de madame la directrice, il arrive toujours à arnaquer nos clients même les plus attentifs...
BABA YAGA
Ah, c’est lui qui écrit tous petits paragraphes en bas contrats da ?
VICTOR LASSAUSSET
Si on veut... En tout cas, c’est lui qui les ressort aux clients lorsqu’ils ont un problème et qu’ils souhaitent recevoir l’argent de leur assurance. Bon... Mon rendez-vous de 11h ne devrait plus tarder. Je vais prendre un café pour me remonter le moral, vous pourrez m’appeler lorsqu’ils arriveront ?
ALINE TUCET
Bien sûr !
(elle se tourne vers Baba Yaga)
D’ailleurs, Baba, si vous voulez prendre une pause vous aussi, allez-y ! Je peux bien surveiller l’entrée cinq minutes pendant votre absence.
BABA YAGA
Da ! Je vais accompagner M. Lassausset, j’ai aussi besoin d’un petit excitant pour me maintenir en état d’alerte constant.
Baba Yaga sort par le couloir.
VICTOR LASSAUSSET, gêné
Hum, je... Je voulais profiter que nous soyons un peu seuls pour vous proposer un nouveau rendez-vous si vous le vouliez bien.
ALINE TUCET
Oh, eh bien pourquoi pas ma foi ? Vous pourriez m’en dire un peu plus sur votre travail et l’entreprise ?
VICTOR LASSAUSSET
À vrai dire nous en avons déjà beaucoup parlé la dernière fois, je pensais que cette fois-ci nous pourrions un peu plus parler de... vous ?
ALINE TUCET
Oh ma vie n’est pas très intéressante. Enfin nous verrons bien. Nous irons chez vous comme d’habitude ?
VICTOR LASSAUSSET
Comme d’habitude ! Et cette fois-ci, je vous ferais goûter un classique : ma truffade maison !
ALINE TUCET
Ah, euh... La dernière fois c’était tartiflette et la fois d’avant aligot, peut-être pourrions-nous, euh... changer un peu ?
VICTOR LASSAUSSET
Ah oui vous avez raison ! Ce sont des plats trop cuisinés ! On se fera ça à la bonne franquette ! Autour d’une bonne vieille raclette !
ALINE TUCET, un peu désemparée
Euh... Oui, voilà... On aura qu’à faire ça...
Victor sort par le couloir. Aline sort de son bureau un petit carnet qu’elle pose et sur lequel elle se met à écrire.
ALINE TUCET (VOIX OFF)
Journal d’enquête : Voilà quatre mois que je me suis infiltré au sein de l’agence Gripsou. Les rumeurs au sujet des arnaques et des fraudes qui y sont commises me paraissent bel et bien fondées. La directrice vient littéralement de demander à l’un de ses agents de, je cite, "pigeonner leurs clients". L’un de leur agent semble en pincer un peu pour moi et bien qu’il risque de me provoquer une indigestion de fromage fondu, je compte bien l’utiliser pour tirer un maximum d’informations sur l’entreprise. Leur agent de sécurité semble également de plus en plus louche. Pourquoi l’ont-ils recruté en Russie ? En tout cas, elle est très zélé... Je n’ai que très peu d’occasion d’enregistrer en caméra caché tant elle guette le moindre de nos faits et gestes. Par chance, j’ai réussi à l’éloigner aujourd’hui, je vais donc pouvoir tenter de placer des micros et des caméras...
Deux dames rentrent côté cour. Il s’agit de Michelle Badol et de sa mère Bernadette.
ALINE TUCET
Oh... Rangeons ça vite fait.
(elle range son journal et reprend son rôle d'agente d'accueil en se tournant vers les deux dames)
Bonjour mesdames, bienvenue chez Gripsou, que puis-je faire pour vous aider ?
MICHELLE BADOL
Nous avions pris rendez-vous. Au nom de Badol. Mon mari arrive.
ALINE TUCET
Très bien, je m’en vais prévenir un agent qui va vous recevoir.
Aline sort par le couloir.
BERNADETTE
Que fais ton bon à rien de mari ? Il va être en retard !
MICHELLE BADOL
Arrête maman ! Il cherche une place de parking. Tu sais bien que c’est toujours un enfer pour se garer ici !
BERNADETTE
Oui ben je vais rater mon feuilleton ! Vous auriez aussi bien fait de me laisser la voiture, je vous aurais trouvé une place illico presto !
MICHELLE BADOL
La dernière fois que tu as pris la voiture, tu l’as fait sans notre permission et tu as fini dans un arbre !
BERNADETTE
On va pas revenir là-dessus ! Je l’avais pris pour un flic !
MICHELLE BADOL
Je sais pas si ça joue en ta faveur...
BERNADETTE
Bon en attendant, le dernier accident en date c’est pas à moi qu’on le doit mais à mon bon à rien de gendre !
Jacky Badol rejoint sa femme et sa belle-mère en entrant côté cour, une canette d’alcool à la main.
JACKY BADOL
Tiens ? Il n’y a personne au comptoir ? Z’avez sonné ou pas ?
BERNADETTE
On a largement eu le temps de prendre le café et de demander à la secrétaire d’aller chercher les employés avec vos imbécilités !
JACKY BADOL
Je vous aurais gentiment laissé le volant pour vous garer, la vieille, mais avec vos mains qui tremblent vous m’auriez rayé la carrosserie à coup sûr !
BERNADETTE
Ah ! Parce que vous croyez que votre récent petit accident, ça a rafraîchi la peinture ? Vous êtes un marrant vous !
JACKY BADOL
Ouh, ça y est mamour ! Elle a été à peu près sage tout le trajet mais là elle commence à me rendre nerveux ! Pourquoi est-ce qu’on est obligé de l’emmener partout comme un petit chien ? Y’a un très bon EHPAD dans la ville. Il a l’avantage d’être pas cher et LOIN de la maison !
BERNADETTE
Ah c’est moi qui devrais aller à l’EHPAD alors que c’est vous qui faites pipi partout !
JACKY BADOL
Ça m’est arrivé qu’une fois et j’avais trop bu !! Retiens-moi mamour ou je l’explose façon Nagasaki !
BERNADETTE
Et vous comptez faire ça avant ou après l’apéro ? Histoire de savoir si je dois apporter une armure waterproof ou pas…
MICHELLE BADOL
Ça suffit vous deux !
(à son mari)
Et toi, ne fais pas trop le malin ! C’est vrai que c’est de ta faute si on en est là aujourd’hui.
JACKY BADOL
Oui, bon ça va, nous n’avons rien, la voiture n’a rien...
MICHELLE BADOL
La mamie est en mille morceaux. Éclatée façon puzzle.
BERNADETTE
La mamie ? Quelle mamie ? Y’a pas de mamie ici c’est compris ?! Y’a des femmes d’expérience, voilà tout !
MICHELLE BADOL
Pas toi maman ! Mais la mamie que Jacky a malencontreusement renversée !
JACKY BADOL
Eh bien elle n’avait qu’à regarder avant de traverser, que veux-tu que je te dise ?
BERNADETTE
Avouez-le, vous l’aviez prise pour un flic vous aussi, c’est pour ça que vous l’avez écrasé ?
JACKY BADOL
Ne dites pas de bêtises, belle-mère !
MICHELLE BADOL
TU aurais dû regarder la route pour éviter de la percuter. On a de la chance qu’elle ne nous ait pas encore poursuivi en justice. Et je ne suis pas sûre que l’assurance voudra nous couvrir sur ce coup là. Qu’est-ce qu’on va dire à l’expert quand il viendra demander pourquoi tu ne regardais pas la route ? Que tu étais trop occupé à vérifier le contenu de ta bière ?
JACKY BADOL
Je devais bien vérifier s’il restait des gouttes dans ma canette de bière !
MICHELLE BADOL
Et alors ?
JACKY BADOL
Elle était vide.
BERNADETTE, exaspérée
Ça nous fait une belle jambe...
Baba Yaga sort du couloir. En voyant le couple, elle se jette sur Jacky.
BABA YAGA
Individus suspects ! Je procède à neutralisation immédiate !!
Baba Yaga effectue une clé de bras sur Jacky qui crie de douleur.
JACKY BADOL
Aahh...!! Ah !!... Lâchez-moi, sale folledingue ! Vous me faites mal !
MICHELLE BADOL
(elle met des coup de sacs à Baba)
Lâchez mon mari, sale brute, lâchez-le, je vous dis ! Ou j’appelle la police.
BERNADETTE
Allez, tordez-lui le cou, on verra si c’est un homme !
BABA YAGA
Recule femme ! Loi ici, c’est moi !
Victor et Aline sortent du couloir affolés.
ALINE TUCET
Baba !! Stop ! Ça suffit, lâchez le monsieur, c’est un client.
BABA YAGA
Vous êtes sûrs ?
VICTOR LASSAUSSET
Oui archi sûr, on se détend maintenant.
BABA YAGA
Bon...
(elle lâche Jacky et recule)
Suspect identifié et reconnu comme niet dangereux... Pour moment.
VICTOR LASSAUSSET
Veuillez accepter mes plus plates excuses. Baba Yaga est notre agente de sécurité, elle est très... Très zélée...
BABA YAGA
Je préfère terme prudente. Le mal n’a pas visage...
VICTOR LASSAUSSET
Euh, oui, si vous voulez...
(il leur désigne le bureau. Lumière côté jardin)
Je vous laisse vous installer, je vous rejoins tout de suite.
ALINE TUCET
Venez Baba, je vous ai fait votre café, avant de le boire on va y rajouter du lait et du miel. Beaucoup de lait. Et beaucoup de...