Juliette boit le poison


Type : Monologue
Langue : Français classique

Personnage : Juliette
Genre : Féminin
Âge : Adolescent

Juliette boit le poison qui est censé l'endormir quelques heures et la faire passer pour morte.


JULIETTE Adieu !… Dieu sait quand nous nous reverrons. Une vague frayeur répand le frisson dans mes veines et y glace presque la chaleur vitale… Je vais les rappeler pour me rassurer… Nourrice !… Qu’a-t-elle à faire ici ? Il faut que je joue seule mon horrible scène ! À moi, fiole !… Eh quoi ! si ce breuvage n’agissait pas ! Serais-je donc mariée demain matin ?… Non, non… Voici qui l’empêcherait… Repose ici, toi. Elle met un couteau à côté de son lit. Et si c’était un poison que le moine m’eût subtilement administré pour me faire mourir, afin de ne pas être déshonoré par ce mariage, lui qui m’a déjà marié à Roméo ! J’ai peur de cela ; mais non, c’est impossible : il a toujours été reconnu pour un saint homme… Et si, une fois déposée dans le tombeau, je m’éveillais avant le moment où Roméo doit venir me délivrer ! Ah ! l’effroyable chose ! Ne pourrais-je pas être étouffée dans ce caveau dont la bouche hideuse n’aspire jamais un air pur, et mourir suffoquée avant que Roméo n’arrive ! Ou même, si je vis, n’est-il pas probable que l’horrible impression de la mort et de la nuit jointe à la terreur du lieu… En effet, ce caveau est l’ancien réceptacle où depuis bien des siècles sont entassés les os de tous mes ancêtres ensevelis ; où Tybalt sanglant et encore tout frais dans la terre pourrit sous son linceul ; où, dit-on, à certaines heures de la nuit, les esprits s’assemblent !… Hélas ! hélas ! n’est-il pas probable que, réveillée avant l’heure, au milieu d’exhalaisons infectes et de gémissements pareils à ces cris de mandragores déracinées que des vivants ne peuvent entendre sans devenir fous… Oh ! si je m’éveille ainsi, est-ce que je ne perdrai pas la raison, environnée de toutes ces horreurs ? Peut-être alors, insensée, voudrai-je jouer avec les squelettes de mes ancêtres, et arracher de son linceul Tybalt mutilé, et, dans ce délire, saisissant l’os de quelque grand parent comme une massue, en broyer ma cervelle désespérée ! Oh ! tenez ! il me semble voir le spectre de mon cousin poursuivant Roméo qui lui a troué le corps avec la pointe de son épée… Arrête, Tybalt, arrête ! Elle porte la fiole à ses lèvres. Roméo ! Roméo ! Roméo ! voici à boire ! je bois à toi.

Partagez !
FacebookTwitterEmail

error: Ce contenu est protégé !
Retour en haut