ACTE I
ELLE, installée dans un coin de la scène, attend. Cette attente est très pesante.
EMMA rentre en homme, en caleçon, avec la tête des lendemains de fête difficiles, un bol de café fumant à la main. Elle se vautre sur son siège, se fait paresseusement des tartines et plonge la tête dans son bol. Elle sortira peu après l’entrée de LUI. ELLE ne réagit pas à sa présence.
DIEU installé dans le public ou sur le quatrième mur se met à manger des chamallows ou du pop-corn.
ELLE ne le voit pas, ne l’entend pas, mais sent qu'il se passe quelque chose. Elle sait que cela correspond à l'arrivée imminente de LUI et devient de plus en plus joyeuse.
Durant tout le début, LUI ne voit ni ELLE, ni EMMA.
LUI arrive subitement propulsé des coulisses, en criant effroyablement, en pleine panique. Il s’agit d’un accouchement.
LUI : (voix cadavérique) No, nein, niet, argh, nooooon ... (rires d'ELLE)
LUI : Was ist das ? What is happening ? Que m'arrive-t-il ? (rires d'ELLE)
LUI : It's terrible ! C'est atroce ! (découvrant la scène) Where am I ?
ELLE : Dans l'au-delà. (rires)
LUI : Quelle voix étrange. D'où vient-elle ? Il y a quelqu'un ?
ELLE : Je suis partout et nulle part ! (rires)
LUI : (sur une respiration, manque d'air, douloureux) Je me rappelle, mon cœur, un pincement terrible, une douleur effroyable, et puis le noir, Kévin qui crie « Pépé, Pépé », toute cette précipitation, ces voix autour, toutes ces images de ma vie qui défilent dans une cadence infernale, tapissant les murs d'un tourbillon qui me happe, au centre une lumière plus qu'éblouissante, je suis obligé de la regarder, de la fixer, tout tourne, je me mets à tomber, pris de vertige, les membres écartelés, mon corps ne pèse plus, entraîné par la ronde, fuyant vers cette lumière qui est au centre de tout, de plus en plus vite, et je me retrouve ici. (pause) Que... Que m'est-il arrivé ?
ELLE : Tu es mort.
LUI : Mais enfin, qui êtes-vous ?
ELLE : (avance et se montre) Regarde ! (cris et panique de LUI)
ELLE : (rires) Tu ne t'imaginais pas qu'un mort puisse ressembler à ça !
LUI : Mais vous êtes atroce. Je veux dire c'est atroce.
ELLE : Ne trouves-tu pas ta voix étrange ?
LUI : (un temps) C’est… c'est vrai... ce n'est pas ma voix. J'ai… quatre-vingt-deux ans. Cette voix est… si… bizarre, je parle comme un homme mûr, comme si j'avais rajeuni.
ELLE : En quelque sorte, en fait, tu n'as pas d'âge.
LUI : Comment cela ?
ELLE : Les morts n'ont pas d'âge.
LUI : Que voulez-vous dire ?
ELLE : Que tu es mort, comprends-tu ? Tu es mort !
LUI : Comment un mort peut-il parler ?
ELLE : Regarde-toi.
LUI : (complètement paniqué, cris) Qu'est-ce que c'est que ça ?
ELLE : Toi !
LUI : Moi ? Mais je suis horrible.
ELLE : Eh oui, la beauté est un privilège du corps. Et encore, ça dépend. À la longue, je me trouve plus belle que certaines jeunes femmes.
LUI : Mais, je ne comprends pas, je n'ai pas ma voix, je ne vois pas mon reflet habituel et pourtant je suis… moi.
ELLE : Une vie de plus ne semble pas t'avoir apporté un surcroît notable d'intelligence. Puisque tu es mort, tu n'as plus de corps. Tu es juste une âme. Une âme qui va devoir attendre.
LUI : Attendre quoi ?
ELLE : La réincarnation.
LUI : Mais je n'y crois pas à ces conneries.
ELLE : Pourtant, c'est vrai.
LUI : Allons soyons sérieux, c'est une farce très bien montée, à base d'hologrammes, d'images de synthèse, d'analyseurs de voix et je ne sais pas moi... Quelqu'un aura trouvé le moyen de me faire avaler une de ces nouvelles substances prisées par les jeunes aux effets encore méconnus. (il rit de bon cœur) Ah, le progrès ! C'est incroyable ce que l'on peut faire avaler aux gens de nos jours.
ELLE : Touche-toi !
LUI : (se palpant) Mais merde, c'est tout mou.
ELLE : (très suave) Normal, nous sommes immatériels.
LUI : Mais alors, j’suis vraiment mort.
ELLE : Ben oui, mon vieux.
LUI : (très triste) Plus jamais de mousse au chocolat ?
ELLE : Non, plus jamais.
LUI : Plus jamais de Châteauneuf-du-Pape ?
ELLE : Eh non.
LUI : Plus jamais de grasse matinée ?
ELLE : Ooof...
LUI : Et... et plus jamais de soleil ?
ELLE : Si si, il ne faut pas exagérer.
LUI : Et… le ciné… porno ?
ELLE : Le cinéma pornographique tu y auras droit, mais je te le déconseille.
LUI : Dites, vous n'allez pas me faire une crise puritaine quand même ?
ELLE : Je parle pour toi.
LUI : Moi, je parle en connaissance de cause. Un film à caractère X de temps en temps n'a que des répercussions positives sur la psychologie de l'individu.
ELLE : À condition qu'il puisse y avoir une mise en pratique après.
LUI : Oh, je ne suis pas un saint, je ne le nie pas.
ELLE : Justement, pour la copulation, ou plutôt pour l'attouchement de tes parties génitales, seule activité sexuelle qui devait te rester à ton âge, il te faudra patienter.
LUI : Mais, le sexe sous toutes ses formes est un facteur d'équilibre.
ELLE : Eh bien il va falloir que tu apprennes à t’équilibrer autrement.
LUI : Quoi ? Et ma libido ?
ELLE : Il faudra la faire taire. Pas de sexe ici.
LUI : Comment ça !?
ELLE : Pour ça tu vas devoir patienter.
LUI : Pourquoi ?
ELLE : Pour te purifier avant ta réincarnation.
LUI : (à part) C'est désespérant ces gens qui se laissent aller au puritanisme... Enfin, de quoi causez-vous précisément ?
ELLE : Regarde-toi (il le fait) et regarde-moi (idem), tu ne trouves pas qu'il y a une petite différence.
LUI : Le nier serait faire preuve d'un indéniable manque de clairvoyance... Vous avez fait un stage dans une blanchisserie ?
ELLE : Moi, il m’a fallu douze ans pour atteindre ce degré de pureté.
LUI : Douze ans, mais c'est affreux !
ELLE : Bôh, pas tant que ça. Et puis je n'ai pas conscience du temps qui passe.
LUI : Ah, alors...
ELLE : Je t'attendais.
LUI : Comment ça, vous m'attendiez !?
ELLE : Oui, je t'attendais et tu ne pouvais que revenir.
LUI : Je nage en pleine science-fiction.
ELLE : A chaque fois, c'est la même chose.
LUI : A chaque fois ?
ELLE : On dirait que tu le fais exprès, il te faut tout un temps pour comprendre.
LUI : Vous voulez dire que vous m'avez déjà attendu douze ans ?
ELLE : Tu peux me tutoyer, tu sais. Du temps de ton vivant, tu ne devais pas faire autant d'efforts à en croire ton apparence.
LUI : Je suis la courtoisie même.
ELLE : Tu l'as peut-être été, mais dans une autre vie.
LUI : Et alors, si je puis me permettre, TU m'as déjà attendu à d'autres reprises.
ELLE : Oui et non, la dernière fois c'est toi qui as dû attendre dix-sept ans, un coup dur, tu n'as pas eu de chance.
LUI : Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?
ELLE : Mais avant, j'ai dû t'attendre neuf ans.
LUI : Je ne comprends rien.
ELLE : Ça te reviendra petit à petit.
LUI : Quoi donc ?
ELLE : Ta conscience ! Pour l'instant, tu es une âme sans conscience ; tu n'as même pas conscience d'être une âme. (rires)
LUI : Suis-je amnésique ? Ai-je eu un accident ?
ELLE : Ça, on peut le dire. La mort est toujours un accident de parcours.
LUI : J'y suis… un accident effroyable !
ELLE : Raconte donc, que s'est-il passé ?
LUI : Ça a été terrible.
ELLE : Vraiment ?
LUI : Juste avant le tunnel, la locomotive a déraillé. La catastrophe ferroviaire du siècle !
ELLE : Oh lala.
LUI : Des éclats projetés partout, le train complet pulvérisé, broyé.
ELLE : Non !
LUI : Des débris jusqu'à un mètre vingt.
ELLE : Pardon ?
LUI : Le premier accident de ma carrière ! Mon cœur n’a pas résisté...
ELLE : Pour le coup, c'est moi qui ne comprends pas tout. Un petit détail m'échappe. Il s'agit sans doute d'une perturbation liée au changement d'état, mais, « un mètre vingt », ne t'emportes-tu pas quelque peu ?
LUI : Oh, je n'ai pas pour habitude d'exagérer. Si j'ai dit « un mètre vingt », c'est que les débris ont bien volé à un mètre vingt de la voie ferrée.
ELLE : Ah !... le choc sans doute, on ne meurt pas tous les jours.
LUI : Toute ma vie vouée au chemin de fer, à piloter toutes les locomotives, de la Micheline au T.G.V., une conduite exemplaire, jamais d'écart. Il faut dire que professionnellement je ne suis jamais sorti du...