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DES MOMENTS D’ABSENCE
Mme Louise VAUCAIRE
Bruno DESCHAMPS, amant de Madame
M. Daniel VAUCAIRE
PHILIPPE GARCIN, invité de Monsieur
GHISLAINE, la bonne
AMELIE, la meilleure copine de la bonne
LAURENT un copain d’Amélie
Décor : Un salon bourgeois cossu, deux fauteuils face à face et un sofa au
centre. Une armoire côté jardin. Côté cour : la porte de la chambre. Fond de
scène : couloir donnant vers la porte d’entrée invisible, située, soit à gauche, soit
à droite. Côté jardin la cuisine et la porte de service.
A l’ouverture, Monsieur et Madame Vaucaire sont assis face à face. Monsieur fait semblant de lire son journal. Madame boit une tasse de thé qui est à présent vide. Chacun attend que l’autre s’en aille. Ils s’observent à la dérobée de temps à autre avec impatience puis agacement.
Mme VAUCAIRE, n’y tenant plus - Vous ne m’aviez pas dit que vous aviez un rendez-vous important aujourd’hui ?
M. VAUCAIRE - Ah, mais si : tout à fait !
Mme VAUCAIRE, voyant que son mari ne bouge pas - Eh bien, qu’est-ce que vous attendez ?
M. VAUCAIRE - J’ai dit qu’il était important, pas qu’il était urgent.
Mme VAUCAIRE - Tout de même, je pense que vous devriez partir : un rendez-vous important, cela ne se rate pas ! (Elle regarde sa montre avec inquiétude.)
M. VAUCAIRE - Vous avez l’air pressée de me voir sortir, dites-moi ! Vous attendez un rendez-vous galant ?
Mme VAUCAIRE, surprise, puis se reprenant - Oui… Non ! Enfin… (Puis, brusquement.) J’attends le dératiseur !
M. VAUCAIRE, étonné - Ah bon ? Pourquoi ? Je n’ai pourtant pas vu de rats, ni de souris !
Mme VAUCAIRE - Evidemment ! Vous, vous ne voyez jamais rien !
M. VAUCAIRE - Bon, quoiqu’il en soit, je ne vois pas pourquoi je devrais sortir.
Mme VAUCAIRE - Parce que le dératiseur est très maniaque et qu’il n’aime pas avoir des gens dans ses jambes : il a besoin de concentration !
M. VAUCAIRE - Je vois. (Un temps. Monsieur et madame Vaucaire s’observent en silence.) Vous sortez aussi alors, je présume.
Mme VAUCAIRE, nerveusement. - Non. Les femmes ne le dérangent pas.
M. VAUCAIRE - Maniaque et sexiste, on aura tout vu ! Bon, de toute façon, vous allez sortir également, car je vous rappelle que vous avez votre bridge aujourd’hui.
Mme VAUCAIRE, surprise. - Moi, j’ai un bridge ? (Se reprenant.) Ah, mais oui bien sûr, suis-je bête ! On est jeudi !
M. VAUCAIRE - Vous m’avez assez tanné avec ça ! Trois mois que vous partez tous les jeudis après midi, je ne sais où, pour vos leçons de bridge… (Un temps.) Ça avance votre affaire ?
Mme VAUCAIRE, inquiète - Comment ça ?
M. VAUCAIRE - Vous faites des progrès ?
Mme VAUCAIRE - Oui… Enfin… Je crois…
M. VAUCAIRE - Je l’espère, car je vous trouve fatiguée à vos retours…
Mme VAUCAIRE - Ce sont des cours intensifs, figurez-vous ! Je me donne à fond ! J’ai un professeur exigeant !
M. VAUCAIRE - Je vois… Bon, j’espère qu’il vous aura appris quelques bons coups.
Mme VAUCAIRE, épanouie. - Oui, c’est un bon coup ! (Se reprenant.) Je veux dire que c’est un excellent professeur et qu’il partage sans compter sa science avec moi.
M. VAUCAIRE - Tant mieux ! Je vais pouvoir inviter des amis et mettre votre science en pratique.
Mme VAUCAIRE - Mais non, voyons ! C’est ridicule ! Je n’ai pas besoin de nouveaux partenaires !
M. VAUCAIRE - Eh bien, invitez les vôtres. Une éternité que je n’ai pas joué au bridge. Je pourrai juger de vos progrès.
Mme VAUCAIRE - Mais non, à la fin ! Je n’ai pas envie de me donner en spectacle !
M. VAUCAIRE - On ne vous demande pas de vous donner en spectacle, mais de jouer au bridge entre amis !
Mme VAUCAIRE - Je ne le souhaite pas !
M. VAUCAIRE - Je ne comprends pas. Pourquoi prenez-vous des leçons, si ce n’est pas pour les mettre en pratique ?
Mme VAUCAIRE - Je fais ça pour la beauté du geste et pour mon épanouissement personnel, un point, c’est tout !
M. VAUCAIRE - Vraiment, je ne vois pas l’intérêt !
Mme VAUCAIRE - Vous : vous apprenez bien des poésies par coeur ! Je ne vous oblige pas à les réciter en public !
M. VAUCAIRE - Ce n’est pas comparable !
Mme VAUCAIRE - Bien sûr que si ! Vous êtes de mauvaise foi, c’est tout !
M. VAUCAIRE - Je ne comprends pas pourquoi vous prenez la mouche comme ça. Pour une fois que je m’intéresse à vos activités, vous devriez être contente.
Mme VAUCAIRE - Je ne vous demande pas de vous y intéresser ! (Un temps.) Vous les financez, cela devrait vous suffire !
Ghislaine fait son entrée côté cour.
GHISLAINE - Ah, c’est vous ? Je m’demandais c’que c’était qu’ce barouf !
Mme VAUCAIRE, sèchement. - Désolée Ghislaine, il se trouve qu’en effet nous habitons ici !
GHISLAINE - J’sais bien, mais comme vous deviez être sortis… J’étais surprise d’entendre des voix.
M. VAUCAIRE - Tiens ? Notre bonne se prend pour Jeanne d’Arc !
Mme VAUCAIRE - Oh ! Daniel ! Ce n’est pas le moment de faire de l’esprit ! De plus, on ne dit pas « bonne », mais « employée de maison » !
M. VAUCAIRE - Quel progrès ! Cela reste une femme de ménage, non ?
Mme VAUCAIRE - C’est plus gratifiant !
GHISLAINE - C’est sûr ! C’est ben mieux que d’être une boniche !
Mme VAUCAIRE, à son mari. - Vous voyez ? Pendant ce temps là, elle ne réclame pas d’augmentation !
M. VAUCAIRE - J’apprécie votre art de la formulation qui va dans le sens de l’économie domestique ! Va pour « employée de maison » ! (S’adressant à Ghislaine.) J’espère que vous prenez toute la mesure de notre considération à travers ce titre ronflant ?
GHISLAINE, avec un air ahuri - J’ai pas tout compris, mais j’me plains pas. (Après un temps,...