Chroniques sportives

Chaque année, le Festival Scène Express organise un concours d’écriture de pièces courtes, ouvert à tous et toutes. Les textes lauréats sont alors créés par les équipes artistiques réunies par le festival et joués à Paris le temps d’un week-end. Le festival investit pleinement son lieu partenaire (la Camillienne, association culturelle, artistique et sportive du 12e arrondissement de Paris) et se déploie dans tous les espaces mis à sa disposition. Des bureaux au dojo, des salles de spectacle aux toilettes, le théâtre se découvre et redécouvre au travers de mises en situation singulières. En 2025, pour sa 3e édition, le thème était « chroniques sportives ». Ce recueil vous en propose 32 interprétations, aussi variées qu’originales.

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La Révolution fait son match

La scène a lieu dans une salle de classe.

Le Prof — Allez, tout le monde en place ! Aujourd’hui, on parle de la Révolution française : 1789, la prise de la Bastille, Louis XVI… Un moment décisif de l’Histoire. Sortez vos livres et allons… (Silence gêné, tout le monde regarde son téléphone.) Et bien sûr, vous êtes tous scotchés sur vos écrans. Vous faites quoi, là ? Vous cherchez des résumés sur YouTube ?

Lucas — Non, monsieur ! C’est la Coupe du monde ! Le quart de finale France-Angleterre !

Le Prof — Bien sûr, la Coupe du monde au Qatar… Et évidemment, ça tombe pile pendant mon cours ! Bon, puisque vous y êtes déjà… on va transformer ce match en cours d’histoire ! Imaginez que c’est la Révolution française.

Emma — Hein ? Comment ça ?

Le Prof — C’est simple : le terrain, c’est la Bastille. Les Français, ce sont les sans-culottes, prêts à tout pour faire tomber l’Ancien Régime ! Les Anglais, eux, incarnent la monarchie, retranchés en défense pour sauver leur trône… Bon, les Anglais ont décapité leur roi bien avant nous… mais pour ce match, ils vont défendre l’Ancien Régime ! Une bataille acharnée où chaque action peut faire basculer le match… et l’Histoire !

Chloé — Donc monsieur, si j’ai bien compris : l’équipe française, c’est les révolutionnaires, et l’équipe anglaise, c’est… euh… la monarchie ?

Le Prof — Exactement, Chloé ! Bravo ! Allez, tu seras l’arbitre du match.

Chloé — Super ! Mais attention, premier plongeon, premier coup de sifflet !

Kevin — Attention, monsieur ! Tchouaméni tire… But ! Une frappe incroyable, à la 17e minute !

Le Prof — Voilà ! Premier but des sans-culottes. La Bastille est prise d’assaut, et la défense de la monarchie vacille. Tchouaméni, c’est comme Camille Desmoulins, ce journaliste révolutionnaire qui déclenche l’assaut sur la Bastille en juillet 1789.

Lucas — La foule crie : « Tchouaméni, Tchouaméni ! »

Le Prof — Oui ! Les sans-culottes, mal équipés mais surmotivés, tiennent tête aux forces royales, bien armées et disciplinées. C’est un peu comme si une petite équipe amateur, genre le club des Ulis, affrontait le PSG !

Enzo — Un peu comme l’OM contre Manchester City : la rage contre les millions !

Le Prof — Exactement, Enzo. La Révolution, c’est David contre Goliath ! Allez, ouvrez vos livres. Emma, lis-nous le passage sur la prise de la Bastille.

Emma — Oh non, penalty pour les Anglais ! Harry Kane s’élance… Et but ! Égalisation des Anglais à la 54e minute !

Lucas — C’est comme si la monarchie sortait un vieux décret pour reprendre l’avantage au dernier moment !

Le Prof — Bien vu, Lucas. La monarchie tente une dernière manœuvre pour sauver son régime. Mais attention, les révolutionnaires ne lâchent rien…

Kevin — Louis XVI lève les bras, il réclame un penalty… mais non, l’arbitre laisse jouer, fin des privilèges !

Chloé — Décision validée, pas de privilèges pour la monarchie !…  Ah, mince, j’avais pas besoin d’arbitrer, là ? Bon, ben… euh… je mets quand même un coup de sifflet, pour le style !

Le Prof — Très bien, Chloé… on sent ton investissement… Bref, Louis XVI promet des réformes, mais personne n’y croit vraiment… Il essaie de gagner du temps, mais l’Histoire ne le laissera pas faire. Allez, quelqu’un peut m’expliquer pourquoi la prise de la Bastille est un moment clé ?

Enzo — Parce que c’est le symbole de la victoire contre l’absolutisme royal !

Lucas — Oh là là, Giroud récupère le ballon… 78e minute… Tête de Giroud, et but ! La France reprend l’avantage, 2–1 !

Kevin — Et Mbappé explose de joie, il saute partout ! On dirait qu’il est lui-même la Révolution !

Le Prof — Ah, Mbappé, c’est Danton : un orateur enflammé, explosif, qui pousse les révolutionnaires à tout renverser. Et Giroud, c’est Mirabeau : un stratège patient, prêt à frapper au moment décisif.

Emma — Et Robespierre, alors ?

Le Prof — Bonne question, Emma ! Mais attention, on est en 1789, et lui n’est pas encore sur le devant de la scène… (Il marque une pause.) Mais plus tard, c’est vrai, il prend les commandes. Un vrai sélectionneur : stratégie rigoureuse, discipline stricte… sauf qu’à force d’exclure trop de joueurs, il finit lui-même expulsé en 1794 !

Lucas — Mais en attendant, sur le terrain, Louis XVI est en grande difficulté… Et l’arbitre n’a pas l’air décidé à l’aider !

Enzo — Monsieur, là, Louis XVI perd vraiment la tête…

Lucas — Aïe ! Il a dû sentir le choc !

Le Prof — Oh, il va surtout la perdre… mais pas tout de suite ! En 1789, il joue encore la défense…

Sonnerie de la récréation.

Lucas — Ah non, monsieur, on reste ! La fin du match approche, on ne peut pas partir maintenant !

Le Prof — Très bien, exceptionnellement. Mais en échange, contrôle surprise lundi : Louis XVI et le hors-jeu politique.

Chloé — OK, mais je préviens… carton bleu direct pour ceux qui copient !… Quoi, ça existe pas ? Euh… bon, ben… alors un jaune fluo ?

Emma — Carton bleu ? Et pourquoi pas une pénalité pour blablabla pendant qu’on y est ?… Remarque, sans VAR, on est mal barrés pour marquer des points !

Le Prof — Tiens donc, Emma… Tu connais la VAR ? Étonnant, vu tes copies : on dirait que t’écris toujours sans ralenti !

Les élèves rient.

Emma — Très drôle, monsieur… Mais justement, un petit ralenti, ça m’aiderait à mieux cadrer mes réponses !

Lucas — Mais monsieur, la VAR, c’est la vidéo assistée pour revoir les actions !

Le Prof — Ah, un truc qui corrige les injustices…

Kevin — Penalty pour l’Angleterre ! 84e minute… Harry Kane s’élance… Et il tire au-dessus de la cage d’Hugo Lloris !

Les élèves applaudissent.

Le Prof — Et voilà, but manqué des monarchistes ! Coup de sifflet final : les révolutionnaires triomphent, la monarchie est reléguée en deuxième division de l’Histoire ! Bon, vous êtes prêts pour la demi-finale… euh, pour votre contrôle de lundi ?

Enzo — Génial, on a gagné… un contrôle en plus. C’est pas un peu une contre-révolution, ça ? (Rires des élèves.) Et si les révolutionnaires avaient perdu ?

Le Prof — Eh bien, Louis XVI aurait soulevé la Coupe de l’absolutisme devant une tribune remplie de nobles en perruques, et vous, vous seriez en train d’apprendre God Save the King au lieu de La Marseillaise… Heureusement, l’histoire a bien tourné. Bon, filez, sinon je vous colle un contrôle sur Napoléon, du sacre au carton rouge !

Musique Tukoh Taka.

Rideau

Sphères

Lui : chemise à larges carreaux colorés ou à losanges.

Elle : habillée entièrement en jaune.

Elle — Comment allez-vous, cher ami ? Heureuse de vous revoir… Notre dernière rencontre remonte à… voyons…

Lui — Aux Jeux olympiques, si je ne me trompe ?

Elle — En effet. Nous avions d’ailleurs eu peu d’occasions de nous y côtoyer. Nous étions sur des sites vraiment différents.

Lui — Exact. Mais réunis par une excellente ambiance et un parfait sens de la fête.

Elle — Je ne vous le fais pas dire. (Un temps.) Alors ?

Lui — Euh… pardon… mais alors quoi ?

Elle — Ma première question ? (Avec un petit rire.) Eh bien, oui : « Comment allez-vous ? »

Lui — Ah, excusez-moi… Je suis confus… Je vais mieux… Je vais mieux.

Elle — Vous avez connu des problèmes ?

Lui — Oui. Un gros coup de mou, si vous voyez ce que je veux dire…

Elle — Diable !

Lui — J’ai failli me retrouver complètement à plat !

Elle — Aïe !

Lui — Je ne tournais plus du tout rond… et dans nos professions… c’est…

Elle — Rédhibitoire.

Lui, n’a manifestement pas compris le terme — Oui. Enfin, pas tout à fait. Mais bon, un peu quand même… Bref… Heureusement, on s’en est aperçu à temps. Et je dois dire que l’on m’a bien regonflé !

Elle — Vous avez eu de la chance. Moi, dans une situation semblable, on n’aurait rien pu faire.

Lui — Ma pauvre…

Elle — Bon. Il faut dire que je suis un peu moins exposée que vous dans l’exercice de mes fonctions.

Lui — À voir ! Vous prenez de sacrés coups, vous aussi !

Elle — Sans doute. Mais par contre je ne suis pas soumise aux aléas du climat, comme vous. Soit je bosse à l’intérieur, soit, si c’est à l’extérieur, j’arrête à la moindre goutte de pluie. (Un temps.) Bref, je travaille au sec.

Lui — Avantage indéniable, j’en conviens. Moi, parfois, j’évolue sur des terrains impossibles, avec de la boue partout, loin des pelouses impeccables de certains stades.

Elle — La rançon du succès… Vous êtes l’instrument principal du sport le plus pratiqué dans le monde, non ?

Lui — Oui, c’est une fierté incontestable, mais vous-même, vous n’avez pas à vous plaindre. Le tennis, ce n’est pas rien !

Elle — Certes. Ce que je veux simplement dire, c’est qu’avoir choisi d’être ballon de football, cela implique certaines responsabilités, certains sacrifices, en échange d’un incontestable prestige.

Lui — C’est sûr que, dans la famille, je fais parfois des jaloux. Mon frère, le ballon de basket, a bien réussi à avoir un diamètre supérieur au mien, et je dois dire qu’il fait une belle carrière, mais bon, je sens parfois un peu de jalousie. Il faut reconnaître que l’on cherche à tout prix à l’envoyer dans un panier quand même un peu étriqué, par rapport à la taille et à la majesté des cages dans lesquelles on rêve de m’expédier…

Elle — Mais on ne le touche qu’avec les mains, lui…

Lui — Exact. C’est beaucoup plus confortable que moi, qui passe mon temps à prendre de grands coups de pied… Et je ne vous parle pas des crampons ! Un vrai supplice… (Un temps.) Quant à mon petit frère, le ballon de hand, il a d’ailleurs suivi la même carrière, en évitant soigneusement les pieds.

Elle — Moi, en tant que balle de tennis, je n’ai pas le choix, c’est toujours les cordes de la raquette. Sur les amortis, ça va, mais au service, par exemple, surtout au premier, ça peut piquer sérieusement… Et puis, cela dépend des joueurs, naturellement… Il y en a qui me propulsent à des vitesses qui me font vraiment peur, parfois…

Lui — On n’a rien sans rien…

Elle — C’est ce que je m’obstine à répéter à ma petite sœur, la balle de golf, qui se plaint toujours de la grande gifle qu’elle ramasse au début.

Lui — Il faut dire que cela doit plutôt faire mal…

Elle — Peut-être, mais elle est pleine, elle, bien dure, bien compacte ! Pas du tout comme moi, qui suis finalement une bulle d’air qui voyage dans l’espace, protégée d’une fine robe de caoutchouc et d’un léger duvet d’une grande finesse…

Lui — C’est pour cela que l’on vous aime. Vous êtes douce au toucher, mais aiguisée dans vos trajectoires…

Elle — Charmeur ! (Un temps.) Toujours est-il que je lui réponds, à ma petite sœur : « Après ce grand choc initial, tu te prélasses sur un gazon impeccablement entretenu, en attendant que l’on vienne te cueillir avec délicatesse pour t’envoyer dans un trou à peine plus large que toi. Rien à voir avec moi qui attends avec impatience l’annonce “balles neuves” pour me reposer enfin. » (Un temps.) Un peu comme ma cousine, la balle de base-ball. Belle vie. On la touche une fois sur dix. D’accord, là, elle prend une sacrée décharge, mais bon…

Lui — Ah ! ah ! C’est comme le mien, de cousin, le ballon de rugby ! Toujours à se plaindre, alors qu’on le porte de main en main, et que les coups de pied sont beaucoup plus rares pour lui que pour moi. De toute façon, je lui dis : « Tu as voulu te singulariser, avec ta forme impossible, t’avais qu’a être rond comme tout le monde, et on n’aurait pas été obligés de se jeter à vingt ou trente sur toi, dans des mêlées improbables, pour essayer de te maîtriser… » Non mais !

Elle — Tout à fait d’accord. C’est comme ma cousine du Sud-Ouest, la balle de pelote basque. D’abord, cette chochotte refuse le terme de « balle », justement. « Moi, on doit m’appeler pelote », me dit-elle. Et attention, elle est d’une complexité !… D’un précieux !… Vous vous rendez compte, mademoiselle a besoin d’un noyau de bois, sur lequel on entoure du latex, du fil de laine, du fil de coton, pour terminer par deux peaux de cuir soigneusement cousues. Tout cela fabriqué à la main. Et on joue avec elle avec la main, justement, comme ce doit être agréable… En plus, tenez-vous bien, elle adore aussi se faire recueillir dans le berceau d’un gant d’osier, qu’elle appelle « chistera ». Je vous demande un peu !

Lui — Les cousines ou cousins éloignés, c’est toujours compliqué.

Elle — Mais on appartient à la même famille, vous comme moi : celle que les humains ont inventée, pour leur plaisir, leur délassement, il y a si longtemps. (Un temps.) Je trouve que l’on a quand même plutôt bien évolué, non ?

Lui — Je partage votre avis. Et malgré certaines dérives, je dois admettre qu’il vaut mieux qu’ils se confrontent les uns contre les autres en nous utilisant, en se disputant notre possession, plutôt que sur des champs de bataille !

Elle — Vous parlez d’or, cher ballon.

Lui — Évidemment : Ballon d’or…

Elle — Ah ! ah ! Le rêve de tout footballeur, comme le Grand Chelem pour nous. (Un temps.) Mais j’aime bien l’idée que des milliers d’enfants cavalent après nous, et toutes celles et ceux qui nous ressemblent, partout, tous les jours, dans tous les lieux, juste pour la joie de l’activité physique. C’est plutôt chouette, non ?

Lui — Vous êtes d’une grande sagesse… Nous sommes une belle invention, c’est sûr…

Elle — C’est vrai. (Un temps.) Je vais devoir vous quitter. J’ai deux trois tournois sur le feu et, évidemment, si je ne suis pas au rendez-vous, cela risque de poser de vrais problèmes. Vous les imaginez, faisant de grands moulinets de raquette dans le vide ? Le Grand Chelem du vent qui passe ! Il y aurait un côté original, certes, mais je dois dire que j’aime bien la sensation de tous ces yeux fixés sur moi. Surtout dans les ralentis, à la télévision, quand il y a un doute, et que l’on me scrute dans tous les sens, je devrais plutôt dire sous toutes les coutures ! Ai-je frôlé la ligne, suis-je pile dessus, ou légèrement décalée ? C’est excitant, je dois l’admettre…

Lui — C’est comme moi. Quand on me pose dans le rond central, au début d’une rencontre, je dois dire que je fais un sacré effort pour ne pas me gonfler d’orgueil, ce qui serait mauvais pour mon poids réglementaire, qui doit rester constant…

Elle — Revoyons-nous un de ces jours. Ce sera avec plaisir… (Un temps.) Je sens que nous avons les mêmes valeurs… et puis nous partageons des surfaces communes…

Lui — Vous êtes sûre ?

Elle — Naturellement. L’herbe, par exemple !

Lui — Bien entendu ! Suis-je bête ! À force de prendre des coups de pied, parfois…

Elle — Mais non… Rassurez-vous, vous êtes très sensé. Et j’aime bien votre caractère rond.

Lui — Je vous retourne le compliment… (Un temps. Il hésite, puis se lance.) Euh… on pourrait peut-être fonder une famille ?

Elle — Vous croyez ?

Lui — Dans la mesure où l’on s’entend si bien…

Elle — Alors là ! Je ne dis pas non, hein, mais ce serait quand même drôlement osé…

Lui — Ce ne serait pas mignon, des petites sphères qui seraient un délicat mélange de nos caractéristiques ?

Elle — Toutes jaunes…

Lui — Ah non, elles seraient au moins bicolores, et avec des losanges de cuir…

Elle — Et un peu de feutre par-dessus…

Lui — Naturellement. Cela ressemblerait à des têtes de bébés. J’ai déjà envie de les embrasser.

Elle — Elles tiendraient de nous deux, ces sphères…

Lui — Robustes…

Elle — Agiles…

Lui — Décidées…

Elle — Bondissantes…

Lui — Flèches dans l’espace…

Elle — Courbes dans l’air d’un court…

Lui — Bolides sur la pelouse d’un grand stade…

Elle — Caresses sur la terre battue au soir qui tombe… (Un temps. Une musique douce démarre.) Oui, vous avez raison. Faisons cela…

Lui — Comme je suis heureux !

Elle — Mais…

Lui — Mais ?

Elle — Il faudra inventer un nouveau sport ?

Lui — Cela, c’est l’affaire des hommes.

 Noir

Une drague sportive

Un homme, habillé en arbitre, est positionné au centre du plateau. Un banc est disposé dans le fond de la scène, derrière l’arbitre. Deux joueurs et l’entraîneuse sont assis dessus. Un commentateur parle en voix off.

Commentateur — Mesdames et messieurs, nous voici réunis aujourd’hui pour assister à cette nouvelle rencontre ! Elle promet d’être riche en péripéties ! (Un temps.) Attention, la première équipe s’apprête à entrer sur le terrain. Elle est composée d’un joueur ou plutôt une joueuse, devrais-je dire. Accueillons sans plus tarder « la femme qui se balade tranquillement dans la rue » ! (La joueuse entre sur scène. Elle se place sur un côté du plateau, en position statique. Elle est orientée en direction de l’autre côté de la scène.) Quelle belle allure ! Elle a bonne mine ! Accueillons maintenant le camp adverse de « l’homme qui traîne dans la rue » ! (Le joueur entre sur le terrain, sur le côté de la scène opposé à celui de la joueuse. Il se positionne orienté en direction de cette dernière.) Il a l’air tout aussi en forme et bien reposé ; prêt à en découdre ! Ça promet, tout ça, ça promet ! (Le joueur fait des étirements.) Mesdames et messieurs, la partie va débuter ! (L’arbitre souffle dans son sifflet pour annoncer le début du match.) Eeeeet le coup d’envoi est lancé !

La joueuse et le joueur traversent le plateau pour se croiser, en son centre, sans un regard. Une fois qu’ils se sont dépassés, le joueur se retourne et scrute la joueuse, qui poursuit son chemin.

Joueur 1 — Mademoiselle !

Commentateur — Nous assistons à la première action du joueur numéro 1 !

Joueur 1 — Hé, mademoiselle ! S’il vous plaît, mademoiselle !

Commentateur — Il poursuit sans relâche, mais comment va donc répondre la joueuse ? Va-t-elle se retourner ?

Joueuse, se retournant — Moi ?

Joueur 1 — Oui, vous ! Venez voir deux minutes !

Joueuse — Non, j’ai pas le temps.

Commentateur — Oh là là, très belle contre-attaque de la joueuse ! Quelle dextérité ! (Le joueur se dirige vers la joueuse pour parvenir à son niveau.) Action très offensive de la part du joueur numéro 1. Il ne semble pas laisser le choix à son adversaire !

Joueuse — S’il vous plaît, je suis vraiment pressée.

Commentateur — La joueuse tente une deuxième esquive !

Joueur 1 — Vous avez bien deux minutes, non ?

Joueuse — Que voulez-vous ?

Joueur 1 — C’est que je passais par là et je vous ai aperçue. Je dois vous dire que je vous trouve des plus ravissante.

Joueuse — Allez droit au but, s’il vous plaît.

Commentateur — La joueuse riposte ! Quelle agressivité dans le jeu !

Joueur 1 — Vous, moi, un verre ? ce soir ?

Commentateur — Mais quelle belle enjambée !

Joueuse — Navrée, je ne suis pas disponible. J’ai déjà quelque chose de prévu.

Joueur 1 — Alors demain ?

Joueuse — À vrai dire, ni aujourd’hui ni demain. Je ne suis pas intéressée.

Commentateur — Oh là là, coup dur pour notre joueur ! Va-t-il se relever ?

L’entraîneuse fait signe au joueur 2 de se préparer. Ce dernier se lève et s’échauffe. Il fait quelques allers-retours d’un bout à l’autre de la scène. Tantôt en pas chassés, tantôt en chassé-croisé. La discussion entre le joueur 1 et la joueuse reprend.

Joueur 1 — Pourquoi ça ? Je ne vous plais pas ?

Commentateur — Et l’échange se poursuit !

Joueuse — Je ne vous connais pas !

Joueur 1 — Justement, je vous propose de faire connaissance !

Le joueur 2 a fini ses échauffements et intervient dans la discussion.

Joueur 2 — Chérie, que fais-tu ici ?

Commentateur — Et le joueur numéro 2 entre en jeu !

Joueuse, interpellée — Chérie ?

Joueur 2 — Ben oui, tu sais bien que je passe par là pour rentrer du travail. Que fais-tu ici ?

Joueuse, comprenant le jeu du joueur 2 — Ah oui ! Oui, oui, c’est vrai ! Je me baladais…

Commentateur — Mais quelle belle stratégie mise en place par le numéro 2 ! Un QI sport très élevé !

Joueur 2, au joueur 1 — Bonjour… ?

Joueuse — Ce jeune homme me demandait l’heure.

Joueur 2, au joueur 1 — Il est 17 h 30.

Joueur 1 — Oui, oui… Tout à fait, je demandais l’heure ! Merci beaucoup. Je ne vous dérange pas plus.

Joueuse, sarcastique — Oh, ne vous en faites pas, ce n’est rien. Bonne journée !

Joueur 1 — Merci.

Commentateur — Eeeet je crois bien que le joueur numéro 1 est sur la touche !

Le joueur 1 va s’asseoir sur le banc de touche.

Joueuse, au joueur 2 — Merci infiniment.

Joueur 2 — Mais de rien. Tout le plaisir est pour moi.

Joueuse — Heureusement que des hommes comme vous existent encore…

Joueur 2 — Ah, ben moi, si je peux aider, vous savez…

Joueuse — C’est vraiment galant.

Commentateur — Ça se fait tranquillement, des passes.

Joueuse — Bien, je vais y aller. Encore merci.

Commentateur — L’échange touche à son terme.

Joueur 2 — Attendez ! Après ce qu’il vient de se produire, je me vois mal vous laisser rentrer seule chez vous.

Commentateur — Ah non, nouvelle passe du joueur numéro 2.

Joueuse — Je vous assure, ça ira maintenant.

Joueur 2 — Je me dois d’insister. Je serais un vrai goujat de vous laisser comme ça.

Joueuse — C’est bien gentil, mais je peux me débrouiller.

Joueur 2 — Laissez-moi au moins vous accompagner un peu, histoire d’en avoir le cœur net.

Commentateur — Le joueur numéro 2 la marque de très très près. Il ne lâche rien !

Joueuse, agacée — Non, vraiment. Puis un ami est censé me rejoindre. Il pourra m’accompagner. (Elle regarde à droite, à gauche, et aperçoit le joueur 3 sur le banc.) Ah, d’ailleurs, le voilà ! (Elle tend le bras dans sa direction pour lui faire bonjour de la main.) Je vais le rejoindre. Merci pour tout.

Joueur 2, ravalant sa fierté — Bien, me voilà rassuré.

Le joueur 2 quitte le terrain tandis que la joueuse rejoint le joueur 3 sur le banc.

Commentateur — L’action n’aura pas porté ses fruits, mais on peut néanmoins saluer l’audace du joueur numéro 2. Ah oui, c’était bien tenté, bien tenté…

Joueuse, au joueur 3 — Toutes mes excuses de vous avoir salué de la sorte. Je souhaitais me défaire de cet homme borné ! Il ne voulait plus me lâcher.

Joueur 3 — Oh, ce n’est rien, ce n’est rien.

Joueuse — Il est parti ?

Joueur 3 — Il me semble qu’il nous regarde encore. Faites comme si de rien n’était.

Joueuse — Oui, oui, jouons le jeu.

Joueur 3 — Que faites-vous ici ?

Joueuse — Je me baladais, et vous ?

Joueur 3 — Je suis du quartier. Je me pose souvent ici pour boire mon café. Je trouve l’endroit délicieux.

Joueuse — C’est vrai que la terrasse est sympa, puis on a une belle vue.

Joueur 3 — Et les gérants sont adorables !

Joueuse — Vous connaissez les gérants ?

Joueur 3 — Oui, ce sont des amis. D’ailleurs, je connais toutes les bonnes adresses du quartier ; je pourrais, sans ambiguïté, vous faire découvrir un très bon restaurant.

Commentateur — Très belle action de la part du joueur numéro 3 ! Faut dire qu’il joue à domicile ; il a l’avantage du terrain !

Joueuse — J’ai eu une longue journée. Peut-être une autre fois.

Joueur 3 — Ne vous en faites pas, je comprends tout à fait. À l’occasion, je serai ravi de vous recroiser et de partager un bout avec vous.

Commentateur — Mais quel fair-play de la part du numéro 3 ! On salue son geste, de nombreux joueurs devraient prendre exemple.

Joueuse — Oui, je m’en souviendrai. Belle journée et bon café.

Joueur 3 — À vous aussi !

La joueuse se relève et fait quelques pas sur le terrain. Le joueur 1 se lève de son banc et la rattrape.

Joueur 1 — Et toi… (La joueuse se retourne.) tu m’as foutu la honte, tout à l’heure !

Joueuse — C’était entièrement mérité.

Joueur 1 — Tu ne vas pas t’en sortir comme ça. Tu me dois un rencard !

Joueuse — Je ne te dois rien du tout et j’ai un copain, je te rappelle.

Joueur 1 — Ce n’est pas parce qu’il y a un gardien qu’on ne peut pas marquer de but !

Joueuse — Oh, mais fous-moi la paix !

La joueuse se retourne pour partir. Le joueur la saisit par le bras. L’arbitre siffle et intervient.

Arbitre — Carton jaune ! (Il sort et tend le carton.) Attention au contact physique. Que cela ne se reproduise plus !

Joueur 1 — Mais qu’est-ce que vous racontez ?!

Arbitre — On ne conteste pas !

Joueur 1 — Je l’ai à peine touchée !

Arbitre — Attention, dernier avertissement.

Joueur 1 — Je refuse la sanction, ce n’est absolument pas mérité !

L’arbitre range le carton jaune et sort le carton rouge.

Arbitre — Exclusion !

Joueur 1 — Et merde, toujours pareil !

Le joueur sort en fulminant. Un supporter traverse subitement le plateau, très légèrement vêtu (ou nu) et hurlant à tout va.

Supporter — Hooligaaaaaaaans !

Il est suivi de peu par des vigiles qui le pourchassent. Ils disparaissent dans les coulisses. L’entraîneuse se rapproche de la joueuse pour lui adresser la parole.

Entraîneuse — Excusez-moi. J’ai assisté à tout. Je vous félicite pour votre courage. Vous vous en êtes admirablement bien sortie.

Commentateur — L’entraîneuse vient saluer l’équipe adverse. Quel beau moment ! C’est ça qu’on aime dans le sport. Les moments forts, l’esprit d’équipe, le dépassement de soi, mais aussi le respect entre les joueurs, les joueuses et le staff ; toutes celles et tous ceux qui rendent ces moments possibles !

Joueuse — Je vous en remercie.

Entraîneuse — J’aurais aimé faire plus. Vous soutenir, vous supporter comme il se doit, mais je n’ai pas osé. Je me suis dit que ce n’était pas mon rôle… Vous...

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