Fuites

Genres :
Thèmes : · ·
Distribution :
Durée :

Fuites est une comédie en deux actes mettant en scène la crise existentielle de Mister, sur le point de se marier. Quelques minutes avant la
cérémonie, le futur mari se rend aux toilettes, prévoyant et un tantinet angoissé. Là, il se rend compte avec une incompréhension grandissante qu’il ne peut plus s’arrêter d’uriner…
Ce qui ne devait le retenir que quelques instants le voit condamné à un inconfortable huis clos, qui lui impose des interactions toutes plus gênantes les unes que les autres. Les différents personnages qui se succèdent à l’urinoir (famille, prêtre, invités) se disputent le
sens profond de cette étrange condition : s’agit-il d’un miracle ? D’un châtiment divin ? De la preuve incontestable que Mister se défile une fois de plus à moindre frais ?

🔥 Ajouter aux favoris

Soyez le premier à donner votre avis !

Connectez-vous pour laisser un avis !

Acte I, Scène 1

 

Mister

JC

Aymeric

 

Mister occupe l’urinoir du milieu. Ses yeux rencontrent le public, droit devant, mais de manière un peu absente. JC et Aymeric, en pleine discussion, entrent dans la pièce. 

 

JC (à Aymeric) : … Enfin, faire bosser une call-girl au chômage pour un enterrement de vie de garçon, c’est pas non plus la mort… 

 

Aymeric (à JC) : Il faut quand même que ça soit à l’image du marié... 

 

JC et Aymeric baissent leur braguette et se mettent de part et d’autre de Mister pour uriner également.

 

JC (à Aymeric) : Ah mais moi je suis pas regardant ! Tu me mettais le marié en talons aiguilles, soutif à paillettes et le serre-tête de la reine des neiges, ça me faisait du like ! En plus ça lui irait bien, non ? (En caressant les cheveux de Mister)

 

Mister (à JC) : Pour une fois que tu finis une soirée habillé ! 

 

JC (fier comme un coq) : Bah t’en sais rien mon poulet, tu m’as pas suivi à l’hôtel !

 

Les personnages regardent maintenant tous trois vers le bas, en silence et concentrés, pendant quelques secondes. 

 

Aymeric (relève les yeux. À Mister) : Alors, prêt pour le grand saut ?

 

Mister : Y a pas à dire… Ça fait un truc, quand même. (Il se sourit à lui-même)

 

JC (regardant tout autour de lui) : De toute façon t’as plus le choix maintenant, y a pas de fenêtre dans les toilettes !

 

Mister (riant) : Oh, tu me connais, j’oserais jamais faire ça… 

 

Aymeric (bienveillant) : T’inquiète pas va, c’est que du bonheur qui t’attend ! 

 

JC (refermant sa braguette et se dirigeant vers l’évier) : Du bonheur ouais ! Ah ça il va attendre, le bonheur ! Si tu cherches le bonheur par la case mariage, c’est “tire une carte chance” sur une route pleine de virages ! (il se lave les mains et imite les virages avec ses mains mouillées, éclaboussant tout autour de lui) Et bim, l'emménagement avec un crédit de 40 piges pour un cagibi rue Lecourbe à Livry-Gargan... Et bam, les scrabbles interminables du dimanche avec la belle-famille. Tiens, “querelle” - avec mon “q” qui compte double ! 

 

Aymeric (tentant de l’interrompre, pointant le doigt au ciel) : Ou “solennel”, mot compte triple. 

 

JC (le coupant avec un geste vif, l’éclaboussant) : … Et les “apéros dinatoires” (il fait les guillemets avec les mains) entre couples mariés tout pétés où tu enchaînes les mojitos pour que ça passe plus vite. Et la planification du sexe pour faire un bébé, ne passez pas par la case “plaisir”, dépensez vingt mille balles.

 

Aymeric (absorbé dans ses pensées) : “Et le meilleur ami devint parrain."  

 

JC : Mais attention, même là y a un piège : plus vite tu doubles, et plus vite tu dors plus jamais de ta vie. Une fois que le chiard est là, finie l’autoroute. Là, on rentre sur une route de montagne. Faut mettre les chaînes, lâcher du lest, tout en prenant de la bedaine, solidarité avec Madame oblige. On oublie les potes qu’ont pas d’enfants, on oublie les repas romantiques, les sorties après sept heures du soir, (en criant) sept heures du soir putain ! Les escapades le week-end, et les soirées olé olé !

 

Aymeric (se dirige vers le lavabo à son tour, maintenant que JC a les mains sèches. Il tente encore une fois de l’interrompre, se voulant rassurant) : Ah, mais les enfants c’est quand même…

 

JC (l’ignorant complètement, et l’écartant de façon véhémente) : Une fois que le bébé est arrivé dans l’arène, c’est plus le même genre de corrida. Le taureau (il mime des cornes avec ses doigts) devient une vache à lait (il avance d’un air goguenard), et c’est le matador qui voit rouge, olé ! Nan, le combat est perdu d’avance, que ce soit dans l'arène ou sur le pic du Midi. Alors oui, j’dis pas, c’est sûr que de temps en temps, sur la route, il y a de beaux paysages.

 

Aymeric (à part) : Ah bah quand même…!

 

JC : Et plus tu montes, plus c’est joli, c’est vrai. Et puis t’es pas tout seul. Y’a moins d’air mais on le partage. Et de temps en temps, vous pouvez vous relayer pour prendre le volant... On va toujours plus loin avec une copilote… 

 

Aymeric (interrompant JC) : Ou UN copilote. 

 

JC : Ou un copilote, oui. Enfin tout ça pour dire que c’est pas le mariage qui va t’ouvrir la porte du bonheur, mon vieux. La clé, ils sont nombreux à la chercher, très peu l’ont trouvée...

 

Aymeric (ouvrant la porte des toilettes) : Justement, laisse-moi t’en montrer une de porte sans clé. Tu verras, c’est un raccourci. (JC sort. À Mister, en souriant) Quant à toi, traîne pas trop, y a une belle mariée qui t’attend. (Il sort en tenant la porte à Philippe, le beau-père de Mister.)

 

Acte I, Scène 2

 

Mister

Philippe

 

Mister se décale face à l’urinoir le plus à sa gauche en voyant le beau-père entrer, afin de laisser de l’espace entre eux. Philippe vient utiliser l’urinoir du milieu, précédemment occupé par Mister. 

 

Philippe (narquois et déçu) : Pas encore marié, déjà en train de se pisser dessus ?

 

Mister (décontenancé, bégayant) : Ah ben non, non, pas du tout… J’ai juste beaucoup bu pour pas avoir la bouche sèche pendant…

 

Philippe (l’interrompant) : T’inquiète pas, va. (Condescendant) Vous êtes mignons avec tous vos flonflons, et les grands gestes, les belles promesses… Tant que ça fait plaisir à Olympe.

 

Mister : Ah mais ne vous méprenez pas, beau-papa, ça me fait plaisir à moi aussi !

 

Philippe : J’espère bien ! C’est ça aussi, être un homme (en regardant le bas-ventre de Mister, puis les yeux dans les yeux): assumer. 

 

Mister (avec un léger geste d’épaule, dans un geste de pudeur) : Bah… C’est surtout que je l’aime…

 

Philippe : Et ça t’arrive souvent de parler d’amour en pissant? T’es un vrai romantique, toi.

 

Mister (confus) : Ah non mais je…

 

Philippe (l’interrompant) : Ce que j’en dis, moi, c’est que votre génération, on l’entend toujours réclamer la liberté, et en même temps, au troisième rendez-vous, ça se passe déjà la bague au doigt. (Se penchant vers Mister) D’ailleurs, tu me feras le plaisir de te laver les mains. (Il ferme sa braguette et, de dos, se dirige vers le lavabo) Nous, on avait de vrais combats, des revendications. Hors de question de s’enfermer dans un couple comme nos aînés. Enfin, je ne dis pas que c’est nécessairement s’enfermer, mais il y a un peu de ça, non ? (Il se lave les mains de façon méticuleuse.)

 

Mister (gêné) : Oui, euh, sûrement...    

 

Philippe (s’arrêtant brusquement de se laver les mains et tournant la tête vers Mister) : Comment ça, “sûrement” ?    

 

Mister (commence à paniquer, perds ses moyens) : Ah mais… Mais moi… Enfin c’est vous qui le dites, quoi !

 

Philippe (finissant de se rincer les mains et commençant à s’essuyer) : Oui, c’est bien ce que je dis ! S’agirait de savoir ce que vous voulez, les enfants ! (Il pose une main lourde sur l’épaule de Mister.) En tout cas, ma fille t’attend. Alors sois à la hauteur, mon p’tit gars. (Il sort sans attendre de réponse. Mister le suit du regard, médusé.)

 

 

Acte I, Scène 3

 

Mister

 

Au début de la scène, Mister soupire, voûté, regardant vers le bas, comme sonné. Après quelques instants, il souffle, prend une bonne bouffée d’air, se redresse, mais de façon artificielle. Conscient de lui-même, il laisse ses épaules s’affaisser à nouveau. Il se redresse encore, essaie de reprendre confiance en lui peu à peu, comme s’il se regardait dans un miroir, tentant plusieurs poses pour se donner une allure plus déterminée. Une fois à l’aise, ressaisi, il se déplace à nouveau face à l’urinoir du milieu. 

 

Acte I, Scène 4

 

Mister

Henri

 

Henri entre, d’abord en ne pointant que la tête par l'entrebâillement de la porte, puis en avançant, pudique mais bien présent, dans la pièce. 

 

Henri : Ah te voilà ! Tout le monde t’attend. Qu’est-ce que tu fais ?

 

Mister : Je crois que c’est plutôt évident, là, papa…

 

Henri : Bah oui mon garçon, mais il va falloir y aller, à un moment. La mère d’Olympe commence à s’impatienter, et tu la connais…

 

Mister : Oui, je me doute. Je finis et je suis à vous ! D’ailleurs, ça fait un moment que j’aurais dû terminer…

 

Henri : En même temps, il vaut peut-être mieux ça que le contraire. Moi, avec ta mère, j’avais rien pu avaler. Je m’en rappelle comme si c’était avant-hier, j’avais l’estomac noué, pas pu boire, pas une goutte ! Devant le curé, j’étais sec comme une vieille tomme !

 

Mister (attendri) : Oui, je sais, papa, tu me l’as déjà dit… C’est d’ailleurs pour ça que j’ai autant bu en venant !

 

Henri (après un silence ému) : Je suis fier de toi, en tout cas… Avec ta mère, on attendait ça depuis tellement longtemps. (Il vient se mettre à côté de Mister et lui pose une main sur le bras dans un geste affectueux.) 

 

Mister (se dégageant, un peu gêné) : Oui oui oui, merci papa. 

 

Henri (il fait le tour de son fils, vient se poser de l’autre côté) : Ah ! Je me souviendrais toujours de ta mère arrivant dans l’église, avec sa belle robe blanche. Qu’est-ce qu’elle était belle. (Il pose à nouveau sa main sur l’autre bras de son fils, qui se dégage immédiatement.) Et tu sais, même ton grand-père avait fait un effort ce jour-là : il avait levé une commissure, comme ça (il fait un demi-sourire). Pourtant, il ne m’aimait pas beaucoup ! 

 

Mister (concentré) : Oui, d’accord papa, mais… ça t’embête de me laisser seul pour que je finisse tranquillement ? 

 

Henri : Mais non, bien sûr ! Allez, va (l’embrasse sur la joue), mon grand garçon ! (Il lui tapote la joue, et Mister, finalement résigné, se laisse faire en levant les yeux au ciel.) Bon, je vais aller rassurer tout le monde. (Riant) Le mari est toujours là ! (Il sort, et répète cette dernière phrase aux autres. On l’entend en s’éloignant.) Le mari est toujours là !

 

 Acte I, Scène 5

 

Mister

 

Mister (à lui-même) : Toujours là, toujours là ! Il est toujours là, le mari ! Encore là, même… Mais oui… qu’est-ce que je fous encore là ? (Il regarde vers son bas-ventre, une dizaine de secondes passent en silence) Ça a pas l’air d’avoir envie de s’arrêter… (Cinq secondes de silence) Mais alors vraiment pas… (Balaie la pièce du regard, quelques secondes de silence. Rire jaune.) Je sais que j’ai bu beaucoup, mais là… (Silence. Sérieux) Ça fait combien de temps, en fait ? (Il regarde sa montre) Ah ouais, quand même ! Merde ! Allez, on se concentre… (Il ferme les yeux, inspire profondément par le nez) une dernière goutte eeeeeeet… voi-là… (Ouvre les yeux et regarde à nouveau son bas-ventre, s’énerve) Un - deux - trois - quatre - cinq. Un - deux - trois - quatre - cinq ! Voilà, j’ai dit cinq ! (Plus calme) Attends, attends… (Il ferme à nouveau les yeux, baisse les épaules et bascule sa tête à droite à gauche, comme pour se décontracter, inspire un grand coup bouche fermée) Lààààààà, voiiiiii-là… (Il ouvre les yeux et hurle) Putain, mais merde ! C’est quoi, ça ? Bon, allez, (Il se remue un peu) ça suffit maintenant, (Saccadé, passe d’un urinoir à l’autre, et finit par s’arrêter devant celui le plus à sa droite) c’est quand même pas toi qui va décider quand je vais me marier, bordel ! (En colère, montrant la porte du doigt en se regardant le bas ventre) Cent cinquante personnes qui attendent, et toi, tu t’en fous ! (Il commence à paniquer) Oh merde, oh merde, oh merde… (Regard suppliant droit devant puis vers le bas) Allez, s’il te plaît, arrête-toi, maintenant, on a compris, t’es pas très bien, tu veux t’exprimer, mais c’est pas le moment… (Regard abattu, silence.) Qu’est-ce que je t’ai fait ? On s’entendait bien jusqu’à présent. On avait une bonne relation… Je t’ai emmené chez le docteur, on a une prostate en béton, et pas un champignon en trente ans ! Quand on voit JC, t’es quand même pas à plaindre ! (il regarde rapidement autour de lui avant de revenir à son bas-ventre) Allez, si tu t’arrêtes maintenant, tu sais quoi, je boirai plus de la journée ! Sauf une coupe peut-être… (Vivement) Non, d’accord, même pas une coupe, j’ai rien dit ! (Par réflexe, il lève les deux mains au-dessus de ses épaules.) Rien du tout ! (Se rend compte qu’il a lâché son pénis alors qu’il n’aurait pas dû, le ressaisit vivement) Je te jure ! (Affolé. Cinq secondes de silence.) Ah, mais ça doit être une blague ! (Soulagé) C’est forcément une blague. À tous les coups, c’est JC qui a mis un diurétique dans mon verre… (Tout fier, en se regardant l’entrejambe) C’est ça ? J’ai bon ? (Réaliste) En même temps, c’est sûr que tu vas pas me répondre, hein ? (Résigné, très lentement) Faut juste que j’attende que ça passe… Que j’attende de me vider… Que j’aie plus rien dedans… Voilà… Je vais mourir dans les...

Il vous reste 90% de ce texte à découvrir.


Connectez-vous pour lire la fin de ce texte gratuitement.



error: Ce contenu est protégé !
Retour en haut