ACTE I
Nous sommes dans la salle à manger du presbytère de Longlieu-lez-Clacquempion dans notre belle campagne française. A l’ouverture du rideau, Clotilde, la bonne du curé de ce presbytère se prépare à accueillir le tout nouveau curé qui va arriver en remplacement de l’ancien qui a fait valoir ses droits au repos après une vie sacerdotale bien remplie…
Clotilde (Très stressée, alors qu’elle passe le plumeau partout et nulle part en fait) – Bon ! Pas de panique. Après tout, il n’est peut-être pas si méchant que ça ce nouveau curé. De toute façon, il va bien falloir qu’il s’adapte à mes méthodes, sinon je vais le mettre au pas… (Puis à elle-même, comme pour calmer son stress) Ben voyons ma bonne Clotilde, ce n’est pas la peine de stresser comme ça. Ca va bien se passer ! (Zen) Une bonne du curé doit savoir garder son sang-froid !
A cet instant, la sonnette retentit. Clotilde semble un peu désarçonnée et on doit pouvoir penser que c’est le nouveau curé qui arrive. Elle s’apprête et se prépare à aller ouvrir la porte. Elle se recoiffe vite fait, retend ses habits, se redresse, etc. Elle s’absente donc de la scène quelques instants.
Mélissa (Qui entre la première et devient immédiatement curieuse) – Alors ça y est, le petit nouveau est arrivé ? (A son tour, elle se recoiffe, se retend les habits, se redresse, comme si elle allait devoir « plaire ».)
Clotilde (Calmant le jeu) – Comme vous y allez Mélissa ! Allons, allons, allons… Ce n’est pas le bon dieu en personne qui arrive…
Mélissa (Toute enjouée) – Mais je veux tout simplement lui souhaiter la bienvenue ! Ce n’est peut-être pas le bon dieu, mais c’est son messager… Que diable !
Clotilde – Laissez le diable tranquille. Prière de le laisser dehors celui-là ! Que d’empressement ! Je vous trouve bien hâtive Mélissa ! On ne va pas m’en faire un défroqué avant même qu’il débarque !
Mélissa (Qui ne connaît pas le sens du terme défroqué) – Pourquoi voulez-vous que je défroque monsieur le nouveau curé. Enfin ! Clotilde, un peu de tenue tout de même !
Clotilde – Ah ! Je vois que vous ne savez pas ce que c’est qu’un curé défroqué !
Mélissa (Qui se met à avoir des sueurs froides) – Je pense que vous allez devoir passer à confesse Clotilde. Ne me dites pas que vous défroquiez monsieur l’ancien curé ? La honte.
Clotilde – Vous vous égarez Mélissa… Je peux en placer une…
Mélissa – Une ou deux… Vous savez, on ne joue pas avec ces choses-là. Je suis choquée. Vous me mettez les boules Clotilde… (Se ravisant) Enfin si je peux dire. Ce n’est peut-être pas le meilleur mot…
Clotilde – Arrêtez de vous focaliser sur le froc du curé. Ce n’est pas son froc qui m’intéresse…
Mélissa – Mais vous allez arrêter enfin avec vos cochonneries…
Clotilde (Qui se fâche et s’énerve) – Stop maintenant ! Ce n’est pas de ma faute si vous ne connaissez pas votre vocabulaire de français quand même.
Mélissa – Eh bien ! Pauvre curé, j’espère qu’il porte des sous-vêtements sous sa soutane…
Clotilde (Qui parle soudain beaucoup plus fort) – Un défroqué chez les religieux, c’est un religieux qui ne suit pas bien les préceptes de l’Eglise. Qui s’éloigne de la doctrine, par exemple quand on le soumet aux tentations… C’est clair dans votre petite tête maintenant ?
Mélissa (Subitement gênée et qui ne sait plus où se mettre) – Ah ! Ce n’est pas un curé qui…
Clotilde – Non, ce n’est pas un curé qui… comme vous dites. Ou comme vous espériez, peut-être ! Vous aviez imaginé quoi avec l’ancien curé ? Hein !
Mélissa (Qui rattrape comme elle peut la conversation et trop heureuse de trouver un tout nouveau curé) – Ah madame Clotilde, certes monsieur le curé d’avant était très gentil, mais il était bien fatigué. Alors un peu de jeunesse ne peut pas nuire n’est-ce pas !
Clotilde (Inquiète) – C’est que l’ancien était calme. (Soucieuse) J’espère que le nouveau ne va pas tout bousculer. C’est que j’ai mes habitudes moi ! (Passant le plumeau sur Mélissa) Manquerait plus qu’il nous foute le bordel ici !
Mélissa – J’ai lu dans le journal que ce nouveau curé est également passionné de musique. Ca tombe bien non !
Clotilde (Sèche et brandissant haut son plumeau) – Je ne sais pas. D’ailleurs, il faut que je m’occupe de dépoussiérer son engin au curé…
Mélissa (Surprise par la réflexion) – Son engin ? Lequel ? Vous venez de me dire que…. (Puis comprenant soudainement qu’elle parle de l’électrophone) Ah ! Oui ! OK.
Alors que Clotilde adopte une attitude de concentration et se calme, elle attrape le très vieux tourne-disque de l’ancien curé qu’elle manipule avec une extrême précaution. Malheureusement, elle va trébucher et faire tomber par terre l’appareil.
Clotilde (Précautionneusement) – J’ai intérêt à faire gaffe. Si l’ancien curé, me voyait manipuler « SON » électrophone, il hurlerait encore de peur que je le lui casse… C’est que ce n’était pas rien (moqueuse) « SON » électrophone à monsieur l’curé. Mais il est quand même bien aimable de l’avoir laissé en héritage au nouveau curé ce très vieil engin sur lequel il écoutait toute sa musique classique. (Puis trébuchant et laissant tomber l’engin) Oh ! Nom de dieu ! Manquait plus que ça !
Mélissa (Outrée par les gros mots de Clotilde) – Ben alors Clotilde ! Ca alors !
Clotilde (Etonnée) – C’est la saleté et la poussière de l’engin qui vous choque ?
Mélissa (Choquée) – Mais non voyons, ce sont vos gros mots !
Panique générale pour Clotilde qui se sent comme foudroyée par cet événement totalement inattendu. Le tourne-disque est par terre et lorsqu’elle le secoue, on entend bien que quelque chose est cassé à l’intérieur. Tout un jeu de scène doit se faire sur le fait qu’elle ouvre l’appareil, constate que le bras de lecture est arraché et que forcément plus rien ne va…
Clotilde (Désemparée) – Si ça se trouve et avec de la chance, ce nouveau curé n’aime pas la musique classique… (Se grattant la tête) Ca m’arrangerait bien… (Perdue et ne sachant plus quoi faire) Je vais mettre du scotch ! Personne n’y verra que du feu…
Mélissa (Qui appuie là où ça fait mal) – Dans le journal, ils disent que le nouveau curé est un peu mélomane ! Pourvu qu’il aime le hard rock !
Clotilde (Se ressaisissant. Elle tapote mais ne nettoie pas le tourne-disque) – Hé bien me voilà fraîche maintenant… Bon ! Pas de panique. Il y a une solution à tout. Je vais emmener cet engin de malheur dans ma réserve, comme ça personne ne s’apercevra de rien. Je vais bricoler moi-même une réparation discrètement.
Clotilde part avec l’engin, non sans difficulté, et surtout après avoir posé délicatement son plumeau sur l’électrophone.
Mélissa (Restée seule et déçue) – Moi qui croyais que le nouveau curé était arrivé. Je voulais voir sa tête. Il n’a pas l’air mal sur la photo du journal. Mais pas facile de se faire une vraie idée car la photo est un peu trop noire. On ne distingue pas trop bien son visage !
Mélissa se met alors à fouiller dans son sac et sort un portable qu’elle consulte. Elle doit lire plusieurs SMS qui lui seraient arrivés.
Mélissa (Penchée sur son portable) – Alors c’est quoi tout ça…. Humm… ouais, (Dire plusieurs onomatopées jusqu’au retour de Clotilde qui ne doit pas s’être absentée trop longtemps.
Clotilde (De retour et énervée de voir Mélissa au téléphone) – Je ne sais pas ce que vous trouvez de bien à ces jouets. Franchement, je ne comprends pas que les femmes de maintenant passent autant de temps devant leur téléphone portable… (Sûre d’elle) Sans compter que les piles, ça doit y aller… (S’énervant) Ça doit coûter un pognon de dingues en piles à la fin du mois ! Et ça se dit écolo… Foutaises !
Mélissa (Toute étonnée de la réflexion de Clotilde) – Ah ! Vous n’avez pas de téléphone portable vous ?
Clotilde – Pourquoi faire ? J’ai mon plumeau qui m’occupe à temps plein. Y’a le téléphone à la maison, hein. (Expliquant calmement tout en faisant des gestes de positionnement) Mon mari l’a posé sur une petite étagère qu’il a fabriquée exprès. Dommage qu’il ait mis l’étagère un peu trop haut (En même temps sautiller pour montrer que son téléphone est trop haut à la maison et que du coup elle ne peut pas s’en servir).
Mélissa (Qui sourit) – Ah oui ! En fait, il faudrait juste que vous soyez un peu plus grande quoi ! Ben faut manger de la soupe ma grande…
Clotilde (Vexée) – Je ne suis pas naine non plus. (Sautant) Regardez, quand je saute, je peux faire plein de choses… (Elle saute pour nettoyer un haut de meuble. Exagérer)
Mélissa (Curieuse) – Il est beaucoup cassé l’électrophone ?
Clotilde (Qui ne veut pas avouer) – Il n’a quasiment rien. C’est juste le bras qui s’est tordu en deux et s’est barré de sur son socle ! Encore un truc fabriqué en Chine tiens.
Mélissa (Moqueuse) – Ce n’est pas un peu embêtant si le bras ne fonctionne pas bien !
Clotilde (Se rassurant elle-même) – Ne vous inquiétez pas, j’ai de la bonne super glue. Une fois qu’il sera recollé sur son socle, je peux vous dire qu’il ne bougera plus jamais… C’est une colle qui justement m’a coûté un bras. Ça tombe bien !
Mélissa – Ah ! Bien. Si vous le dites. (Insistant à nouveau) Je pensais que le curé serait déjà arrivé !
Clotilde – On peut dire que vous êtes pressée de le voir ce nouveau curé vous ! C’est la deuxième fois que vous me dites ça en moins de cinq minutes. Mais il va falloir lui lâcher les baskets au cureton. Surtout si c’est un jeunot !
Mélissa (Gênée par la réponse de Clotilde) – Je passais juste dans les parages et je me suis dit que…
Clotilde – Allons, allons, mademoiselle Mélissa… (Mettant son doigt sous son œil pour montrer qu’elle n’est pas dupe) A d’autres… Il est pas mal ce nouveau curé si l’on en croit l’article dans le journal… Je sens que les minettes ne vont pas tarder à roucouler dans les parages… (Puis sèche) Mais Clotilde va calmer tout ça. Je ne vais pas laisser le presbytère devenir une boîte de nuit… Non, non, non. Ici, c’est un lieu propre. Pas un lupanar !
Mélissa (Ennuyée et courroucée) – Mais qu’est-ce que vous allez imaginer !
Clotilde (Se ressaisissant) – Bon ! Ce n’est pas tout ça, mais moi j’ai un électrophone à réparer…
Mélissa (Trouvant un prétexte pour rester dans la place) – Allez le chercher, je vais vous aider à le réparer… (Dédaigneuse) votre tas de boue !
Clotilde (Perdue) – Vous voulez que je le ramène ici ?
Mélissa – Hé bien oui ! A deux on est plus fortes…
Clotilde – Mais je viens juste de m’emmerder à l’emmener dans la réserve…
Mélissa – Tant pis pour vous. D’abord votre réserve fait 5 m², on ne va pas aller étouffer là-bas alors qu’il y a de la place ici… Et puis vous êtes costaude !
Clotilde (Ecarquillant les yeux comme si elle commettait un pécher) – Sur la table de la salle à manger ?
Mélissa (Secouant un petit peu Clotilde) – Allez, bougez-vous mollasson !
Clotilde (Qui se décide à ramener l’engin) – Bon ! Ben quand faut y aller, faut y aller !
Clotilde sort de scène et laisse Mélissa seule qui va de nouveau consulter sa messagerie. Retour de Clotilde qui tient du mieux qu’elle le peut l’électrophone, mais à vrai dire sans ménagement. On doit bien voir que ça l’enquiquine ce truc !
Clotilde (Moqueuse) – Encore coulée au téléphone. Je ne sais pas ce que vous regardez sur votre mini télévision, mais c’est assez étrange. Un truc pour les impies encore. (Elle en profite pour passer un coup de plumeau sur le téléphone de Mélissa) Faites gaffe aux piles…
Mélissa - Vous allez acheter une télé ? Mettez Canal +, vous verrez, il y a des émissions sympa parfois. Vous disiez quoi au juste mémère ?
Clotilde (Dépitée) – Non, rien ! (Puis au public) Si tu savais ce qu’elle te dit mémère !
Mélissa – C’est vrai qu’il y en a qui ne savent pas arrêter une conversation téléphonique…
Clotilde – Ca, c’est le moins qu’on puisse dire ! Bon. Faut que je retrouve mon tube de super glue qui vaut de l’or !
A cet instant, et sans que la sonnette ait retentit, entre une femme (cela peut être n’importe quel acteur déguisé) une livreuse qui porte plusieurs cartons sur lesquels on voit très nettement marqué « Carton de 100 plumeaux » sur une grosse étiquette blanche. Elle passe devant Clotilde et Mélissa en leur coupant la parole, traversant la pièce devant eux puis allant finalement dans le couloir.
Livreuse (A Clotilde et Mélissa) – Ne vous dérangez pas pour moi, j’ai l’habitude. Je viens tous les mois ici. C’est madame Clotilde qui m’a dit de faire comme chez moi quand je venais… Allez, au-revoir. (A Clotilde) Je vais déposer ça comme d’habitude dans la réserve, hein mémère ?… (Elle repart comme elle est venue, ayant bien eu le temps d’exposer ses cartons pour que le public lise les étiquettes.)
Clotilde – Ben oui mon grand, fais comme d’habitude. C’est que j’en use des plumeaux moi. Ça n’a pas l’air, mais c’est grand ici. Je disais quoi moi ? Ah oui, mon tube de super glue…
Clotilde se met en quête de fouiller dans plusieurs endroits pour trouver son fameux tube de super glue.
Mélissa (Intriguée) – Si vous collez le bras de lecture de l’électrophone, il va y avoir un gros problème. On ne pourra plus s’en servir !
Clotilde (Sûre d’elle) – Ben oui ! (Après un court instant et sèchement) Et alors ?
Mélissa (Larguée) – Bennnnn !
Clotilde – On ne lui dira pas qu’il est collé tiens… On va le laisser se démerder tout seul. Il est grand. Déjà qu’il va falloir que je lui lave ses culottes…
Mélissa – Mais il n’est pas obligé d’être con non plus ! Et puis vous n’allez pas tout le temps nous parler des défroqués, c’est bon. Vous êtes culottée vous !
Clotilde (Roublarde) – On va l’emberlificoter et on lui dira que ça faisait très longtemps que le père curé ne s’en servait plus. Qu’il doit être rouillé…
Mélissa (Perdue) – Rouillé, l’ancien père curé ?
Clotilde – Mais non, pas l’ancien père curé, mais l’électrophone ! Pfff ! Ca ne vole pas haut chez vous.
Mélissa (Réalisant) – Ah oui, d’accord. Je ne comprenais pas !
Clotilde (Plutôt hautaine sur ce coup) – C’est pourtant pas bien compliqué à comprendre. Ah tiens, voilà mon tube de colle. (S’éclatant littéralement, presque chantant et dansant) – Tin tin tin tin, ça va coller nom d’une pipe à petit plumeau !
Mélissa (Eberluée) – Vous êtes en train de péter les plombs là ? Vous avez le bénitier qui manque d’eau de cervelle…
Clotilde (Semblant soudain presque soulagée, se libérant) – Mais non ! On ne va pas passer sa vie à pleurer non plus. Le métier est assez dur comme ça ! (Sévère et sèche) Parce que vous ne vous imaginez pas tout du métier. Faut savoir que du « slip sacré », j’en ai lavé hein. Faut avoir la foi pour faire ça, je vous le dis ! Nom de dieu !
Mélissa (Qui se retrouve toute ahurie devant le franc-parler de Clotilde) – On n’y pense pas toujours, mais c’est vrai que bonne du curé, ça sait faire plein de choses… Elle ne travaille pas que du plumeau. (Eclatant de rire à son tour) Nom d’une petite poussière à plumeau !
Clotilde – Ce n’est pas que ça « SAIT » faire plein de choses mais que ça « DOIT » faire plein de choses…
Mélissa – Ah oui ! Je vois.
Clotilde (Presque mystérieuse) – Et je ne vous dis pas tout…
Mélissa (Désignant l’électrophone) – Il n’est quand même pas en forme ce truc ! C’est une relique.
Clotilde (Dédaigneuse) – Y’aurait eu que moi que j’aurais balancé ce vieux truc à la benne depuis longtemps !
Mélissa (Abasourdie) – Si monsieur le curé vous entendait ?
Clotilde (Franche) – Le vieux curé ? Il est bien où il est dans sa maison de retraite. Tant pis s’il ne bouge plus. Il prendra la poussière mais comme ce n’est plus moi qui…
Mélissa (Surprise) – Mais vous n’avez pas de regret à parler comme ça ?
Clotilde (Qui se lâche) – C’est à cause de vous. Vous me dites « s’il m’entendait ». (Se tournant franchement vers Mélissa et se posant) Ben je vous rassure, ça ne risque pas…
Mélissa (Etonnée) – Je ne vous comprends pas bien !
Clotilde (Tout de go) – Il n’y a aucun risque qu’il m’entende je vous dis puisqu’il était sourd ce con !
Mélissa (Ahurie) – Comment vous parlez de l’ancien père-curé vous !
Clotilde (Comme soulagée) – On voit que ce n’est pas vous qui vous êtes farcie « Les quatre saisons de Vivaldi » à longueur de journée ! Il nous mettait l’hiver en été et l’automne au printemps cet idiot… Tout pour déprimer !
Mélissa (Perdue) – Il n’écoutait pas que ça quand même ?
Clotilde (Dépitée) – Ben non ! Ca c’est quand ça allait bien…
Mélissa – Et quand ça allait mal ?
Clotilde (A faire avec...