Louis et Sylvia sont chez eux et attendent des amis.
Sur scène, une table est dressée avec quatre couverts et une jolie nappe. Louis dispose les cuillères à dessert. Il ouvre un tiroir d’une commode, en retire des serviettes de table qu’il va poser à leur tour. Il va pour refermer le tiroir, mais croit entendre un bruit. Il reste un instant à l’écoute, mais semble en proie à un début de panique. Il disparaît en coulisse à cour. À jardin apparaît Sylvia, une carafe d’eau à la main. Elle la dépose sur la table et appelle Louis, un peu inquiète.
Sylvia — Louis ? (Elle voit le tiroir ouvert et le ferme.) Louis ? Louis ? Louis ! Louis, réponds, tu me fais peur !
Louis arrive en courant.
Louis — Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ?
Sylvia — Tu étais où ? Tu m’as fait une frayeur !
Louis — T’inquiète, je… j’ai entendu un bruit. Je croyais que c’était Greg.
Sylvia — Et c’était qui ?
Louis — Une limace qui a glissé sur le couvercle de la poubelle en plastique.
Sylvia — Ah. Tu as l’ouïe fine, Louis. Préviens quand tu sors.
Sylvia est à demi rassurée. Elle retourne en cuisine. Louis reprend son travail. Il ne sait plus où il en était, puis soudain s’en souvient. Il va d’un pas vif vers la commode et s’arrête net. Comme un homme qui vient de s’apercevoir qu’il est au beau milieu d’un champ de mines, Louis recule lentement, ouvre un tiroir dans un autre meuble, se saisit doucement d’un revolver, referme le tiroir tout en scrutant les alentours. Il arme son revolver et se colle contre un mur.
Louis — Qui que vous soyez, sachez que nous sommes armés et que nous vendrons notre peau à un prix défiant toute concurrence ! (Sylvia arrive et reste sur le bord de scène.) Viens, Sylvia. Viens ici, je te couvre.
Elle court rejoindre son mari en se baissant.
Sylvia — Ils sont combien ?
Louis — Je ne sais pas, mais j’ai douze balles. S’ils sont treize, on est morts.
Sylvia — Mais ne dis pas combien on a de balles !
Louis — Je pense pas qu’ils aient entendu. Attends, baisse-toi, j’ai vu une ombre au fond.
Sylvia — Autant vous le dire tout de suite, on a beaucoup beaucoup beaucoup de balles !
Louis — On peut tenir un siège.
Sylvia — Pourquoi tu dis ça ?
Louis — Pour les impressionner.
Sylvia — Tu crois que ça les impressionnerait si on tenait un siège ?
Louis — Évidemment. Ils finiraient par battre en retraite.
Sylvia se précipite sur une chaise qu’elle tient fermement.
Sylvia — Ça y est ! Je vous préviens que je tiens un siège ! Vous pouvez partir en retraite.
Louis — Non mais c’est pas… c’est pas de ce siège que je te parle.
Sylvia, étonnée, regarde les autres chaises.
Sylvia — C’est lequel ?
Louis — Aucun. C’est le siège… tu sais… quand on entoure un château fort et qu’on attend que les gens dedans crèvent de faim.
Sylvia — Ils veulent qu’on crève de faim ?
Louis — Je ne sais pas.
Sylvia — On craint rien, on a trente kilos de patates et dix-huit steaks hachés au congélo.
Louis — Sans compter le cuissot de chevreuil que Patrick m’a ramené dimanche dernier.
Sylvia — Ah non, ça, je le garde pour Noël.
Louis — Oui mais je dis ça au cas où on crève de faim.
Sylvia — Ah non ! Même si on crève de faim, le cuissot, c’est pour Noël !
Louis — D’accord, d’accord. On touchera pas au cuissot, mais on a quand même dix-huit steaks !
Sylvia — Et plein de purée !…
Louis — Ouais, plein de purée !
Sylvia — Plein de purée dans votre gueule !
Louis — Calme-toi, Sissi.
Sylvia — J’ai pas peur !
Louis — J’ai vu, mais justement, si tu cries, ils vont croire que t’as peur.
Sylvia, hurlant — J’ai pas peur !
Louis, dépité — OK.
Sylvia — Tu crois que c’est les mêmes ?
Louis — Possible. Les cambrioleurs reviennent souvent sur les lieux de leur crime.
Ils attendent un moment sans bouger.
Sylvia — Tu vois quoi, d’ici ?
Louis — La porte des toilettes.
Sylvia — Elle fait quoi ?
Louis — La porte des toilettes ?
Sylvia — Oui.
Louis — Rien. Elle est grande ouverte.
Sylvia — Ça sent pas bon… Comment tu sais qu’ils sont là ?
Louis — Ça, c’est bien simple. J’avais laissé le tiroir de la commode ouvert, et ils l’ont fermé pendant mon absence. (Sylvia prend conscience du quiproquo et se lève brutalement, comme si de rien était. Louis la plaque au sol.) Reste à couvert ! T’es folle ou quoi ?
Sylvia — Mais lâche-moi, imbécile ! C’est moi qui ai fermé le tiroir.
Louis — C’est toi ?
Sylvia — Mais oui ! Quand t’étais parti voir dehors.
Louis — C’est toi qui as fermé le tiroir ? (Il n’en revient pas et explose de colère.) Mais pourquoi tu me l’as pas dit ?
Sylvia — Tu me l’as pas demandé.
Louis — Mais bon Dieu, on ferme pas un tiroir en plein état d’urgence ! Si tu fermes un tiroir, tu me le dis. « Loulou, je ferme le tiroir. » Comme ça, moi, je suis rassuré, je gère la situation.
Sylvia — Je vais pas t’appeler à chaque fois que je ferme un tiroir ! Et quand j’allume le gaz, faut que je t’envoie un recommandé ?
Louis — Crie pas comme ça ! Pourquoi tu parles de gaz ? Si les voisins entendent, ils vont croire qu’on est antisémites !
Sylvia, ouvrant la fenêtre — On n’est pas antisémites !… On n’est pas juifs non plus. Mieux vaut être prudent.
Louis — Bon, écoute, on s’est déjà fait attaquer une fois. On doit être sur le qui-vive. Moi, je suis sur le qui-vive. Je suis à cran, moi. Alors ne ferme plus rien sans me prévenir. Encore un coup comme ça et ça peut être l’accident, le mauvais geste, la saignée inopportune, la trépanation involontaire ; bref, le coup qui part trop vite.
Sylvia — Et pis ça, ça te connaît.
Louis — Sissi, je ne voulais pas t’engueuler, mais tu dois comprendre qu’on doit être tous les deux sur le qui-vive.
Sylvia — Oui mais moi je suis pas spécialiste du qui-vive, hein.
Louis — Pourquoi il est mort, Brutus le poisson rouge ? Parce que tu as été faire pipi à deux heures du mat’ sans me prévenir et que j’ai tiré un coup de chevrotine sur l’aquarium. Tu vois, tout mouvement de troupe doit être communiqué, sinon on court au drame. Bon, allez, on se calme. On se calme. On reprend où on en était, et dans le calme. D’accord ? (Le téléphone sonne. Ils sursautent. Sylvia, après avoir hésité, va pour décrocher. Il l’arrête.) Non ! T’es folle ou quoi ? Le NSA, ça te dit quelque chose ? On est peut-être sur écoute. Ne décroche plus jamais.
Sylvia — Mais si maman appelle ?
Louis — Ta mère n’appellera plus.
Sylvia — Oh ! c’est pas vrai ! Elle est morte ?
Louis — Mais non, elle est pas morte ! Mais on va lui dire de ne plus appeler ici. Tu iras dans une cabine téléphonique.
Sylvia — Mais y en a plus, de cabines.
Louis, long soupir — Sylvia… Ne complique pas, s’il te plaît. Y a Internet.
Sylvia — Maman ne sait pas se servir d’Internet.
Louis — Sylvia, arrête, s’il te plaît. J’ai le 9 mm qui me chatouille le creux de la paume et faudrait voir à pas provoquer une malheureuse escarmouche intrafamiliale. (Sylvia retourne finir de mettre la table. Il range son arme et vérifie le téléphone.) Et t’aurais pas pu reporter ce dîner ? En plein état d’urgence, c’est complètement irresponsable.
Sylvia — C’était prévu depuis longtemps. Et je suis sûre qu’ils sont faits pour se rencontrer, ces deux-là. Je suis très forte pour déceler les futurs couples.
Louis — En parlant de couple, tu as vu que les voisins ont déménagé ?
Sylvia — Les Duprez ?
Louis — Oui. Bizarre, non ?
Sylvia — Pourquoi ?
Louis — Ils avaient une jolie petite maison, des voisins sympas, des poubelles ramassées tous les jours et une amicale des habitants hyperactive, alors qu’est-ce qui les a poussés à déménager ?
Sylvia — Notre cambriolage ? Ils ont eu peur que ça leur arrive, peut-être.
Louis — Peut-être. Ou alors, ils étaient au courant de quelque chose.
Sylvia — Au courant de quoi ?
Louis — D’un futur cambriolage.
Sylvia — Et ils nous auraient rien dit ? Les salauds !
Louis — Il y a peut-être une raison à ça. C’est peut-être eux les cambrioleurs.
Sylvia — Non ?!
Louis — Ben tiens ! Ils pouvaient pas être mieux placés pour observer nos allées et venues. Et ils avaient pas loin à aller pour planquer leur butin.
Sylvia — Les salauds ! Quand je pense qu’ils nous donnaient des légumes du jardin et des fleurs pour nous amadouer…
Louis — Les salauds !
Sylvia — Mais quand même, ça m’étonne. Comment ils auraient fait pour passer par la fenêtre du premier ? Ils avaient quand même dans les quatre-vingts balais, les Duprez.
Louis — Ils avaient des complices. Les Lepetit.
Sylvia — Le carreleur du coin de la rue ?
Louis — Il paraît qu’ils vont déménager aussi. Drôle de coïncidence, non ?
Sylvia — Les salauds ! Ah ! ils sont bien organisés !
Louis — On doit se méfier de tout le monde, mon amour. On ne doit compter que sur nous-mê