La cravate ou le bâillon
Acte I : Tout est politique – une histoire de cravate
Scène 1
Sur scène, Lefort et Battant sur des lits d’hôpital (chaises longues avec des draps). Entre eux, un rideau / paravent ouvert.
On entend des voix à l’extérieur.
Infirmière 1 : eh Marie, tu as bien séparé les deux polytraumatisés légers qui viennent d’arriver ? L’interne a dit d’éviter absolument de les mettre dans la même chambre…
Infirmière 2 : Mais de qui tu parles ? Les deux gars de l’usine ? (pouffe) Les bastonneurs du dialogue social ? Les bourre-pifs du comité d’entreprise ?
Infirmière 1 : Oui, ceux-là. Les deux qui en sont venus aux mains, quoi.
Infirmière 2 : (riant toujours) Ceux qui ont confondu la lutte collective et la lutte libre ?
Infirmière 1 (énervée) : Oui, c’est bon. Alors ? Ils sont séparés ?
Infirmière 2 : Et comment je les invente, moi, les lits ? Je les ai mis où j’ai pu ! Dans l’ancienne salle de garde… Sur des lits de camp. (elle râle) Je suis pas Jésus Christ, moi, je sais pas faire la multiplication des lits dans un hôpital en plein désert médical où les masses laborieuses trouvent rien de mieux à faire que de se foutre sur la gueule.
Infirmière 1 : peut-être…, mais s’ils reprennent la négo avec leurs poings, ça va encore être de notre faute !
Infirmière 2 : Cinq côtes cassées entre les deux, un œil au beurre noir, une dislocation de mâchoire, une fracture du 5ème métacarpien, je pense qu’ils vont peut-être réfléchir avant d’y retourner, non ?
La lumière passe sur les deux hommes sur leurs lits de fortune.
Lefort (montrant sa main, d’un ton pompeux) : La fracture du 5ème métacarpien, autrement appelée la « fracture du boxeur »…
Battant : Vous avez fait de la boxe, vous ? C’était pas si clair tout à l’heure quand vous agitiez les bras comme un pantin disloqué. (imitant Lefort ridicule) : « Appelez la sécurité, appelez la sécurité ».
Lefort : Qu’auriez-vous fait à ma place ? Chacun a son rôle dans l’entreprise. La sécurité sécurise. Vous, vous tissez, vous ourdissez, vous tramez, vous bobinez… Et moi, je dirige.
Battant : Oh, mais c’est qu’il en connait, le Monsieur, du vocabulaire ! On croirait presque que vous connaissez quelque chose aux soieries ! On trame… On trime, on rame, oui ! … On s’échine, on se tue à l’ouvrage… On y laisse notre dos et notre audition, c’est notre vie que vous nous volez !
Lefort : Pas mal non plus en vocabulaire, je vous reconnais ça. Dommage que ce soit toujours le même refrain : on en veut plus, on en a pas assez… Vous tuez l’industrie, mon cher, avec vos revendications irréalistes et folkloriques. Toujours le même sermon syndical : travailler moins pour gagner plus ! Prendre l’argent là où il est… taper sur le patron ! On les connait vos méthodes ! Voilà comment on en arrive sur un lit d’hôpital…
Battant (menaçant) : Si vous n’aviez pas déjà un œil au beurre-noir, je vous en collerais bien un deuxième… Mais je ne voudrais pas que votre femme ne vous reconnaisse plus.
Lefort (un peu gêné, un peu de peur) : Laissez ma femme là où elle est, je vous prie.
Silence.
Lefort (essayant d’amadouer Battant) : il faut que vous compreniez, Gérard… Je peux vous appeler Gérard ?
Battant : Certainement pas. A moins que je ne vous appelle Armand ?
Lefort : Ça ne me parait pas tout à fait approprié. Je suis votre directeur.
Battant : Le directeur de quoi ? Vous êtes en train de tuer l’usine !
Lefort : Monsieur Battant… Essayons de reprendre nos esprits. Jujurieux n’est plus ce que c’était. Le métier des soieries est en train de passer à l’Est, dans des pays qui ont un savoir-faire millénaire en la partie, des équipements tout à fait inégalables en termes de productivité…
Battant (coupe) : et des mains d’œuvres exploitées, déshumanisées par le grand capital qui les spolie…
Lefort : Mais enfin, Monsieur Battant, les Chinois sont communistes ! Comment pourraient-ils exploiter les masses laborieuses ? Ils sont heureux là-bas… de travailler six jours sur sept et 12 heures par jour… Ils ne passent pas leur temps à bouffer des anxiolytiques et à pleurer qu’ils n’ont pas assez de temps à eux ! Ils pensent à d’autre chose, le dialogue social est apaisé en Chine…
Battant (de nouveau menaçant) : Vous vous foutez de ma gueule ?
Lefort (comprenant qu’il a été trop loin) : Je voudrais juste vous amener à faire évoluer vos perspectives… Ne soyez pas si caricatural !
Battant : Comment vous avez pu penser qu’on allait vous laisser virer la moitié du personnel ?
Lefort : Ce n’est pas tout à fait la moitié…
Battant : On est trente ouvriers et vous en envoyez quinze en pré-retraite, sans les remplacer, pour vous, ça fait combien ?
Lefort : C’est vrai que le personnel d’opérations est impacté par la restructuration, mais le personnel d’encadrement, lui, reste en place. Et tout ça sans proposer de reclassement ni de faire de licenciement sec. Franchement, dans les conditions de marché actuelles, tout le monde s’en tire bien… Et même vous, je ne comprends pas que vous n’appréciez pas notre offre de pré-retraite… Tout le monde dans ce pays veut prendre sa retraite le plus tôt possible, qu’est-ce qui vous arrive ? Vous n’êtes pas bien chez vous ?
Battant (excédé) : Mais pour qui vous vous prenez ? Trente ans qu’on se bat. Trente ans qu’on accepte vos “plans de compétitivité”. Trente ans qu’on se restructure, qu’on s’améliore en continu, qu’on se rationalise, qu’on gagne deux minutes par geste, trois centimes par mètre de soie… Et à la fin, on devient quoi ? Une ligne de coût à supprimer. Un effectif à optimiser. Un vieux machin usé qu’on sort par la petite porte. Moi, je ne suis pas une variable d’ajustement. Je veux travailler. C’est mon droit.
Lefort : C’est votre droit, et c’est même votre devoir, devrais-je dire. Je comprends votre désarroi. Je crois que vous êtes célibataire… Mais mon vieux, c’est l’occasion ou jamais ! Le monde s’ouvre à vous, de nouvelles aventures, avec votre pension à taux plein !
Battant : Si vous continuez, je vais vraiment vous en coller une…
Lefort : Si vous croyez que la négociation sociale passe par les poings, je ne peux rien pour vous.
Battant : Ah oui, ils auraient dû vous prévenir il y a 18 mois avant que vous n’arriviez… Qu’ici, dans un pays rugueux comme Jujurieux, une terre froide et ouvrière, il fallait apprendre à serrer les poings… voire parfois les envoyer au bon endroit.
Lefort : Je suis contre la violence.
Battant : Dites plutôt que vous êtes nul à la bagarre.
Lefort : Je vous rappelle que vous aussi, vous êtes à l’hôpital.
Battant : Sous...