ACTE UN
SCÈNE I
Saint-Pierre, Bertrand
Le rideau s’ouvre sur une pièce presque vide, au style épuré : un bureau, un vieil ordinateur, deux chaises. Derrière le bureau, Saint-Pierre : vieil homme à la longue barbe.
Entre Bertrand : trentenaire, monsieur tout-le-monde. Il semble perdu.
Bertrand, timide
Bonjour, monsieur…. Ma question va sans doute vous paraître étrange mais… où sommes-nous ?
Saint-Pierre
Je vous attendais. Vous êtes le dernier de la journée.
Bertrand
Le dernier ?
Saint-Pierre
D’une longue liste. Croyez-moi, le repos éternel, c’est pas de tout repos !
Bertrand
Je suis confus… Nous sommes dans une morgue ?
Saint-Pierre
Je dirais plutôt une agence de voyage… à choix réduit. Ici, nous ne proposons que deux destinations : une pour tous les goûts et une autre faite sur mesure. Mais je vous en prie, prenez place. Plus vite nous aurons fini, plus vite je pourrai partir en week-end. Il ouvre le tiroir de son bureau et met des lunettes de soleil ridicules. Pas mal, hein ?
Bertrand
Elles sont… originales.
Saint-Pierre
Moi aussi, je les adore. Vous venez ?
Après une dernière hésitation, Bertrand vient s’installer.
Saint-Pierre
Bien. Voyons voir ce qu’on a... Il pianote sur son ordi. Donnez-moi un instant. Le temps que je trouve votre fichier.
Bertrand, désigne l’ordinateur
Quelle est cette machine ?
Saint-Pierre
Vous n’avez jamais vu d’ordinateur ? Vous étiez quoi ? Un ermite ?
Bertrand
Pourquoi dites-vous “étiez” ? Et non, je ne suis pas un ermite.
Saint-Pierre
Sans offense, mais pour ne pas savoir ce qu’est un ordinateur, fallait vivre dans une grotte !
Bertrand
Vous venez de recommencer. Vous venez encore de parler au passé.
Saint-Pierre
Pour ce qui est de la conjugaison, encore un peu de patience…
Bertrand
Qui êtes-vous, au juste ?
Saint-Pierre
Un homme pressé de partir siroter un verre à la plage. Ah ! Je vous ai trouvé. Monsieur Bertrand Chameroy, c’est bien ça ?
Bertrand
Comment connaissez-vous mon nom ?
Saint-Pierre
Attendez de savoir la suite. Vous n’êtes pas au bout de vos surprises… Nous disons donc…
Bertrand
Dites-moi d’abord comment vous connaissez mon nom.
Saint-Pierre
J’y viens. D’après ce que je lis sur vous…
Bertrand
Sur moi ? Il se lève. Je ne sais pas qui vous êtes, mais je refuse de rester ici.
Saint-Pierre
Et voilà, c’est reparti... Vous pouvez pas, pour une fois, accepter votre sort sans discuter ?
Bertrand
Mon sort ? Quel sort ?
Saint-Pierre
C’est toujours la même chose. Je vous dis que vous êtes mort…
Bertrand, surpris
Je suis mort ?
Saint-Pierre
Vous êtes d’abord surpris… puis incrédule.
Bertrand, incrédule
Je ne peux pas être mort.
Saint-Pierre
Viens ensuite le déni.
Bertrand
Ce que vous dites n’a aucun sens. Si je vous parle, c’est bien la preuve que je suis vivant.
Saint-Pierre
Je vous dis alors : quel est votre dernier souvenir avant d’être ici ? Et vous répondez…
Bertrand
Mon dernier souvenir ? Je… je ne m’en souviens pas.
Saint-Pierre
Alors je vous explique que c’est normal, qu’il s’agit même d’une précaution.
Bertrand
Une précaution ?
Saint-Pierre
Parce que toutes les morts ne sont pas douces. Alors, pour vous éviter de mauvais souvenirs, on vous a retiré de votre mémoire vos derniers moments. Pour être exact, c’est la dernière semaine de votre vie qu’on vous a retirée. Qu’avez-vous fait la semaine dernière ?
Bertrand
Je… je ne sais pas.
Saint-Pierre
Exactement. Et c’est là, généralement, que vous commencez à me croire.
Bertrand
Je… je suis mort ?
Saint-Pierre
Vous êtes un rapide. Tant mieux ! Nous disions donc… Monsieur Bertrand Chameroy…
Bertrand
Attendez une petite seconde.
Saint-Pierre
C’était trop beau… Quoi, encore ?
Bertrand
Si ce que vous dites est vrai…
Saint-Pierre
C’est vrai.
Bertrand
Disons que c’est vrai.
Saint-Pierre
C’est vrai.
Bertrand
Admettons que ça soit vrai.
Saint-Pierre
C’est vrai !
Silence.
Bertrand
Alors… vous êtes qui ? Dieu ?
Saint-Pierre
J’ai l’air d’être Dieu ?
Bertrand
Vous avez une belle barbe…
Saint-Pierre
Je suis Saint-Pierre. Et vous êtes dans le bureau des âmes.
Bertrand
Le bureau des âmes ? Qu’est-ce que c’est ?
Saint-Pierre
L’endroit où je vous annonce si vous allez au paradis ou en enfer.
Silence.
Bertrand
Vous voulez dire que c’était vrai ?
Saint-Pierre
C’est pas faute de vous l'avoir répété ! Mais assez perdu de temps. Nous disions... Monsieur Bertrand Chameroy…
Bertrand
Attendez !
Saint-Pierre
Quoi, encore ?
Bertrand
Comment déterminez-vous si je vais en haut ou… en bas ?
Saint-Pierre
Moi, je ne détermine rien du tout. L’ordinateur s’en charge.
Bertrand
Cette chose ?
Saint-Pierre
Je n'arrive toujours pas à croire que vous ignoriez ce qu’est un ordinateur.
Bertrand
C’est une antiquité ?
Saint-Pierre
Une antiquité ? Pardon de ne pas avoir les moyens d’être équipé du dernier modèle ! À moins que vous ayez un problème avec les vieilles choses ?
Bertrand
Du tout ! Au contraire même. Elles sont pleines de sagesse….
Saint-Pierre
Ah oui ? Alors écoutez ce que le fossile a à vous dire : asseyez-vous !
Bertrand, se rassoit
Tout de suite, monsieur.
Saint-Pierre
Épargnez-moi votre léchage de bottes. Votre sort est déjà acté.
Bertrand
Et si jamais mon sort ne me convient pas ? Si je le trouve injuste ? S'il y avait une erreur ?
Saint-Pierre
Impossible. Le système ne commet jamais aucune erreur. Et vous savez pourquoi ? Il désigne le ciel. Parce qu’il la crée.
Bertrand
Il nous regarde actuellement ?
Saint-Pierre
Il est omniprésent, je vous rappelle.
Bertrand
Bonjour Dieu… Monsieur le créateur… Monsieur le tout-puissant… Comment je suis censé l’appeler ?
Saint-Pierre
Et dire qu’il vous a créé à son image… Assez perdu de temps. Voyons où vous allez. Bertrand veut intervenir. Si vous dites un mot, un seul, je vous expédie en bas. Me suis-je bien fait comprendre ? Bertrand fait mine de se coudre la bouche. Bien. Nous disions… Monsieur Bertrand Chameroy. Vous confirmez ? Bertrand hoche la tête. Parfait. Alors… voyons ce qu’on a. Ah bah ça commence fort ! Monsieur a une liaison avec une femme mariée. Si vous voulez mon avis, votre cas s’annonce expéditif. Bertrand lève le doigt. Quoi ?
Bertrand
Ma liaison avec…
Saint-Pierre
Agathe Honderay. Trente-cinq ans. Deux enfants. Mariée. Aime qu’on l’attache et lui bande les yeux. Petit cochon, va…
Bertrand
Je peux tout vous expliquer…
Saint-Pierre
Inutile. Le système sait déjà tout.
Bertrand
Mes bons côtés aussi ?
Saint-Pierre
Parlons-en de vos bons côtés. Pour être honnête, je suis impressionné.
Bertrand
Ah vraiment ?
Saint-Pierre
Oui, vraiment. Je n’avais encore jamais vu une colonne aussi petite.
Bertrand
C’est parce que je suis humble comme garçon…
Saint-Pierre
Humble ? C’est la même humilité qui vous fait disparaître au moment de l’addition ? Est-ce aussi par humilité que vous vous effacez dès qu’il faut assumer quelque chose ?
Bertrand
J’ai horreur de tirer la couverture sur moi…
Saint-Pierre
Une chose est sûre : grâce à vous, personne n’est mort de froid ! Bon allez, finissons-en.
Bertrand
Qu’est-ce que vous allez faire ?
Saint-Pierre
Lancer le calcul. Et avant que vous ne me demandiez lequel, le voici : le système va faire la somme de toutes vos bonnes et mauvaises actions. À chacune d’entre elles est associé un score, positif ou négatif. Par exemple, je lis que vous dites “à l’année prochaine” à toutes les personnes que vous croisez la semaine qui précède le Nouvel An.
Bertrand
Ce n’est peut-être pas ma meilleure blague…
Saint-Pierre
C’est le moins qu’on puisse dire. Moins dix points.
Bertrand
Autant pour une simple blague ?
Saint-Pierre
Si la décision n’appartenait qu’à moi, ça serait aller simple en bas.
Bertrand
Et le fait que je sois quelqu’un de fiable ? Ça ne contrebalance pas ?
Saint-Pierre
Ça devrait. Mais simple question : quand vous empruntez quelque chose… vous le rendez ?
Bertrand
Bien sûr.
Saint-Pierre
Toujours ?
Bertrand
La plupart du temps…
Saint-Pierre
Moins cinquante points.
Bertrand
Moins cinquante points ?
Saint-Pierre
Par objet. Chaque oubli est une promesse non tenue.
Bertrand
Mais alors… toutes ces années…
Saint-Pierre
Vous qui n’aimez pas les additions, je vous épargne celle-ci.
Bertrand
Je suis foutu…
Saint-Pierre
Vous voulez savoir combien coûte votre liaison ?
Bertrand
Je préfère ne pas savoir… De toute manière, mon cas est peine perdue. Dites-moi que je vais en bas et finissons-en.
Saint-Pierre
Vous allez voir, ce n'est pas aussi terrible qu’on le dit. Il appuie sur une touche. L’ordinateur émet des bruits. Alors bien sûr, la torture...