Scène 1
Un grand salon sur lequel s’ouvre une cuisine à l’américaine et une terrasse.
Michaël, quarante ans, tend une boîte de Kleenex à Pauline, trente-cinq ans, recroquevillée comme une pauvre chose sur le canapé.
Michaël (convaincu) - Il a quelqu’un !
Pauline (se mouchant) - Non, non, je te dis ! Et puis, ce n’est pas du tout son genre de se compliquer la vie avec une maîtresse…
Michaël (sceptique) - Il ne faut pas longtemps pour…
Pauline (l’interrompant) - Entre son boulot, le karaté et nous, il n’a pas une minute à lui, le pauvre… (Michaël lève les yeux au ciel.) C’est pire que ça : il est en pleine dépression.
Michaël - Ça se soigne.
Pauline - Il n’en a pas conscience ! Il prétend qu’il va très bien. (Un temps.) Je me sens tellement coupable…
Michaël - Déjà, tu le supportes ! Moi, à ta place…
Pauline (l’interrompant) - Mais non, justement, je ne le supporte pas ! J’ai honte de l’avouer mais il m’énerve !
Michaël - Depuis longtemps ?
Pauline - Des mois !
Michaël - Et sexuellement ?
Pauline - Il a envie de rien, je te dis ! No live, no sex, no meat !
Michaël - No meat ?!
Pauline - Il a décidé de devenir végétarien. C’est d’un pratique pour les courses… (Elle se mouche à nouveau.) Je te jure, je préfèrerais apprendre qu’il a une nana ! Ça serait une explication. J’apprécierais pas mais je comprendrais ! Après quinze ans de mariage, je ne serais pas la première…
Michaël - Il a peut-être des problèmes de prostate…
Pauline - À trente-cinq ans ?!
Michaël - Je cherche.
Pauline - Et moi donc… J’ai l’impression que je deviens folle. Il n’ouvre pas la bouche de la soirée. Même aux enfants, il ne parle plus.
Michaël - Ah…
Pauline (se remettant à pleurer) - La semaine dernière, quand j’étais chez ma psy, je me suis rendu compte d’un truc incroyable…
Michaël - Quoi ?
Pauline - Depuis qu’on est ensemble, Arno ne m’a jamais dit qu’il m’aimait…
Michaël - Puisqu’il n’ouvre pas la « douche »…
Pauline (décontenancée) - Quel rapport ?
Michaël - Puisqu’il n’ouvre pas la bouche, il ne peut pas dire qu’il t’aime ! C’est simple.
Pauline (gloussant) - J’avais compris la douche… (Michaël hausse les épaules, expéditif.) Je ne suis pas pour qu’on se dise ce genre de trucs toute la journée, mais une fois, de temps en temps, ça peut être agréable, non ?
Michaël (se fermant) - Tu parles…
Pauline (gênée) - Oh, excuse-moi, je ne disais pas ça pour toi !
Michaël (éludant) - Mais moi, ça va très bien !… Alors ?!
Pauline - Alors je lui ai demandé ! (Elle allume fébrilement une cigarette.) Tu lui dis pas que j’ai recommencé, hein ? Qu’est-ce que je suis conne, mais je suis conne !
Michaël - Il a dit quoi ?
Pauline - Un grand blanc. Comme si ma question ouvrait des horizons auxquels il n’avait jamais eu le temps de penser.
Michaël - Il n’y a pas mille réponses à la question : « Est-ce que tu m’aimes ? » Il y en a trois !
Pauline (étonnée) - Trois ?
Michaël - Ben oui. Il y a oui, non et plus. Ça fait trois.
Pauline - Tu ne comprends pas. J’ai en face de moi quelqu’un qui est dans l’incapacité d’exprimer ses sentiments. Tu imagines comme il doit souffrir ?! Et moi qui suis incapable de l’aider…
Michaël (moqueur) - Oh, ben oui, tu es dégueulasse ! Il a été tellement présent quand tu as été hospitalisée !
Pauline (s’arqueboutant) - Mets-toi à sa place : une grossesse nerveuse ! N’importe qui aurait été déstabilisé ! Surtout un père !
Michaël - Pauvre chou !
Pauline (convaincue) - Il est très impressionnable !
Michaël - Il a surtout deux « pains » gauches ! C’est con pour un kiné !
Pauline (étonnée) - Des pains ?!
Michaël hoche la tête négativement puis il se prend la tête dans les mains.
Michaël - Mais qu’est-ce qu’il m’arrive ?! Je veux dire quelque chose et c’est un autre mot qui sort…
Pauline - Tu sais que c’est un des signes annonciateurs d’un truc super grave ! (Un temps.) Oh, mince, je ne sais plus ce que c’est, mais c’est super grave !
Michaël - Mon médecin dit que c’est juste le stress… C’est complètement débile. Je ne suis pas du tout stressé. Où on en était ? Ah oui ! Arno… (Il soupire.) Il te prend pour sa boniche !
Pauline - Il ne sait pas faire, c’est tout !
Michaël (ironique) - Oh, il faut au moins un bac +10 pour faire tourner un lave-linge !
Pauline (pitoyable) - Il y pense pas…
Michaël - Il a bien raison puisque tu y penses pour deux !
Pauline (sincère) - Ah non ! Moi, je le fais sans réfléchir !
Michaël - Il est fort ! (Un temps.) Alors, il t’aime ou pas ?
Pauline - Eh bien… (Elle se remet à pleurer.) Il ne peut pas me dire qu’il m’aime, mais il ne peut pas dire non plus qu’il ne m’aime pas… Il lui faut un peu de temps…
Michaël observe Pauline un instant.
Michaël - Propose-lui de jouer ça à pile ou face !
Pauline hausse les épaules, vexée.
Pauline - Pourquoi pas à la roulette russe pendant que tu y es ?! C’est mon couple qui est en jeu !
Scène 2
Le même salon, un autre jour.
Michaël, au téléphone, fait les cent pas, visiblement très énervé.
Michaël (au téléphone) - Non, maman, je ne peux pas la licencier !… Parce que je n’ai pas de preuves contre elle !… Voilà, c’est ça !… Non, maman, je n’ai pas besoin que tu viennes m’aider au magasin !… Mais non, je ne te parle pas mal, je te répète seulement la même chose depuis une heure !… Comment ça, je ne sais pas compter ?!… La monnaie des courses ?! Quoi la monnaie des courses ?!… C’était il y a trente ans, maman ! Vous aviez qu’à me donner de l’argent de poche et je vous l’aurais rendue, la monnaie des courses ! (La sonnerie de la porte d’entrée retentit.) Il faut que je te laisse, on sonne à la porte… Je ne sais pas qui c’est… Eh bien je le saurai quand j’aurai ouvert la porte !… C’est ça… Voilà… Moi aussi… (Il raccroche.) La monnaie des courses ! Mais je rêve ! (Il va ouvrir. Apparaît une femme de trente-huit ans environ, douce et sensuelle, à moitié cachée derrière un grand tableau emballé. C’est Laurence.) Ah, c’est toi… Entre… Qu’est-ce que tu fais ? Tu déménages ?
Laurence tend le tableau à Michaël qui s’en saisit, surpris.
Laurence - Bon anniversaire !
Michaël - On est le combien ?
Laurence - Le 12 ! Ouvre, c’est pour toi !
Michaël - Le 12 de quel mois ?
Laurence - Du joli mois de juin ! Ça sent encore un peu, j’ai passé le vernis hier soir !
Michaël - Sans vouloir te contrarier, je suis né le 25 décembre. Tu en as sûrement entendu parler… le bébé dans la crèche avec tous les animaux…
Laurence - Ce n’est pas ton anniversaire ?
Michaël hoche négativement la tête et rend le tableau à Laurence.
Michaël - Tu me le ramèneras à Noël…
Laurence - J’étais tellement sûre ! Oh, mais que je suis bête ! Le 12, c’est Pauline !
Michaël - Alors, elle va être contente ! Elle est complètement déprimée en ce moment.
Laurence - Pourquoi ?
Michaël lève les yeux au ciel.
Michaël - Parce que le naze déprime. Tu sais ce que c’est les couples fusionnels. Il y en a pas un pour remonter le moral de l’autre !
Laurence - Mais il n’a aucune raison, il a une belle vie, Arno.
Michaël - Tu trouves ?
Laurence - Oui… Il fait le métier qu’il a choisi. Il s’était programmé pour deux enfants, il les a. Il voulait se marier avant vingt-cinq ans, il l’a fait…
Michaël (la coupant) - Quel romantisme !
Laurence - Il fait partie des gens qui ont besoin de maîtriser le cours de leur vie. C’est terriblement rassurant pour Pauline.
Michaël - Moi, je trouverais ça mortellement chiant ! Quoi qu’il en soit, à en croire Pauline, il déprime.
Laurence - Oh, mais non, c’est juste un coup de moins bien ! Tu sais comment est Pauline, elle s’inquiète pour un rien !
Michaël - De toute façon, même quand il va bien, on dirait qu’il agonise ! Une vraie porte de prison, ce mec.
Laurence - Comment elle s’en est aperçue, alors ?
Michaël - No live, no sex, no meat !
Laurence (impressionnée) - No meat ! Oh là là ! Effectivement, il déprime !
Michaël - Pour le reste, on le savait, non ?
Laurence - Oui… mais c’est le père de ses enfants…
Michaël - Ils sont faits, ses enfants, elle n’est pas obligée de continuer à se consumer à ses côtés !
Laurence - Ils vont tellement bien ensemble ! (Un temps.) En tout cas, ça me soulage !
Michaël - Qu’il ne mange plus de viande ?!
Laurence (riant) - Oh, mais non, chameau ! Que ça ne soit pas ton anniversaire !
Michaël - Et moi donc ! J’ai l’impression d’avoir rajeuni d’un an !
Laurence - Parce que, maintenant, je peux bien te l’avouer, j’en avais gros sur la patate ! Pas un coup de fil pour m’inviter à boire une bonne tasse de thé pour tes quarante et un ans ! Moi, ta meilleure amie !
Michaël - Quarante ans ! Si ça avait été aujourd’hui, je n’aurais eu que quarante ans !
Laurence - Oui, bichette, quarante ou quarante et un, c’est pareil ! Tu sais, moi et les chiffres !
Michaël - Un peu comme ma vendeuse !
Laurence - La petite blonde ?
Michaël - Non, Emma. Brune, une trentaine d’années, avec un piercing dans le… heu… dans la… « tartine »… (Il montre son nez.)… un piercing là !
Laurence - Ah non… Je ne vois pas… Elle ne sait pas compter ?
Michaël (réfléchit) - En fait, si, elle doit parfaitement savoir compter. C’est plutôt la localisation géographique de mon tiroir-caisse qu’elle ignore !
Laurence (dans l’incompréhension) - Vraiment ?
Michaël - À moins que les billets que lui donnent mes clients soient aimantés et inéluctablement attirés par sa poche.
Laurence - Elle porte une cotte de mailles ? Si les billets sont aimantés ça s’explique !
Michaël - Laurence ! C’était une image ! Les billets, ils sont normaux ! C’est elle, ma vendeuse, qui est barge ! Elle me vole !
Laurence - Mais c’est dégoûtant ! Tu as prévenu la police ?
Michaël - Non, je n’ai pas tellement envie de…
Laurence (l’interrompant, soulagée) - Ouf ! Je trouve dégoûtant les gens qui font appel à la police pour un oui ou un non !
Michaël - En fait, tu trouves tout dégoûtant !
Laurence - Je déteste qu’on fasse du mal aux gens.
Michaël - Même quand tu ne les connais pas ?
Laurence (hésite) - À partir du moment où tu me fais part de tes...