Une Dinde En Novembre
Marie-Ange, matriarche bourgeoise attachée aux traditions, décide cette année
d’organiser le réveillon de Noël… avec un mois d’avance. Dans le vieil appartement
familial, les décorations sont déjà installées et les proches se retrouvent bien avant la date prévue.
Très vite, cette réunion hors calendrier fait remonter à la surface tensions, non-dits et anciennes rivalités. Les protagonistes, aux caractères profondément divergents, peinent à cohabiter dans cet espace familier devenu champ de confrontation. Les échanges s’enveniment autour d’un repas de fête qui dérape progressivement.
Une comédie familiale contemporaine, rythmée, explosive et foncièrement
humaine, où l’humour se mêle à une forme de gravité, et où les conflits les plus vifs
révèlent des besoins d’attachement et de reconnaissance plus essentiels.
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SCENE 1 – les présentations.
Rideau fermé
Son : bruits de ville, circulation.
Lumière : Poursuite sur le personnage. Noir sur la scène.
Anne, entre par le fond de la salle, à l’arrière du public, téléphone à l’oreille. Elle s’avance lentement vers la scène : Quoi ? (…) Quoi ?! (…) Quoi ?!! (…) Quoi ?!!! (…) Non, mais je rêve. Tu te moques de moi. Et je reste polie. Tu te fous de ma (…) T’es une ordure. Tu veux que je te dise. Tu veux que je te dise ? (…) Rodolphe, ça suffit ! Tu n’as aucun talent, tu n’en as jamais eu et tu n’en auras jamais. Les seules toiles que tu aies vendues dans ta triste vie, c’est moi et ma famille qui te les avons achetés. Même ma mère ne supporte pas tes croutes. Elle les sort du placard uniquement les premiers dimanches du mois (…) Eh bien, si le rituel du déjeuner dominical ne te convenait pas, il ne fallait pas venir. Je ne t’ai jamais forcé. (…) Comment ça ? Ma famille ne t’a jamais accueilli, ne t’a jamais accepté ? C’est une blague, non, mais je rêve. Ils ont toujours été adorables avec toi. Tes seuls clients, je te rappelle. (…) Mon frère a accroché tes toiles dans la chambre froide de son centre funéraire ? (…) Oui, tu le connais. Il n’a jamais respecté les familles des défunts…, euh, l’art moderne. (…) Comment appeler cela autrement ? C’est moderne, voire très très moderne ce que tu fais. Le portrait de maman, un mélange d’hiboux fossilisé passé au crash test. La pauvre femme. Déjà qu’avec le décès de papa, elle ne remonte pas la pente. Avec un cadeau pareil, c’est la chute assurée. (…) La seule sympa, c’est Libellule. Je ne suis pas étonné. Je voyais bien ton petit manège à lui mater les fesses et le décolleté tous les dimanches. En même temps, c’est de ton niveau. Une gamine avec deux de QI (…) Non, Rodolphe, elle ne s’est jamais émerveillée sur tes œuvres. C’est le pétard et les ecstasys qui la font planer. Peut-être même qu’elle les fumait tes toiles. Pour le reste… (…) Nous y voilà. Non, non, nous avons bien fait un contrat de mariage. Tu m’as prise pour une conne, maintenant je ne t’aide plus. Je coupe tout. (…) Ta galerie d’art ? Terminée. Mon avocat s’occupe déjà de la résiliation du bail. (…) Je vais le payer cher si je fais ça ? Mais, mon cher Rodolphe. Je suis déjà passé à la caisse. Tu m’as trompé avec le tout Paris et tu m’as siphonné une jolie somme d’argent. (…) Quoi ? Je suis qu’une vielle bourgeoise coincée et je finirai seule ? Oui, et toi, t’es… Regarde son téléphone, se tourne vers le public. Il a raccroché. Oh le salop.
S’assoit près de la scène. Range son téléphone et allume une cigarette, pensive.
Lumière : Poursuite sur Anne P s’éteint.
Charles P et Libellule, entrent par le fond de la salle à l’arrière du public et s’avancent doucement vers la scène.
Lumière : Poursuite sur le couple.
Libellule : Qu’est-ce que je suis contente. Ta famille est tellement, tellement sympa et cool et…
Charles P : Et calme-toi Libellule. T’as pris un truc ?
Libellule : Non, non, je suis tellement heureuse de les voir. La petite mamie avec sa petite tête toute mimi. Et ton frère qui fait son dur, mais au fond, il est chou avec ses oreilles toutes, toutes rondes.
Charles P : Non, mais Libé, t’as craqué. Mon frère ? Ce capitaliste n’a rien de chou. Depuis que papa est parti, il joue les chefs de famille. Le grand patron avec tout son pognon. Il suce les forces vives et se nourrit du prolétariat. La lutte ne fait que commencer. Il est tout comme papa. Maman s’est fait bouffer toute sa vie avec ces deux vautours. Elle n’a jamais pu en placer une, ni travailler, ni sortir, ni même penser à elle.
Libellule : Ne te fâche pas mon Carlitounet. C’est mauvais pour ton eczéma. Pétunia, la druidesse du camp, te l’a bien dit : chasse les ondes négatives et vol haut, au-dessus des tourments des hommes.
Charles P : Chez les Pasqualitchi, depuis des générations, on se vautre dans le système capitaliste. Ils ont fait leur fortune sur le malheur des autres. Déjà, papy vendait des cercueils aux Allemands en 40. Papa ratissait dans les EPAHD pour vendre des contrats obsèques à tous les résidents. Et aujourd’hui, le grand frère, l’héritier de l’entreprise de pompes funèbres Pasqualitchi, il est le pire.
Libellule : Ecoute, Chacha, t’es tout griffonnou. Il me reste un peu d’herbes cultivées à la ZAD par Pâquerette, la femme de Héron Cendré. Je vais t’en faire fumer un peu pour te détendre.
Charles P : Je suis sérieux, Libé. Je ne peux plus laisser passer ça sans me battre. C’est une ordure mon frère. Il a offert un séjour tout compris au curé de la paroisse pour la vente de plusieurs concessions au cimetière. Et à ton avis, pourquoi il fait du golf avec le chef du service des soins palliatifs de l’hôpital ?
Libellule roule un joint : Ta mère veut fêter Noël ce soir Charlitou. C’est que de l’amour ces moments-là.
Charles P : Noël au mois de novembre ! Maman perd la tête. Surement une idée de Ange, l’héritier du trône, j’imagine. Il va encore m’offrir un livre sur le marketing ou sur le capitalisme chez les pygmées.
Le couple s’assoit proche de la scène et allume le joint.
Lumière poursuite s’éteint.
Ange P et Marie-Cécile entrent par le fond de la salle à l’arrière du public et s’avancent doucement vers la scène.
Lumière : Poursuite sur le couple.
Ange P : Avec le boulot que j’ai en ce moment, nous invités en novembre pour fêter Noël, je ne comprends pas. Maman est complètement perdue depuis le décès de papa. Un pilier, l’ancien. Dur, mais juste. Ma mère n’a jamais manqué de rien : le confort et le respect des autres. Une vraie vie de bourgeoise. Mieux, une aristocrate au sang pur. Madame de Pasqualitchi, baronne, comtesse de Pasqualitchi. Ça brille, c’est chic.
Marie-Cécile : Mais qu’est-ce que tu racontes Ange ! On n’est pas arrivé et tu vrilles déjà. Tu me fais peur.
Ange P : Ecoute Marie-Cécile, un peu...