ACTE 1

Scène 1 / Émilie, Marie-Line

Émilie entre. Elle marche lentement et s’assoit sur le banc. Après quelques secondes durant lesquelles elle regarde sans rien dire le public, puis, parlant toute seule..

Émilie / Abrutis ! … J’ai bien fait de pas rester. C’était nul ! Et moi, bonne poire, comme d’habitude, j’y suis allée.

Émilie regarde négligemment le public tout en soupirant, grognant, etc...

Émilie / Tous les mêmes..

Une femme (Marie-Line) entre

Émilie / Y’en a pas un pour racheter l’autre.

Marie-Line s’assoit sur le même banc, à l’opposé d’Émilie.

Émilie / Tous des abrutis..

Marie-Line est étonnée.


Marie-Line / Pardon ?

Émilie / Je dis : Tous des abrutis !

Marie-Line / Qui ça ?

Émilie / Les vieux. J’étais à une réunion avec des vieux. Je me suis emmerdée.. S’emmerder à c’point là, c’est rare.

Toutes deux se taisent. Après quelques secondes.

Marie-Line / Vous faîtes partie d’un club ?


Émilie / D’un club d’abrutis ! Et je n’suis pas près d’y retourner.

Marie-Line / Moi, je fais partie d’un club de scrabble. A chaque fois, j‘apprends des mots nouveaux. La dernière fois, j’ai appris le mot ornithorynque. Un mot de treize lettres. Vous savez ce que c’est qu’un ornithorynque ?

Émilie / Non ! Et j’m’en fous !

Après un long silence, toutes deux regardent le public. Marie-Line tend la main comme si elle craignait qu’il se mette à pleuvoir.

Marie-Line / Je ne serais pas étonnée qu’il pleuve.

Émilie ne réagit pas

Marie-Line / Ce n’est pas grave, j’ai mon parapluie.

Émilie ne répond pas.

Marie-Line / Je ne sors jamais sans mon parapluie. C’est un cadeau de mon mari. Mon mari, lui, il préférait mettre une capote.

Émilie ne répond pas.


Marie-Line / Moi je préfère dire manteau. Parce que capote, on a l’impression qu’on est dans une voiture, et puis je ne me vois pas enfiler une capote.

Émilie / Ca sent le concombre.

Marie-Line / (Elle sent) C’est moi. Je me suis fait un masque. Ca m’assouplit. Et en plus, je fais un régime. Du poireau et beaucoup de carottes. Je suis très légumes.


Émilie / Moi j’aime bien manger.

Marie-Line / Félicitations ! Ca n’se voit pas que vous mangez. Pas trop gros, ça fait toujours envie. C’est tellement important de garder la ligne. Surtout quand y’a un pêcheur au bout.

Émilie ne réagit pas

Marie-Line / Un pêcheur au bout. Au bout de la ligne. ... Vous voyez ? Ah ! Vous voyez pas. Je vous dérange peut-être ?

Émilie / (Pas très avenante) Pas du tout.

Marie-Line / Tant mieux ! Tant mieux, tant mieux.. (Un peu gênée et après un certain silence) J’ai envie de me faire faire une couleur ; vous en pensez quoi ?

Émilie / Bof..

Marie-Line / Vous avez raison, moi j’hésite. (Après un certain silence) ... Au fait, moi mon prénom c’est Marie-Line. Comme l’actrice. Sauf que moi, c’est Marie, et Line.

Émilie ne répond pas

Marie-Line / J’aurais tellement aimé faire du cinéma. Seulement, fallait coucher, mais moi, je suis pas pour que je m’couche. La liberté d’abord, le reste après.

Émilie ne réagit pas.


Scène 2 / Émilie, Marie-Line, Victor

Soudain, un homme (Victor) passe devant elles. Il lève son chapeau.

Victor / Mesdames.

Victor s’éloigne

Émilie / Sept !

Marie-Line / Sept ? Vous leur mettez des notes ?

Émilie / C’est pas l’bonhomme que j’note, c’est l’costume.

Scène 3 / Émilie, Marie-Line

Marie-Line / Vous notez le costume ?


Émilie / Que l’emballage. Le reste, on sait ce qu’il y’a dedans.

Marie-Line / Y’a jamais grand chose.

Perplexe, pendant quelques instants, Marie-Line se tait. Puis elle sort une pelote de laine et se met à tricoter.

Marie-Line / C’est quand même gentil de nous dire bonjour. Il n’était pas obligé.

Émilie / Un homme qui se trimbale tout seul dans un jardin public, c’est jamais par hasard.. 

Marie-Line se recoiffe et vérifie sa tenue.


Marie-Line / Vous croyez qu’il voudrait nous …?

Émilie / Sinon pourquoi qu’il dirait bonjour ?

S’ensuit un silence pendant lequel Marie-Line semble se poser des questions.

Marie-Line / Vous avez l’air de vous y connaître.


Émilie / Si je m’y connais ! Les bonhommes, j’ai fait ma part. J’en ai eu quatre.

Marie-Line / Quatre ?

Émilie / J’en ai usé plus d’un. .. Le premier, c’était un italien. ..

Marie-Line / Faut aimer les pâtes.

Emilie / Le deuxième, il était déjà marié. Il a quitté sa femme pour moi. Une seconde main, quoi.

Marie-Line / Du moment qu’ils sont pas manchots..

Émilie / Mouais..

Marie-Line / Ca vous passe la main dans l’dos et après, faut pas demander où.

Marie-Line / C’est sûr.

Émilie / Le troisième, c’est quand j’ai eu un gamin.

Marie-Line / Il vous a fait un enfant ?

Émilie / Je sais pas si c’est lui le père.

Marie-Line /  Des fois, faut mieux pas savoir.


Émilie / Le plus long, ça a été le facteur.

Marie-Line / Le facteur ?


Émilie / Si ça vous intéresse, c’est pas la peine, il a pris sa retraite.

Marie-Line / Comment ça s’est passé ?

Émilie / Il voulait me refiler un calendrier, et forcément, le temps de choisir..

Marie-Line / Il ont toujours des beaux calendriers.

Émilie / Comme les pompiers..

Marie-Line / Euh... Ca a duré longtemps avec votre facteur ?

Émilie / Un an. On critique la Poste, mais là, rien à dire ; même si je n’avais pas de lettres, il venait.

Marie-Line / Et le quatrième ?

Émilie / Le quatrième, je l’ai connu quand mon facteur a été licencié.

Marie-Line / Il a été licencié ?

Émilie / Il avait du mal à finir sa tournée.


Marie-Line / C’était qui, votre quatrième ?

Émilie / Le croque-mort.

Marie-Line / Il est toujours vivant ?

Émilie / La dernière fois que je l’ai vu, il était mort.

Marie-Line / Il est mort de quoi ?

Émilie / Il est mort au café. Parce que monsieur buvait.

Marie-Line / Il buvait ?

Émilie / Deux mois après sa mort, le café a fermé. On dit que quand quand un vieux meurt c’est une bibliothèque qui brûle, lui c’est le café qu’a fermé.

Marie-Line / Mais sinon, ça allait bien entre vous ?

Émilie / Il faisait toujours une gueule d’enterrement.

Marie-Line / Vous étiez mariés ?

Émilie / Ah oui ! Le mariage c’est comme une assurance-vie. Sauf que je n’ai pas une grosse pension.

Marie-Line / Je sais ; on ne touche pas leurs pensions en entier. Et pourtant, avec tout c’qu’on fait, on mériterait.

Émilie / A peine une demi-part ! C’est pas pour rien qu’on nous appelle des moitiés.


Marie-Line / Les hommes, c’est tous des radins.

Émilie / (Crié vers le public) Radins !

Toutes deux se taisent.

Scène 4 / Émilie, Marie-Line, Victor

L’homme repasse à nouveau. (Il lève à nouveau son chapeau) Émilie le voit

Émilie / Tiens, r’vlà l’autre.

Victor / (En les regardant) Mesdames..

L’homme s’éloigne. Elles le suivent du regard.

Émilie / C’est ça, rince toi l’œil.

Marie-Line / Il est drôlement poli.


Scène 5 / Émilie, Marie-Line

Marie-Line / Moi je n’ai eu qu’un mari, mais c’était pas l’bon.

Émilie / Les hommes, c’est comme les champignons ; un seul pas bon, on...

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