1 – Sans titre
Il y a quelqu’un ? Non... Alors vous êtes comme moi. Vous non plus, vous n’avez pas vraiment réussi à devenir quelqu’un. Être le fils de personne, ça va encore. Certains sont même devenus très célèbres. Il y a des précédents. Mais qui se souvient encore des parents du fils de personne ? Personne. Moi, depuis que je suis arrivé au monde, on m’a toujours dit : si tu veux devenir quelqu’un, dans la vie, il ne faut pas faire n’importe quoi. Et croyez-moi, tous ceux qui m’ont dit ça, ça n’était pas n’importe qui. Alors j’ai essayé de faire quelque chose de moi. Pour devenir quelqu’un, comme eux. Mais je ne suis arrivé à rien, je le sais bien. Je n’ai jamais su quoi faire de ma peau. Je ne suis qu’un numéro, comme on dit. Un drôle de numéro, même, à ce que disent certains. Je n’ai pas dû faire ce qu’il faut. Alors je fais ce que je peux. Je fais mon numéro, justement. Je suis un comique, comme ils disent : Oh, celui-là, c’est un comique ! Est-ce qu’un comique peut vraiment devenir quelqu’un ? Pour ça, il faudrait qu’on le prenne au sérieux... Mais même moi, je n’arrive pas à me prendre au sérieux. Mon médecin, quand je vais le voir pour un arrêt maladie, il me répète toujours : Arrêtez de jouer la comédie ! Sans parler de mon banquier qui me prend pour un clown. Est-ce que vous prêteriez de l’argent à un clown, vous ? qu’il me dit tout le temps. Surtout à taux zéro... Quand on prête à rire, on n’est pas sûr d’être remboursé, c’est sûr... C’est pour ça que les comiques finissent rarement propriétaires de leur dernière demeure. Moi non plus, je n’ai pas de chez moi. Il paraît même que j’ai l’air de ne pas savoir où j’habite. Si encore j’avais rencontré quelqu’un dans la vie. Tu devrais essayer de rencontrer quelqu’un, comme ils disent. Mais si vous croyez que c’est facile de nouer une relation sérieuse avec une personne qui ne sait même pas où elle habite. Je ne demandais pourtant pas grand-chose. Pas forcément quelqu’un de... Si au moins j’avais tiré le bon numéro. Mais non. Je n’ai tiré que de sacrés numéros, croyez-moi. Aucune relation stable. Quelques intermittentes parfois. Beaucoup de faux numéros. Mais jamais le numéro complémentaire. Alors le numéro gagnant... Et maintenant, c’est trop tard, hein ? Je n’en ai plus pour longtemps, je le sais. Et je sais bien qu’après ma disparition, personne ne dira : celui-là, c’était quelqu’un. Est-ce qu’on peut même parler de disparition s’agissant d’une personne qui n’a jamais réussi à devenir quelqu’un ? Non, à mon enterrement, on dira : celui-là, c’était un comique. S’il y a quelqu’un à mon enterrement, bien sûr. Vous avez remarqué, à l’enterrement des gens célèbres, il y a toujours une foule d’anonymes, comme ils disent dans les journaux. La foule des anonymes... Mais sur la tombe des inconnus, il n’y a jamais personne. Et surtout pas des célébrités. Ou alors, il faut être soldat sans papier, mourir au champ d’honneur, et avoir beaucoup de chance à titre posthume. Non, en temps de paix, il ne faut pas rêver. Personne ne ranimera jamais la flamme de tous les morts qui n’ont jamais réussi à devenir quelqu’un de leur vivant...
2 – Auto-stop
Vous allez où ? Vous ne savez pas...? Bon, ben…montez, je vous emmène. Vous n’avez que ça comme bagages ? Vous avez raison. Quand on ne sait pas où on va, pas la peine de se charger. Moi, j’ai juste un petit sac. Une brosse à dents. Des chaussettes de rechange. Un maillot de bain, au cas où... N’oubliez pas d’attacher votre ceinture, il y a des contrôles, parfois. Moi non plus, d’ailleurs, je ne sais pas très bien où je vais. J’ai pris quelques jours. Je vais essayer de trouver un endroit calme, pour faire le point. J’ai une vague idée de roman... Avec les ordinateurs portables, maintenant, c’est pratique. On peut écrire où on veut. Même chez soi. J’ai aussi internet, là-dessus ! Quand je quitte la maison, j’emmène la boîte aux lettres. C’est pas mal, ce coin, non ? Dommage qu’ils annoncent un temps pourri. J’aime bien rouler, comme ça. Déjà parti, pas encore arrivé. J’ai l’impression d’exister un peu. Ça doit être pour ça que je ne finis jamais rien. Le nombre de romans que j’ai pu commencer ! Quand j’étais gosse, ce que je préférais, c’était le trajet entre chez moi et l’école. Je faisais durer le plaisir, en allant le plus lentement possible. Mais… on a beau prendre son temps, on finit toujours par arriver quelque part. Il faut absolument que je mette de l’essence, là. Vous me dites si vous voyez une pompe ? Ouais… Quand j’étais gamin, j’étais terrifié par la certitude que j’allais mourir un jour. C’est le destin de tout le monde, hein ? Alors j’ai d’abord tenté de me persuader que je n’étais pas comme tout le monde. Mais très vite, j’ai dû me faire à l’idée que je n’étais pas Jésus-Christ. Seul un temps élastique me séparait d’une mort certaine. Peut-être même prématurée ! Non seulement j’étais sûr de mourir, mais je ne savais pas quand. Bref, ça devenait urgent de ralentir pour ne pas mourir de façon précipitée. Qu’est-ce qu’il a à klaxonner comme ça, celui-là ? Double, si tu es tellement pressé ! Je disais quoi ? Oui, donc, faute de pouvoir arrêter le temps, après, j’ai essayé de retenir chaque instant. Pour qu’il s’écoule moins vite, voyez. Avec l’espoir secret qu’un souvenir plus dense finirait par enrayer le sablier. Pour commencer, j’ai choisi un moment, au hasard, et j’ai décidé arbitrairement de le retenir toute ma vie. Et ça a marché ! La première fois... Un moment inoubliable ! Quoique absolument sans intérêt... Je n’ai jamais pu réitérer cet exploit. De toute façon, depuis le temps, j’ai changé de point de vue sur l’existence, hein ? On meurt, bien sûr, mais on ne disparaît jamais complètement. Rien ne se perd, rien ne se crée. Hélas, avec le temps, cette certitude d’un éternel retour me terrorise encore plus que celle d’une fin définitive. Ça ne s’arrêtera donc jamais ? Et qu’est-ce qu’on va devenir quand on sera mort ? C’est vrai, c’est effrayant, la réincarnation, si on y pense. Même si on n’est pas complètement satisfait de sa vie actuelle, rien ne dit qu’une fois ressuscité, on ne va pas se retrouver dans la peau de quelqu’un encore plus malheureux que soi... Il y a tellement de misère, dans le monde. Ça ne vous fout pas les jetons, à vous, cette roulette russe ? Non, on ne sait pas où on va. On ne sait même pas d’où on vient ! Est-ce qu’un papillon se souvient d’avoir été une chenille ? L’homme ne se souvient même pas d’avoir été un singe. Ah, une pompe à essence ! J’ai bien cru qu’on allait tomber en panne sèche. Si vous voulez en profiter pour vous dégourdir les jambes. Ou passer aux toilettes. Prenez votre temps, on n’est pas pressés. On ne sait pas où on va...
3 – Divan
Je m’allonge ou...? OK... Je ne sais pas très bien par où commencer... J’ai trouvé vos coordonnées dans l’annuaire... On peut demander à un ami si il connaît un bon dentiste pas trop cher et qui ne fait pas mal, mais... quelqu’un comme vous. Alors, j’ai consulté les pages jaunes... Et puis j’ai choisi votre nom au hasard dans la liste... Plutôt longue, la liste, hein ? Un job payé en liquide, par les temps qui courent... Il paraît qu’on n’a pas besoin de diplôme pour faire votre métier. Qu’il suffit d’avoir été client pour se mettre à son compte... C’est vrai ? Alors moi aussi, après, si je veux... Je vais considérer que je suis en formation alors. Mais ça ne vous fout pas un peu les boules que tous vos clients deviennent des concurrents potentiels ? Vous imaginez ? Je vais voir mon boucher, je prends une tête de veau, et en sortant j’ouvre une boucherie juste en face... Ça ne risque pas d’arriver, remarquez, j’ai horreur de la viande... Même avec les œufs, j’ai du mal. Bon, j’en mange de temps en temps, mais... Il paraît que les oiseaux sont les descendants des dinosaures... Alors un œuf, c’est un peu un fœtus de dinosaure, non ? En fait, je n’ai pas choisi votre nom tout à fait par hasard... Vous étiez le dernier sur la liste... Comme votre patronyme commence par un Z... J’ai sûrement voulu réparer une injustice... C’est mon côté Zorro. Oui, j’imagine que les autres choisissent toujours le premier de la liste... Monsieur Aa, Madame Ab, ou Monsieur Bb... Je me doute de ce que vous avez dû endurer pendant vos études... Si vous en avez fait... Toujours le dernier à passer à la casserole... Moi, ça va. Je suis dans les M... Plutôt dans le peloton de queue, mais bon... Tiens, c’est marrant, moi c’est à la fin de mon nom qu’il est le Z... Mon père était espagnol... Je ne sais pas pourquoi je dis « était », parce qu’il l’est toujours... Je veux dire, vivant. Enfin, je crois... Mais est-ce qu’on peut dire qu’il est encore espagnol ? Il a été naturalisé... Naturalisé français, je veux dire... Pas empaillé... Ou congelé... C’est dingue, toutes ces bonnes femmes qui mettent leurs marmots au congélateur, non ? Entre le poisson pané et les esquimaux... Si seulement les enfants pouvaient faire la même chose avec leurs parents... Les conserver comme ça au congélo en attendant de savoir quoi en faire... Pourquoi je vous raconte tout ça, moi...? Ah, oui, le Z ! Alors il faut que je vous raconte tout depuis le début, c’est ça ? De A à Z. Ou plutôt de M à Z... Puisque pour moi ça commence à M... Je n’ai jamais aimé mon prénom... Vous avez remarqué, à la télé, dans les films ? L’abruti de service s’appelle toujours Jean-Pierre... Comme dans Ma Sorcière bien aimée, par exemple. Vous connaissez ? Mais si, le mari de Samantha ! Eh...