Alban et Ève
Un homme et une femme en leur jardin. Sont-ils les premiers ou les derniers ? Sont-ils même un couple ? Dieu seul le saurait s’il n’était pas déjà mort… Comédie à sketchs pour un ou plusieurs couples
🔥 Ajouter aux favorisUn homme et une femme en leur jardin. Sont-ils les premiers ou les derniers ? Sont-ils même un couple ? Dieu seul le saurait s’il n’était pas déjà mort… Comédie à sketchs pour un ou plusieurs couples
🔥 Ajouter aux favorisCe qui ressemble à un jardin, qui peut être un Eden ou un square. Ève est là. Alban arrive. Ils peuvent être en tenue d’Adam, ou pas. Il tourne un peu autour d’elle, et hésite avant de lui tendre la main.
Alban – Bonjour, je m’appelle Alban.
Elle lui sert la main.
Ève – Ève.
Un temps.
Alban – Tu baises ?
Ève – Je ne sais pas...
Alban – Tu ne sais pas comment on fait ?
Ève – Aussi, oui.
Alban – Remarque, moi non plus. Tu es la première femme que je rencontre.
Ève – Pour moi aussi... Tu es le premier...
Alban – Enfin quand je dis la première femme. Je devrais plutôt dire la première personne.
Ève – La première personne ?
Alban – Je ne savais pas que ce serait une femme.
Ève – Bon...
Alban – Alors ?
Ève – J’hésite un peu.
Alban – Tu hésites ?
Ève – Tu te rends compte de ce qu’on s’apprête à déclencher ?
Alban – Non...
Ève – C’est peut-être le début de quelque chose qu’on ne maîtrise pas du tout.
Alban – Le début de...
Ève – Une réaction en chaîne.
Alban – Un truc atomique, tu veux dire ?
Ève – Ça pourrait faire toute une histoire.
Alban – Quelle histoire ?
Ève – Celle de l’humanité ! Notre enfant, ce serait le début d’une interminable lignée.
Alban – Je parlais seulement de tirer un coup.
Ève – Des milliards et des milliards d’humains, qui vont devoir travailler pour gagner leur pain à la sueur de leur front. Parce qu’ici, entre nous, il y a tout juste assez à bouffer pour deux.
Alban – Et encore... Surtout de la salade et des pommes.
Ève – Alors évidemment, il faudra qu’ils se mettent à bosser, tous ces bâtards. À travailler la terre.
Alban – C’est sûr.
Ève – Et après, ils vont se battre entre eux pour la posséder, cette terre.
Alban – Ce n’est pas impossible.
Ève – Toute une lignée de petits salopards qui vont se massacrer joyeusement pendant les siècles des siècles.
Alban – Oui...
Ève – Et bien entendu, qui vont se mettre à forniquer, eux-aussi. À se multiplier. À proliférer, encore et encore.
Alban – C’est clair.
Ève – Et qui vont finir par détruire ce petit coin de paradis avec leurs déjections, leurs pets, leurs rots, et leurs gaz à effet de serre.
Alban – Vu comme ça, évidemment... Ce n’est pas très bandant.
Ève – Ben non.
Alban – Et tu es sûre que...
Ève – Ben oui.
Alban – Bon...
Ève – On va engendrer des générations et des générations d’enfants qui auront des problèmes d’Œdipe avec leurs parents ! Et qui toutes les nuits, ne rêveront que d’une chose, c’est de les tuer. Avant pour certains de passer à l’acte.
Alban – Ah oui... Alors, qu’est-ce qu’on fait ?
Ève – Je crois que je vais réfléchir encore un peu.
Alban – Bon, ben... Tiens-moi au courant... (Il s’apprête à repartir.) Sinon... je peux faire attention.
Ève – Attention... Ils disent tous ça...
Alban – Tous ?
Ève – Tu ne crois pas que tu es vraiment le premier, quand même ?
Alban – Non, bien sûr, mais... En même temps, on n’est que deux.
Ève – Ah oui ?
Alban – Ben oui... Alban et Ève...
Ève – Je vois... Donc, c’était toi ?
Alban – Moi ?
Ève – La dernière fois. C’était déjà toi...
Alban – Oui, il faut croire.
Ève – Ça ne m’a pas laissé un grand souvenir.
Alban – Dans un sens, tant mieux...
Ève – Tu trouves ?
Alban – Non, je veux dire, que ça ne t’ait pas laissé un mauvais souvenir... Par rapport à ce que tu disais tout à l’heure... Notre premier enfant, tout ça... Et les milliards de rejetons qui s’ensuivraient.
Ève – C’est vrai que ça fout les jetons.
Alban – Oui.
Ève – Tu veux une pomme, en attendant ?
Noir
Le jardin peut avoir rapetissé. Ève est assise. Alban tourne un peu en rond.
Alban – Il n’est pas très grand, ce jardin, non ?
Ève – Il est bien assez grand pour nous deux.
Alban – Il n’était pas un peu plus grand, avant ?
Ève – Avant ?
Alban – Ou alors, c’est nous qui avons grandi.
Ève – Je ne sais pas.
Alban – Parfois, j’aimerais bien avoir un peu plus de place.
Ève – Pour quoi faire ?
Alban – Pour pouvoir étendre les jambes, déjà.
Ève – D’accord...
Alban – Et puis je ne sais pas moi... Qu’il reste quelque chose à explorer. Qu’il y ait encore des choses à découvrir...
Ève – Tu peux toujours découvrir... les détails.
Alban – Les détails ?
Ève – Les petites choses.
Alban – Mouais.
Ève – Ce qu’on ne voit pas tout de suite à l’œil nu.
Alban – Qu’est-ce qu’on ne voit pas à l’œil nu ?
Ève – Tiens, un trèfle à quatre feuilles, par exemple.
Alban – Ça existe, un trèfle à quatre feuilles ?
Ève – Je ne sais pas. Sûrement.
Alban – Parfois je me demande si la vie vaut la peine d’être vécue.
Ève – Tu pourrais chercher un trèfle à quatre feuilles.
Alban – Mais pour quoi faire, bordel ?
Ève – Pour me l’offrir, par exemple.
Alban – Mouais.
Ève – Ça nous porterait chance.
Alban – Tu crois ?
Ève – En tout cas, ça t’occuperait.
Alban – Je ne sais pas.
Silence.
Ève – En même temps, je me demande si ce n’est pas toi qui as raison...
Alban – Sur quoi ?
Ève – Ben... On s’emmerde, non ?
Alban – Oui, c’est bien ce que je disais.
Ève – C’est vrai que ce jardin, on le connaît par cœur...
Alban – C’est sûrement pour ça qu’il nous paraît de plus en plus petit.
Ève – Si encore on pouvait partir en vacances, de temps en temps.
Alban – En vacances ? Où ça ?
Ève – Ailleurs...
Alban – Mais ailleurs, c’est...
Ève – Oui... On est entourés d’eau et on ne sait pas nager.
Un temps.
Alban – On n’était pas plus nombreux que ça, avant ?
Ève – Avant quoi ?
Alban – Je ne sais pas.
Ève – Plus nombreux ? Tu veux dire trois ?
Alban – Trois, quatre... Plusieurs, quoi.
Ève – Plusieurs toi, et plusieurs moi ? Je ne sais pas.
Alban – J’ai l’impression qu’il y avait plus de monde.
Ève – Où ça ?
Alban – Autour de nous !
Ève – Oui, peut-être.
Alban – Mais alors où ils sont passés ?
Ève – Plus de monde, tu es...