Madame Fréhel est dans sa loge

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Dans une loge de concierge à Paris rue Quincampois en 1955 trois femmes vivent intensément leur drame, leurs fantasmes, leur droit au bonheur. La plus âgée ” Mémène “, concierge, ressemble étonnamment à la grande chanteuse Fréhel, elle a la même voix poignante. L’alcool et la misère ont fait d’elle une épave. Zaza ” la comtesse ” a adopté un accent russe après un séjour mythique à St Pétersbourg. C’est une jolie femme fantasque, coquette, excessive. Lily, gamine des rues, est sensible et naïve. Elles veulent croire que ” Mémène ” est réellement Fréhel et décident de la faire renaître afin d’émerger de leur détresse.

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On frappe à la porte - ce sont les trois coups - et une voix d'homme au dehors demande :

VOIX D’HOMME - M'dame Fréhel c'est ici ?

(Rien ne bouge, la voix reprend plus fort.)

Y a quelqu'un ? M'dame Fréhel où c'est ? Quel étage ?

(Les trois femmes couchées sursautent en même temps dérangées dans leur sommeil.)

LES TROIS FEMMES (ensemble) - Et merde !

VOIX D’HOMME - M'dame Fréhel ! Alors ça vient ?

MÉMÈNE (hargneuse) - Ça va, ça va, on a entendu !

(Elle se lève encore ensommeillée. C'est une femme forte, usée par la misère et l'alcool. Dans sa chemise de nuit elle n'est guère à son avantage. Elle met ses savates et va vers la porte en traînant les pieds.)

LE LIVREUR - J'ai pas qu'ça à faire. Ça roupille là-d'dans, ma parole y a personne ! C'est l'désert cette baraque !

MÉMÈNE - Qui c'est l'abruti qui m'sort du plumard un dimanche, le seul jour sans serpillière et sans pisse de chien.

LE LIVREUR - Je livre un bouquet.

(Mémène ouvre la porte. De la deuxième couchette on entend la Comtesse.)

LA COMTESSE (avec un faux accent russe) - Qu'est-ce que c'est que ce moujik ?

MÉMÈNE - T'occupe, Comtesse. C'est à moi qu'on cause.

LE LIVREUR - Alors c'est pour aujourd'hui ou pour demain ?

MÉMÈNE - C'est pour qui c'bouquet ? J'parie que c'est pour la poule du sixième celle qu'est coincée du ragondin.

LA COMTESSE (dédaigneuse) - Quel langage horrible !

LE LIVREUR - Alors ? M'dame Fréhel, quel étage ?

MÉMÈNE (ébahie, prend le bouquet vivement) - T'as frappé à la bonne porte. C'est ici.

LE LIVREUR (voyant Mémène) - Ben merde alors ! C'est vous M'dame Fréhel ?

MÉMÈNE - Dis donc, ça va pas  ? T'as tes vapeurs  ?

LE LIVREUR (qui va partir) - Et ben voilà l'bouquet. C'est tout ?

MÉMÈNE - Attends ! J'dois bien avoir un bouton d'culotte qui traîne par là.

(Elle lui donne une pièce, qu'elle sort d'une boîte en fer posée sur la table.)

LE LIVREUR - Merci M'dame Fréhel ! Allez, au r'voir M'ssieurs-dames !

(Elle referme la porte fascinée par le bouquet. Sur la couchette du haut est apparue la tête de Lily la plus jeune. Elle lorgne avec satisfaction l'étonnement de Mémène. Elle jubile en silence et bat des mains.)

LA COMTESSE (à Lily) - Lily, arrête de te secouer comme une laitue. Toute cette poussière, ça fait négligé.

(Mémène contemple son bouquet et n'ose pas y croire.)

MÉMÈNE (rêvant) - Un admirateur ?

LA COMTESSE (ironique) - Sans doute !

MÉMÈNE (essayant de deviner) - C'est pas des roses...

LA COMTESSE - Les roses sont hors de prix.

MÉMÈNE - ...C'est pas des lys, ni du muguet. Oh !... Si c'était... un pot d'amour en cage avec des petites boules rouges ! (Elle déchire le papier.)

LA COMTESSE (acide) - Raté !

MÉMÈNE (toujours sous le charme) - C'est beau quand même, c’est bleu.

LA COMTESSE (tranchant) - C'est mauve !

MÉMÈNE - Le mauve, c'est du bleu qu'a mal tourné ! (Un temps) Y'en avait plein les bois quand j'étais môme.

(Elle a la larme à l'œil et s'essuie avec le pan de sa chemise. Lily n'y tenant plus saute de sa couchette et se précipite sur Mémène.)

LILY - Bon anniversaire, Mémène !

(Mémène relève la tête et regarde la petite.)

MÉMÈNE - Les fleurs... C'est toi ?

LILY - Oui. Des pervenches. Ta fleur à toi... tu sais bien... des pervenches.

LA COMTESSE (dans un petit rire) - Un admirateur !

MÉMÈNE (attendrie) - Fallait pas, mon lapin. On n'a pas les moyens.

LILY - Ça te fait pas plaisir ?

MÉMÈNE - Si bien sûr. Des fleurs, dans une loge, ça fait rupin.

LA COMTESSE - La loge de Madame Fréhel du grand Théâtre... de la rue Quincampoix !

MÉMÈNE (revenant à la réalité) - Chienne de vie ! Ça vous file entre les doigts comme une anguille.

(Elle va vers l'évier et met les fleurs dans un pot de confiture. Elle fredonne un des premiers succès de Fréhel “Où sont-ils donc” avec d'autres paroles.)

C'est moins bleu que le ciel les pervenches,

C'est quand même un cadeau du bon Dieu,

ça suffit pour fleurir un dimanche

Et rêver d'un matin merveilleux...

C'est un peu de printemps, les pervenches

C'est comme un p'tit bonheur à deux sous,

Qu'on allait cueillir les beaux dimanches ?...

(Elle s'interrompt brusquement. La Comtesse se lève nonchalamment. C'est une fausse comtesse qui perd souvent son accent. Elle porte une sorte de déshabillé défraîchi avec volants et dentelles. Des restes de splendeurs. Elle va vers le miroir, se poudre abondamment le visage. Elle a un maquillage très blanc avec les yeux et la bouche très faits. Elle arrange sa perruque. Puis satisfaite du résultat, elle fouille dans un grand cabas et sort un jeu de cartes. Elle s'installe sur un coin de table étale ses cartes et commence.)

LA COMTESSE - 1 2 3 4 5... à la nuit. 1 2 3 4 5... Un homme. 1 2 3 4 5... Trahison dans notre entourage... ah ! 1 2 3 4 5... Femme rousse. 1 2 3 4 5... L'amour, encore ! 1 2 3 4 5... succès. Je couvre cette carte. Ah ! argent. Très bon ça ! Je recouvre : 9 de trèfle, argent et triomphe... Ah ! 1 2 3 4 5... Changement. (Elle se met à rêver.) Oui par Saint Boris, il faut tout changer. Nous allons partir... pour Moscou, vite, vite. Nous nous installerons rue Vieille Basmannaïa, oui, oui, nous serons les trois sœurs de la rue Vieille Basmannaïa. Ils viendront tous nous voir. Si Dieu le veut tout va s'arranger nous serons à Moscou peut-être cet été et nous entendrons chanter les balalaïkas. Ah ! je me sens si heureuse aujourd'hui, pourquoi ? Parce que nous allons retourner à Moscou. Moscou c'est ce qu'il y a de mieux au monde pour refaire sa vie. La nôtre est toute griffonnée et pleine de ratures. Nous vivrons à Moscou comme trois sœurs... Mais pourquoi suis-je si malheureuse tout à coup ? (Un temps.) Parce que nous n'irons pas a Moscou.

(Semblant soudain s'apercevoir de la présence de Mémène.)

Ah ! Madame Fréhel avec vous je subodore que nous allons vers célébrité, gloire et amour comme au temps où Prince Tsaritsine m'apportait écrins, truffes et orchidées.

MÉMÈNE - Du bluff. T'avais un lit en portefeuille, et tu savais faire valser les fafiots, les orchidées et les truffes ça f'sait bien dans l'décor.

LA COMTESSE (en larmes) - Tu es méchante, méchante, petite mère ! Tu crèves de jalousie parce que tu n'as pas connu prince Tsaritsine.

(Elle a perdu brusquement son accent russe et le reprend aussitôt.)

MÉMÈNE - J'l'ai pas connu ? Sans blague, il était chauffeur de taxi au coin d'la rue. Avec sa gueule de loup et son frac râpé, tu parles si je m'en souviens.

LA COMTESSE - Il était chauffeur de taxi parce qu'il...

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