Brèves de trottoirs
Sur le trottoir d’une rue se jouent d’étranges histoires…
14 sketchs (2 ou 4 personnages par saynète)
🔥 Ajouter aux favorisSur le trottoir d’une rue se jouent d’étranges histoires…
14 sketchs (2 ou 4 personnages par saynète)
🔥 Ajouter aux favorisUn bout de rue, avec un trottoir et éventuellement un banc. Un personnage (homme ou femme) arrive d’un côté, un autre personnage arrive du côté opposé.
Un – Excusez-moi, vous savez où elle va, cette rue ?
Deux – Où elle va ? Ah non, je… Je ne sais pas exactement.
Un – Mais pourtant vous en venez, non ?
Deux – D’où ?
Un – De cette rue !
Deux – Ah non, mais moi je sors du 5 bis, là. C’est là où j’habite… Enfin bref, c’est tout au début de la rue. Dans l’autre sens, je ne sais pas où elle va, cette rue, moi.
Un – Ah oui, c’est ennuyeux.
Deux – Ennuyeux ?
Un – Je ne vais pas prendre cette rue sans savoir où elle va.
Deux – Mais vous, vous allez où ?
Un – On m’a dit au bout de la rue mais…
Deux – Au bout de la rue ? Quelle rue ?
Un – On m’a dit la rue qui descend.
Deux – La rue qui descend ? Alors ça ne doit pas être celle-là.
Un – Et pourquoi ça ?
Deux – Moi je dirais plutôt qu’elle monte, cette rue, non ?
Un – Ah oui, vous trouvez ? Moi je trouve plutôt qu’elle descend.
Deux – Ou alors, vous ne l’avez pas prise dans le bon sens…
Un – Ah non, pour moi elle descend.
Un troisième personnage arrive.
Deux – Excusez-moi de vous déranger… Vous trouvez qu’elle monte ou qu’elle descend, cette rue, vous ?
Trois – C’est pour un sondage ?
Deux – Non…
Trois – Je vous préviens, moi je ne fais pas de politique.
Deux – Non, non, c’est juste cette personne qui… On lui a dit au bout de la rue qui descend et…
Le troisième regarde la rue.
Trois – Moi, je dirais plutôt qu’elle est plate, cette rue, non ?
Deux – Un faux plat, alors…
Un – Oui, mais un faux plat qui monte ou un faux plat qui descend ?
Trois – On n’a qu’à poser une bille par terre sur le trottoir, et on verra bien si elle monte ou si elle descend.
Un – Comment est-ce qu’une bille pourrait bien monter ?
Trois – Pas la bille ! La rue. On pose la bille par terre, et on verra bien dans quel sens elle se met à rouler.
Un – Oui, évidemment, on peut faire ça…
Ils semblent tous les trois attendre quelque chose.
Deux – Vous avez une bille ?
Trois – Non.
Un – Alors pourquoi vous avez parlé de poser une bille par terre ?
Trois – J’ai dit ça comme ça, moi ! Je n’ai jamais dit que j’avais une bille. Vous trouvez que j’ai une tête à jouer aux billes ?
Deux – Faudrait trouver un gosse.
Un – Un gosse avec des billes.
Ils regardent autour d’eux.
Trois – De nos jours, des gosses qui jouent aux billes…
Deux – Ouais…
Trois – C’est vrai. Ça se perd. Moi, quand j’étais gosse, on jouait encore aux billes.
Deux – C’était une autre époque. Ça paraît tellement loin. Maintenant, si les gosses jouaient aux billes, ce serait à partir d’une application sur leur smartphone.
Un – Bon, ça ne me dit toujours pas si c’est la bonne rue.
Trois – La bonne rue ?
Deux – On lui a dit au bout de la rue, mais on ne lui a pas dit le nom de la rue.
Trois – Au bout de la rue, c’est tout ?
Un – On m’a dit la rue qui descend.
Trois – Qui descend ? Mais dans quel sens ?
Deux – C’est ce que je lui ai dit…
Trois – Mais vous allez où, au juste ?
Un – Je ne vais nulle part ! Je cherche ma voiture.
Trois – Votre voiture…
Un – Mon mari m’a dit qu’il l’avait garée dans une rue qui descend, mais il ne m’a pas dit laquelle…
Deux – C’était il y a longtemps ?
Trois – Pourquoi ? Vous pensez que la pente de la rue aurait pu changer de sens entre-temps ?
Deux – Vous n’avez qu’à la descendre, cette rue, et vous verrez bien si votre voiture y est garée.
Trois – La descendre… ou la monter. Telle est la question.
Deux – Il vous a dit en face de quel numéro ?
Un – Il m’a juste dit au bout de la rue. Tout en haut.
Trois (sceptique) – Tout en haut ? Au bout d’une rue qui descend…
Un – J’ai un peu peur de me perdre. Ça fait déjà un bon quart d’heure que je tourne en rond.
Trois – C’est vrai qu’elle a l’air de tourner un peu, tout au bout, cette rue, non ?
Deux – Remarquez, ça expliquerait tout…
Trois – Quoi ?
Deux – La rue d’en face, comment elle s’appelle ?
Un – Cette rue-là ? Celle qui descend aussi ?
Trois – Moi je dirais plutôt qu’elle monte, mais bon…
Deux – Je vais aller voir…
Il va voir. Le troisième se tourne dans la direction où l’autre est parti.
Trois – Je ne sais pas où elle va, cette rue-là, je ne l’ai jamais prise… Moi je vais toujours au numéro 214 de la rue Tournefort. Deux fois par semaine depuis plus de dix ans.
L’autre revient.
Deux – C’est incroyable, c’est aussi la rue Tournefort, numéro 214.
Trois – Cette rue-là, c’est la rue Tournefort ?
Deux – Ben oui, comme celle-là.
Un – Comment est-ce qu’une rue peut descendre dans les deux sens ?
Trois – Remarquez, si c’est une rue qui tourne en rond…
Deux – Elle peut très bien descendre dans les deux sens…
Trois – C’est pour ça que votre mari vous a dit la rue qui descend…
Deux – Et au bout d’une rue qui descend et qui tourne en rond, forcément, on est tout en haut de la rue.
Un – Ah oui, ce n’est pas faux…
Trois – C’est incroyable… Ça fait dix ans que je parcours cette rue de bout en bout pour aller chez mon psychanalyste, en prenant à gauche à la sortie de la bouche, et je me rends compte aujourd’hui que c’est juste à droite en sortant.
Deux – Quelle bouche ?
Trois – La bouche du métro !
Un – Ah oui, c’est vraiment ce qui s’appelle tourner en rond.
Deux – Si j’étais vous, j’arrêterais la psychanalyse…
Un (se retournant) – Ah ben oui, tenez, elle est là-bas justement…
Trois – Quoi ?
Un – Ma voiture !
Deux – Eh ben voilà.
Trois – Tout est bien qui finit bien.
Un – Merci beaucoup pour votre aide… Excusez-moi, il faut que je file, je suis déjà en retard…
Deux – Mais je vous en prie.
Le personnage s’éloigne. Les deux autres le regardent partir.
Trois – Ça n’a pas l’air de tourner très rond, quand même…
Deux – Ouais...
Deux collégiennes (pouvant être jouées par des adultes habillées comme des ados) arrivent l’une après l’autre, sortant visiblement du collège.
Un – Vous avez eu les bulletins ?
Deux – Oui.
Un – T’as combien de moyenne ?
Deux – Dix-sept.
Un – Ah ouais...
Deux – Et toi ?
Un – Huit et demi.
Deux – Ah ouais… C’est exactement la moitié.
Un – La moitié de quoi ?
Deux – Huit et demi. La moitié de dix-sept.
Un – Tu crois ?
L’autre la regarde étonnée et renonce à répondre. Silence.
Un – Qu’est-ce que tu veux faire, toi, quand tu seras grande ?
Deux – Je ne sais pas... (Un temps) J’hésite entre kinésithérapeute et péripatéticienne.
Un – Ah ouais, c’est cool... (Silence) C’est quoi, exactement, kinésithérapeute ?
Deux – Ben... Un type qui a une crampe, par exemple. Il appelle la kinésithérapeute, elle lui fait un massage...
Un – Pour retirer sa crampe...?
Deux – Ouais...
Un – Ah, OK... (Un temps) C’est une masseuse, quoi...
Deux – Ouais... Mais maintenant, ça s’appelle une kinésithérapeute.
Un – C’est cool...
Deux – Ça vient du grec: « kinésie », le mouvement, et « thérapeute », qui soigne. Parce qu’il faut faire des études, quand même, pour être kinésithérapeute.
Un – Des études de grec ?
Deux – De latin, plutôt. Pour savoir ce que c’est que le radius, le cubitus, le strato-nimbus, le romulus et rémus...
Un – Ah ouais, c’est cool... (Un temps) Et ça gagne bien, kinésithérapeute ?
Deux – Nan... C’est ça le problème... C’est pour ça que j’hésite avec péripatéticienne...
Un – Mmm... (Un temps) Péripatéticienne, c’est un peu comme esthéticienne, non ?
Deux – C’est ça... C’est une esthéticienne, mais qui pratique sous le périphérique. C’est pour ça qu’on appelle ça une péripatéticienne.
Un – Ah, OK... (Un temps) Et ça gagne bien ?
Deux – Ma grande sœur, elle est péripatéticienne, et ma mère dit qu’elle gagne dix fois plus qu’elle.
Un – Qu’est-ce qu’elle fait, ta mère ?
Deux – Rien.
Un – Rien ?
Deux – Pôle Emploi.
Un – Ah ouais... Ça craint... Et ta sœur, ça lui plaît, comme métier, péripatéticienne ?
Deux – Je ne sais pas. Mon beau-père l’a foutue dehors juste après le brevet.
Un – Ah...