1 – La fête des morts
Une tombe, avec un portrait du défunt et une plaque « À la mémoire de Jacky ». Par terre un vieux journal. Deux personnages arrivent l’un après l’autre, chacun avec un pot de fleurs, qu’ils déposent maladroitement devant la tombe. Ils semblent ne pas se connaître, et ils ont l’air embarrassés. Silence.
Un – Toutes mes condoléances.
Deux – Merci...
Un – Vous êtes de la famille, sans doute...?
Deux – Euh... non, pas vraiment. Et vous ?
Un – Moi non plus.
Ils regardent autour d’eux pour vérifier qu’ils sont bien seuls.
Deux – On est peut-être en avance.
Un – Oui...
Deux – Ou en retard.
Un – C’est étonnant qu’on soit si peu nombreux.
Deux – Pourtant... c’était quelqu’un de très apprécié.
Un – Oui.
Deux – Vous le connaissiez ? Enfin, je veux dire... vous le connaissiez bien ?
Un – Pas plus que ça, en fait... Et vous ?
Deux – Moi non plus. D’ailleurs, je vous avoue que je ne sais pas très bien ce que je fais là.
Un – C’est toujours un peu ce qu’on se dit quand on assiste à un enterrement, non ?
Deux – Oui... On vient pour faire plaisir et puis... on finit par se demander ce qu’on fait là.
Un – Pourtant, je m’étais bien juré de ne plus assister à aucun enterrement.
Deux – Oui, moi aussi... Sauf le mien, évidemment.
Un – On a quand même bien fait de venir... sinon il n’y aurait eu personne.
Un temps.
Deux – C’est bien triste...
Un – Ce n’est pas un âge pour mourir, c’est sûr.
Deux – Il avait quel âge, exactement ?
Un – Exactement... je ne sais pas. Mais il n’était pas si vieux que ça, non ? D’après sa photo, en tout cas...
Deux – C’est peut-être une vieille photo.
Un – Peut-être... Vous avez remarqué ? Quand on met une photo sur une tombe, en général, on choisit une photo du défunt quand il était encore jeune et en bonne santé.
Deux – C’est vrai. Une photo de lui avant sa maladie ou... son accident.
Un – Ou... sa décrépitude.
Un temps.
Deux – D’ailleurs, il est mort de quoi, au juste ?
Un – Ah, je ne sais pas...
Deux – Ce qu’on sait, c’est qu’il est mort.
Un – C’est même la seule chose qu’on sait de lui avec certitude.
Silence.
Deux – Elles sont très belles, vos fleurs.
Un – Les vôtres aussi.
Deux – Ce sont les mêmes, non ?
Un – On a dû les trouver au même endroit.
Deux – Oui...
Un – J’ai trouvé les miennes sur une tombe, pas très loin d’ici. Je n’avais pas pensé à acheter des fleurs alors... j’ai pris celles-ci en passant.
Deux – Ah, oui...
Un – Et vous ?
Deux – Pareil. Je n’avais pas d’argent sur moi... Je les ai ramassées sur une tombe, un peu plus loin, là-bas.
Un – Les fleurs, c’est devenu tellement cher, de nos jours.
Deux – Et puis bon, celui à qui on les a volées n’ira pas se plaindre à la police.
Le regard de l’autre tombe sur le journal, par terre.
Un – Je ne sais pas ce qu’il fait là, ce journal... Ils auraient pu le ramasser...
Il ramasse le journal et regarde la une.
Deux – Il n’est pas très bien entretenu, ce cimetière. Je ne sais pas s’il y a un gardien. N’importe qui peut voler des fleurs sur la tombe d’un inconnu.
Un – Tiens c’est curieux, il y a sa photo en première page...
Deux – Sa photo ?
Un – C’est au sujet de sa disparition...
Deux – Et alors ? Il est mort comment ?
L’autre parcourt l’article.
Un – Un carambolage, apparemment.
Deux – Ah oui...?
Un – Il avait trois grammes d’alcool dans le sang, il roulait trop vite, il a franchi une ligne jaune, et il a pris de plein fouet la voiture qui venait en face.
Deux – Ah merde.
Un – Celle qui venait juste derrière n’a pas eu le temps de freiner non plus.
Deux – Plusieurs victimes, donc...
Un – Avec lui, ça fait trois.
Deux – Tout ça à cause d’un chauffard...
Un – Si j’avais su... je ne suis pas sûr que je serais venu.
Deux – Non, moi non plus...
Un – Mais est-ce qu’on avait le choix ?
Ils échangent un regard énigmatique. Nouveau silence. Un troisième personnage apparaît.
Deux – Ah... voilà quelqu’un d’autre.
Un – La famille, sans doute.
Le troisième personnage s’approche. C’est celui dont on voit le portrait sur la tombe.
Deux – Ça doit être son frère, il lui ressemble un peu.
Trois – Bonjour... Merci d’être là... Enfin, je veux dire...
Deux – Non, non... C’est normal.
Ils se recueillent un instant en silence.
Trois – Vous ne m’en voulez pas trop, j’espère...
Les deux autres échangent un regard étonné.
Un – Pourquoi est-ce qu’on vous en voudrait ? Ce n’est pas vous qui l’avez tué, j’imagine...
Trois – Non bien sûr... Encore que, d’une certaine façon...
Un – Ah oui...?
Trois – En tout cas, merci pour les fleurs.
Deux – Il n’y a pas de quoi, je vous assure...
Un – C’est la moindre des choses... (Un temps) Vous...