LA LOI DES SERIES
Comédie en deux actes
Emmanuel Harzo
DESCRIPTION DU DÉCOR
La scène représente une chambre d'hôpital ordinaire. Trois lits médicalisés sont disposés face au public, séparés par des rideaux coulissants sur rails. Chaque lit est équipé d'une table de chevet, d'un bouton de sonnette et d'un porte-manteau. Une porte de toilettes est visible côté cour ainsi que la porte du couloir. Une fenêtre côté jardin donne sur l'extérieur — condamnée en acte 2. Une table roulante et du matériel médical basique complètent le décor. L'ensemble doit évoquer l'hôpital public sans recherche esthétique particulière : fonctionnel, légèrement usé, familier.
DESCRIPTION DES PERSONNAGES
Jean-Pierre Vaudeois — sexagénaire. Patient hospitalisé pour une prothèse de hanche. Grognon, sentencieux, impossible à satisfaire. Cache derrière son journal et ses saillies une solitude profonde depuis la mort de sa femme.
Justin — La trentaine. Hospitalisé pour un poignet cassé — accident du travail d'une nature particulière. Charmeur, désinvolte, séducteur professionnel. Grandi en foyer d'accueil, n'a jamais trouvé d'autre capital que la séduction. Cherche sans se l'avouer une vie normale.
Philippe Saint-Chamond — La cinquantaine. Chef d'entreprise percuté par un poteau électrique au pire moment de sa vie. Sa journée d'hospitalisation cumule les catastrophes avec une régularité qui finit par devenir comique. Personnage pivot de la pièce.
Mirlène — Aide-soignante. Douce en apparence, déterminée en réalité. Lucide sur les hommes.
Aude Auffut — Infirmière. Ancienne lieutenant du 3e régiment médical. Autoritaire, expéditive, imprévisible. Cœur d'or dissimulé sous une écorce militaire. Ressort comique majeur de la pièce.
Simon Beleuil — Interne en orthopédie. Malvoyant, dyspraxique, abandonné seul à gérer un service qui le dépasse. Confond gauche et droite, les patients et le mobilier. Personnage burlesque dont la trajectoire se résout de façon inattendue.
Léopold Le Gouffre — Contrôleur de l'Agence Régionale de Santé. Bureaucrate imperturbable, imperméable au chaos ambiant.
Françoise — Femme de Philippe. Entre dans la chambre pour quitter son mari et repart avec autre chose.
ACTE 1
(Le rideau est fermé.)
(Voix off : « Le docteur Beleuil est demandé dans son service, le docteur Beleuil… C'est la troisième réadmission cette semaine et aucune nouvelle du docteur Frochet. »)
(Voix off 2 : « Attention, ton micro est allumé. »)
(Voix off : « Mince. »)
(Le rideau s'ouvre sur la chambre d'hôpital. Deux patients sont présents.)
AUDE : (faisant des allers et retours, les mains dans le dos) Je vous préviens que j'ai fait l'armée, moi, j'ai fait le Mali, moi. Alors c'est pas un vieux monsieur dans votre genre qui me fait peur, vous allez apprendre à me connaître ! Les resquilleurs, moi, je les mate !
JEAN-PIERRE : Mais je vous dis que je ne suis pas encore allé à la selle, arrêtez de m'emmerder.
AUDE : Vous avez déjà fait une semaine de rab, ne me dites pas que vous n'êtes pas allé aux toilettes !
JEAN-PIERRE : Je vous assure que non, pourquoi je vous mentirais ?
AUDE : Je vous préviens que je vous ai à l'œil, je vous promets que vous allez sortir d'ici avant ce soir ! (sèchement, à Justin) Et vous, ça va ?
JUSTIN : (apeuré) Oui, oui, tout va bien…
(Aude sort.)
JEAN-PIERRE : Elle ne va pas me lâcher, celle-là !
JUSTIN : Vous êtes en froid avec elle ?
JEAN-PIERRE : Oh non, elle voudrait que je sorte, mais je suis bien ici, moi, j'ai au moins la paix le matin.
JUSTIN : Pourquoi le matin ?
JEAN-PIERRE : Les visites sont interdites le matin, donc je ne vois ma femme que l'après-midi.
JUSTIN : (agacé) Ouais, mais vous prenez la place de quelqu'un.
JEAN-PIERRE : Oh, ça va, j'ai cotisé toute ma vie et je n'ai jamais été malade.
JUSTIN : Et alors ? C'est abusé.
JEAN-PIERRE : Oh, un peu de respect. Quand tu en auras fait autant, on en reparlera.
JUSTIN : Bah non, vous serez mort !
JEAN-PIERRE : C'est les jeunes, ça, ils n'ont rien fait, ils se permettent de parler.
JUSTIN : Tout doux, pépère, tu vas te calmer.
JEAN-PIERRE : Vous avez vu comment vous me parlez ? Jamais je n'aurais osé dire ça à un aîné quand j'étais jeune. Notre génération avait du respect pour les plus anciens.
JUSTIN : Et les anciens ? Ils vous respectaient ?
JEAN-PIERRE : Non, pas toujours, mais on ne bronchait pas.
JUSTIN : Cherchez pas, c'est pas une question de génération, c'est vous le problème.
JEAN-PIERRE : (vexé) P'tit con ! (Il tire le rideau de séparation.)
JUSTIN : (lui lance des boulettes de papier) Alors, on fait la gueule ?
MIRLÈNE :(entre avec le sourire) Bonjour, messieurs, comment ça va ce matin ?
JUSTIN : Ah, salut toi, tu m'as manqué !
MIRLÈNE : Mais oui, mais oui. (Elle ouvre le rideau de Jean-Pierre.)
JEAN-PIERRE : Bonjour. Dites-moi, je voudrais que ce soit vous qui vous occupiez de moi maintenant, votre collègue me fait peur.
MIRLÈNE : Elle est un peu brut de décoffrage, mais elle a bon cœur.
JEAN-PIERRE : Elle veut me mettre dehors.
JUSTIN : Et elle a raison.
JEAN-PIERRE : Taisez-vous ! Et lui, il me manque de respect. Je pourrais avoir une chambre seul ?
MIRLÈNE : Je suis désolée, je ne peux rien faire pour vous, je ne suis qu'aide-soignante.
JEAN-PIERRE : Personne n'est responsable de rien ici, c'est une pitié. Où va la France !
JUSTIN : Oh, la ferme ! Mirlène, j'ai rêvé de toi cette nuit.
JEAN-PIERRE : C'est pas vrai, il a parlé d'une Pauline dans son sommeil.
JUSTIN : Mais vous ne dormez jamais ?
JEAN-PIERRE : Qu'est-ce que ça peut te faire, tu es de la police ?
JUSTIN : Ne l'écoute pas, il perd la tête.
(Jean-Pierre grogne dans son coin.)
MIRLÈNE : Allez, arrête. Bon, comment ça va aujourd'hui ? Pas de douleurs ?
JUSTIN : Si, là, dans mon cœur. (Il prend sa main et la pose sur sa poitrine.)
MIRLÈNE : Allez, arrête, j'ai du travail. (Elle retire sa main.)
JUSTIN : Et après ton travail ?
MIRLÈNE : Pourquoi pas, si tu me laisses tranquille. Je te rejoindrai dès que j'ai fini, d'accord ? Maintenant laisse-moi travailler.
JUSTIN : J'ai hâte, à tout à l'heure. (Il envoie un baiser.)
MIRLÈNE : (souriante) Et vous, M. Vaudeois, ça va ?
JEAN-PIERRE : Non. Mon voisin est désagréable, la nourriture est mauvaise, j'ai mal aux genoux, j'ai mal au dos, j'ai mal à la hanche, j'ai mal aux épaules et j'ai soif.
MIRLÈNE : (souriante) Mais à part ça, ça va ?
JEAN-PIERRE : (surpris) Euh… oui.
MIRLÈNE : Alors très bien, à tout à l'heure ! (Elle sort.)
(Le docteur Beleuil et l'infirmière Auffut entrent. Le docteur porte des lunettes à verres très épais, type double foyer.)
SIMON : Bonjour, je suis le docteur Beleuil, interne en ortho. Le titulaire étant absent, c'est moi qui m'occupe de vous.
JEAN-PIERRE : Vous n'êtes pas un peu vieux pour être interne ?
SIMON : Disons que j'ai pris mon temps pour réussir mes études.
JUSTIN : (regardant ses lunettes double foyer) C'est votre vrai nom, Beleuil ?
SIMON : Oui, bien sûr,...