Un banc, peut-être un arbuste ou deux. On est en extérieur. Dans le jardin d’un EHPAD.
Un temps puis entre Sophie, poussant la veuve – hiératique et bien sûr en noir – dans un fauteuil roulant, son sac sur les genoux. Sophie stoppe à côté du banc.
La veuve. – On s’arrête ?
Sophie. – Oui. On profite un peu du soleil.
La veuve. – Bon. (Sophie s’assoit sur le banc. Il y a un silence assez long puis, réprobatrice :) Vous avez pleuré, Sophie.
Sophie, un peu honteuse. – Oh non !
La veuve, même ton. – Oh si ! Je ne vous ai pas quittée des yeux pendant toute la cérémonie. Vous avez pleuré, petite dinde.
Sophie. – Oui, peut-être. Un peu.
Sophie sort son mouchoir et s’essuie les yeux.
La veuve. – Un peu beaucoup. Et beaucoup trop. Vous vous relâchez !
Sophie, sur un ton désolé. – Mais non.
La veuve. – Bien sûr que si. Qu’est-ce qui vous prend ?
Sophie. – J’aimais bien M. Falembert.
La veuve. – Vous êtes beaucoup trop émotive. Ce n’est pas parce que vous lui changiez ses couches…
Sophie. – C’est mon travail.
La veuve. – Bien sûr. Mais ce n’est pas une raison suffisante pour vous attacher au premier venu.
Sophie. – Ce n’était pas le premier venu.
La veuve. – Si. Et c’était aussi le dernier arrivé. Vous vous emballez trop vite.
Sophie. – Et d’abord il n’avait pas de couches.
La veuve. – C’est dommage. Il les méritait. C’était un perturbateur.
Sophie. – Il ne perturbait rien du tout !
La veuve. – Vous êtes aveugle. Cet établissement était un boxon depuis qu’il était pensionnaire. Ça empestait partout le stupre et la luxure. J’étais à deux doigts de quitter Les Lucioles.
Sophie. – Pour aller où ?
La veuve, visiblement prise de court. – J’aurais trouvé. (Sophie a une moue dubitative. La veuve décrète :) Il était temps qu’il déguerpisse.
Sophie. – « Déguerpisse », ce n’est peut-être pas le mot qu’il faudrait…
La veuve. – Bon. Et qu’il « disparaisse », ça vous va ?
Sophie. – Alors là oui. C’est plus convenable. Mais quand même, c’est dur.
La veuve. – De toute façon, ça revient au même. Vous avez les oreilles sensibles.
Sophie. – Je respecte les résidents.
La veuve. – Occupez-vous des résidentes !
Sophie. – C’est ce que je fais !
La veuve. – Pas assez. Ce sont des femmes meurtries, comme moi. Des victimes. Des rescapées qui ont eu des vies difficiles et qui ont besoin d’attention. Des femmes qui ont souffert, qui sont abîmées, cabossées, et qui tentent de se reconstruire. Des ruines !
Sophie, avec un coup d’œil sur la veuve. – Ça, il faut bien reconnaître…
La veuve, se redressant et rectifiant. – Mis à part quelques exceptions, bien entendu.
Sophie. – Pas beaucoup.
La veuve, sans relever. – Et tout ça à cause de qui ?
Sophie, sur un ton de récitation. – À cause des hommes qu’elles ont croisés.
La veuve. – Voilà.
Sophie. – Des salauds.
La veuve. – Voilà. Mais dites-le avec plus de conviction. Dites-le plus fort, dites-le plus haut. Criez-le !
Sophie, plus fort. – Des salauds !
La veuve. – C’est mieux mais ça manque encore d’enthousiasme. Recommencez. Et regardez droit devant vous comme s’ils étaient là, juste en face !
Sophie, regardant le public. – Des salauds !
La veuve, satisfaite. – Voilà.
Sophie, se levant brusquement, comme pour fuir. – Bon. Il faut que je reprenne mon travail.
La veuve. – Vous avez le temps. Asseyez-vous !
Sophie retombe sur le banc.
Sophie, pour se justifier. – Il faut que j’aille reprendre des plateaux-repas, passer l’aspirateur, donner des soins…
La veuve. – Ça peut attendre. Vous êtes payée aussi pour tenir compagnie.
Sophie. – Je ne dis pas, mais…
La veuve. – Alors tenez-moi compagnie.
Sophie. – Bon, d’accord. Mais pas trop longtemps.
La veuve. – Le temps qu’il faudra.
Sophie. – Je ne voudrais pas que la directrice me fasse des reproches. J’ai déjà pris sur mes heures de service pour assister à la cérémonie.
La veuve. – Avec son accord.
Sophie. – Oui mais quand même. Pendant ce temps-là, le travail ne se fait pas. (Elle sanglote et s’essuie les yeux.) Pauvre M. Falembert !
La veuve. – Séchez vos larmes !
Sophie. – Je ne peux pas.
La veuve. – Faites un effort. Gardez-les pour un vrai malheur. Falembert ne les mérite pas. C’était une brebis galeuse.
Sophie. – Vous n’avez pas le droit de dire ça. Vous le connaissiez à peine.
La veuve. – Je n’avais pas besoin de le connaître. Je l’ai jugé immédiatement.
Sophie. – Il est resté si peu de temps parmi nous !
La veuve. – C’était largement suffisant.
Sophie. – Tout de même : trois jours !
La veuve. – C’est déjà trop.
Sophie. – Il a battu le record du séjour le plus court depuis l’ouverture des Lucioles. C’est la directrice qui me l’a dit. (Un temps, elle s’essuie encore les yeux puis murmure :) Et ce n’était pas une brebis galeuse.
La veuve. – Bien sûr que si. Comme ses congénères. Tous ! Sans exception. Vous n’aviez donc rien remarqué ?
Sophie. – Non.
La veuve. – Elles étaient complètement chamboulées depuis qu’il était arrivé.
Sophie. – Mais qui ça ?
La veuve. – Les résidentes.
Sophie. – C’est vrai qu’il avait fière allure.
La veuve. – Fière allure ? Vous voulez rire ! Une épave, retapée tant bien que mal par un carrossier amateur pour donner le change, mais une épave. En tout cas, un perturbateur.
Sophie. – Oh non !
La veuve. – Oh si ! La preuve : dès le premier jour, quand il est entré dans la salle à manger, elles se sont levées – enfin, celles qui le pouvaient encore – et elles ont filé dans leurs chambres.
Sophie. – Mais pour quoi faire ?
La veuve. – Pour se faire belles ! (Elle ajoute presque pour elle-même :) Et Dieu sait qu’il y avait du boulot !… Et elles sont redescendues maquillées jusqu’aux orteils comme des prostituées bénévoles, elles se sont mises à roucouler et à cacarder comme un troupeau d’oies, histoire de se faire remarquer.
Sophie. – Je n’ai rien vu. Moi, j’étais en cuisine au sous-sol. Je donne toujours un coup de main aux collègues pour la plonge. Et il les a remarquées ?
La veuve. – Non. Il est allé au plus pressé. Il avait faim. Il s’est mis à laper sa soupe sans faire attention à elles.
Sophie. – Oh ! les pauvres !
La veuve. – Résultat : elles ont mangé froid et ça leur a fait les pieds. J’avais prévenu la directrice après la disparition de cet Italien dont je ne me souviens plus du nom, le mois dernier…
Sophie, roucoulant presque. – Aurelio !
La veuve. – Voilà. Je lui avais dit : terminé ! Plus un homme dans cette maison. Et elle a fait rentrer ce con.
Sophie. – Il était de sa famille.
La veuve. – Je m’en fous !
Sophie. – C’était un grand-oncle éloigné.
La veuve. – Elle n’aurait pas dû le rapprocher.
Sophie. – Il était seul dans la vie. Il avait besoin d’assistance.
La veuve. – Ben voyons !
Sophie. – D’un foyer pour finir ses jours.
La veuve. – Il avait surtout envie de parader. Un paon au milieu de la basse-cour. Vous croyez que je ne le voyais pas ? La braguette toujours ouverte…
Sophie. – Il avait de la polyarthrite.
La veuve. – Et alors ?
Sophie. – Ses mains étaient tout engourdies.
La veuve. – Bien sûr. C’est ce qu’il prétendait. Et vous l’avez cru ?
Sophie. – Évidemment.
La veuve. – Vous êtes naïve. S’il était capable de l’ouvrir, il pouvait la refermer.
Sophie, stupéfaite. – Mais de quoi vous parlez, là ?
La veuve. – De sa braguette.
Sophie. – Mais il ne pouvait pas l’ouvrir !
La veuve. – Mensonge. Chaque fois que je le croisais, il y avait du monde à la fenêtre.
Sophie. – C’est moi qui l’aidais à l’ouvrir.
La veuve. – Vous ?
Sophie. – Oui. Quand il me le demandait.
La veuve. – Et il vous le demandait souvent ?
Sophie, gênée. – Tout le temps.
La veuve. – C’est bien ce que je disais. Un satyre !
Sophie, explosant presque. – Mais ce n’était pas de sa faute ! À cet âge-là, vous savez, on ne peut plus tout contrôler, il y a des défaillances partout, des trucs qui cassent, des trucs qui s’usent, des trucs qui refusent carrément de fonctionner, il y a la prostate et tout ça…
La veuve. – Et vous ne la lui refermiez jamais ?
Sophie. – Mais quoi ?
La veuve. – Sa braguette !
Sophie. – Je n’avais pas que ça à faire. Je le laissais quelques minutes pour qu’il fasse sa petite affaire et souvent, quand je revenais, il avait déjà disparu.
La veuve. – Ben tiens ! Il était passé au salon, trop content, parce qu’elles lâchaient toutes leur tricot, qu’elles abandonnaient leur Scrabble et qu’elles éteignaient la télé dès qu’il apparaissait ! J’ai beau leur dire et leur répéter tous les jours à ces écervelées qu’elles doivent les éviter, les ignorer. (Elle s’écrie :) Les mépriser ! Elles ont ça dans le sang, c’est terrible. Elles oublient instantanément tout ce qu’ils leur ont fait subir.
Sophie. – Ça, la mémoire, à leur âge… c’est vrai, ça...