FRANGINS
Personnages:
GEORGES GENTRAC, l’ainé
FRANCOIS GENTRAC, le cadet
SCENE 1
Nous sommes le 1 novembre, dans un studio simple.
Georges essuie une petite vaisselle tout en écoutant le lamento de « Dido et Aeneas » de Purcell
Sonnette à la porte d'entrée.
Georges éteint la musique.
Deux pas traînants vont ouvrir.
GEORGES (sans émotion excessive)
Ah tiens, c'est toi....Qu’est-ce qui se passe ?
FRANCOIS
Je peux entrer ?
GEORGES
Entre.
Ils font deux pas. La porte est refermée, on s'embrasse.
FRANCOIS
Bonjour.
GEORGES
Bonjour....C'est gentil de penser à son vieux frère...Tu passais par hasard ?
FRANCOIS
Georges.
GEORGES
Quoi ? Je blague. Assieds-toi, tu as dîné ?
FRANCOIS
Oui, oui. Ne te dérange pas pour...
GEORGES (poursuit, sans écouter)
Tu veux une tisane ?
FRANCOIS
Ah non, merci.
GEORGES
Moi j'en prends tous les soirs. Tu préfères autre chose ? Un café ? Un digestif ? J'ai du cognac. Un coup de rouge ?
FRANCOIS
Non, je te dis, ça va, j'ai besoin de rien.
Un temps.
GEORGES (agacé)
Mais assieds-toi, bon sang, on dirait que tu vas repartir.
FRANCOIS
Je ne reste pas longtemps.
GEORGES
Oh je m'en doute. Jim l'éclair !...Il est entré par ici, il repartira par là....C'est pas ton genre de prendre racine, hein ?
FRANCOIS
Commences pas...
GEORGES
Je commence rien. Je dis simplement qu'on te voit plus souvent de dos que de face.
Silence.
François marche dans la pièce.
Georges développe un bonbon.
GEORGES
Puisque c'est soir de fête, allez hop, je m'accorde une sucrerie... Bien évidemment, tu n'en veux pas ?
FRANCOIS
Non.
GEORGES
Qu'est-ce que je disais ! Ça fait dix ans qu'on ne l'a pas vu, il revient et c'est pour dire non à tout ce qui pourrait ressembler à un cadeau. T'as pas changé, hein ? Toujours aussi renfrogné.
FRANCOIS
Je suis pas renfrogné, Georges, je sors du restaurant, j'ai plus faim, c'est tout.
GEORGES
Du restaurant ? Où ça ?
FRANCOIS
En ville.
GEORGES
Ici ?
FRANCOIS
Oui.
GEORGES
C'est la meilleure ! Tu viens ici et tu dînes en ville ? Pourquoi t'as pas téléphoné ? J'aurais mis les petits raviolis dans les grands, sorti la broderie du chlorobenzène, briqué l'argenterie. J'ai beau n'être qu'un vieux croûton, je sais encore mitonner des petits repas. Pourquoi t'as pas prévenu ?
FRANCOIS
Parce que j'étais pas sûr d'être libre. Je suis parti des studios en coup de vent et ensuite j'ai plus pensé.
GEORGES
Ça passe 200 coups de fil par jour à l'autre bout du monde et ça ne pense pas à appeler la province ! ...(il rit un peu, moqueur, puis se calme)...Ça marche ton boulot ?
FRANCOIS
Ça marche.
GEORGES
Des fois je regarde ton émission, le vendredi, mais ça fait coucher tard.
FRANCOIS
Je sais.
GEORGES
Et puis des fois tu en reçois !...Oh la la, tout droits sortis de la cuisse de Jupiter, et je te cause, et je te cause....des vrais moulins à parole ! Comment c'était le dernier que j'ai vu ?....le vieux avec ses cheveux jusqu'aux épaules, on aurait dit le père-la-pouille....celui qui étudie le cul des poules pour savoir si c'est l'oeuf qu'est venu en premier....
FRANCOIS
Cherche pas, c'est pas grave.
GEORGES
Tu lis vraiment tous leurs bouquins ?
FRANCOIS
Oui.
GEORGES
Hé ben, chapeau ! Moi, rien que la couverture et je m'endors.
FRANCOIS
Question d'habitudes.
GEORGES
Comme tu dis. Faut croire qu'on n'a pas les mêmes.....Alors comme ça, d'un seul coup, tu t'es dit : je vais allez voir le frère ?
FRANCOIS
Oui.
GEORGES
Tu viens pas à Noël, tu envoies une carte à la Saint Glinglin, tu fais téléphoner ta secrétaire pour mon anniversaire mais aujourd'hui tu débarques comme giboulées en mars.
FRANCOIS
Tu vois.
Un temps.
GEORGES
Tu me prends pour un imbécile ? Je suis peut-être sur la mauvaise pente mais j'ai encore toute ma tête. Et je sais bien que si t'es là aujourd'hui c'est pas pour ma pomme.
FRANCOIS
.....D'accord, tu as raison.
GEORGES
J'aime mieux ça.
FRANCOIS
Je suis passé au cimetière.
GEORGES
Grand bien te fasse !
FRANCOIS
J’ai vu que tu as mis des chrysanthèmes sur la tombe des parents.
GEORGES
Pour la mère. Le vieux peut se contenter des orties.
FRANCOIS
Me dis pas que t’en as encore après lui.
GEORGES
Oh j’en ai un peu après tout le monde. En vieillissant on accuse les autres de sa propre décrépitude. La solitude c’est du chiendent qui te bouffe l’intérieur. Tu devrais faire gaffe, tu finiras comme moi. Toujours célibataire ?
FRANCOIS
Plus ou moins.
GEORGES
Plus ou moins ça ne veut rien dire.
FRANCOIS
Disons qu’il y a plus de moins que de plus.
GEORGES
Tu peux pas dire seul comme un rat mort ? Parle ! Dis les choses. Toi qui gagnes ta vie avec les mots des autres emploie les bons.
FRANCOIS
Disons que celles qui partagent ma vie ne la partagent pas longtemps.
GEORGES
Mais elles partagent tes revenus et les pages des magazines. C’est pas ça qui va t’enrichir.
FRANCOIS
Et toi ? Qu’est-ce que tu fais dans ce studio ? La dernière fois où on s’est vus tu donnais dans le luxe. Coquet manoir en bordure du Doubs. Joli parc boisé. Entreprise florissante avec plus de 50 employés. T’étais le super notable de Dôle. T’as vendu ?
GEORGES
Si tu restes un peu je t’expliquerai.
FRANCOIS
Vas-y, cause, toi aussi.
GEORGES
Non ! Pas envie… Pas comme ça. Tu débarques au bout de dix ans et tu veux tout connaitre. Pourquoi ? Pour en faire quoi ? Qu’est-ce que t’en as à faire du vieux frangin en bout de route ? Tu nous as oublié alors continue comme ça. Tu ne nous as pas manqué !
FRANCOIS
Mais je suis là.
GEORGES
Et tu vas repartir alors tire-toi. Je te dirai rien de plus. T’es venu voir ma gueule, t’es venu fleurir tes morts et ben maintenant tire-toi. Je suis fatigué. Je vais me coucher.
Il se dirige vers la chambre.
FRANCOIS
Georges.
GEORGES
Tu tireras la porte derrière toi en sortant.
Georges sort dans la chambre.
François traine dans la pièce, finit par ouvrir les portes de placard, en sort deux verres, une bouteille. Il verse un peu de vin dans chaque verre. Puis il appuie sur la platine, on entend la suite de Camille Thomas – Purcell: Dido and Aeneas "When I Am Laid In Earth" (at Musée du Louvre)
Georges réapparait.
GEORGES
Te...