Les Femmes savantes ou le mariage d’Henriette
Libre adaptation des Femmes savantes de Molière, en prose, avec un final en adéquation avec les préoccupations féministes d’aujourd’hui.
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ACTE I
SCENE 1 (Armande, Henriette)
ARMANDE :
Comment ma sœur ? Tu souhaites vraiment te marier ? Être célibataire est pourtant un statut dont tu devrais être fière ! Le mariage aujourd’hui est d’une banalité sans nom ! Vraiment, je ne comprends pas que ce projet puisse te réjouir !
HENRIETTE :
| Et pourtant c’est le cas.
|
ARMANDE :
| Rien que d’y penser, ça me donne
la nausée !
|
HENRIETTE :
Franchement Armande, je ne comprends pas pourquoi le mariage t’inspire autant de dégoût !
ARMANDE :
Dégoût, oui, c’est le mot exact ! J’en frissonne rien que d’y penser ! Cette…proximité, cette…promiscuité avec un homme…Comment peux-tu envisager ce genre de…..rapprochement !
HENRIETTE :
Armande, je suis en âge de me marier et qu’y a-t-il de plus beau, de plus réconfortant que d’aimer un homme et d’en être aimée en retour. Et quoi de plus merveilleux que d’avoir une maison remplie d’amour et de rires d’enfants ! Vraiment, ce serait pour moi le plus grand des bonheurs !
ARMANDE :
Oh ma sœur, tu as une vision de la vie tellement étriquée ! Tu vas te confiner dans une existence terriblement banale, complètement noyée dans des préoccupations domestiques ! Franchement, comment une femme comme toi peut-elle se fixer comme objectifs l’adoration d’un mari et l’éducation des enfants ! Essaie d’avoir des ambitions plus nobles, plus élevées, essaie d’envisager, je ne sais pas moi… les plaisirs de l’esprit !
HENRIETTE :
Ecoute, ma sœur, tout le monde ne peut pas rêver d’une vie entourée de livres poussiéreux et de débats sur le sens de l'existence !
ARMANDE :
Tiens, prends l’exemple de maman ! C’est une femme cultivée, brillante, merveilleusement à l’aise en société, admirée de tous…Elle ne nous a pas élevées pour devenir les servantes, j’irais même jusqu’à dire les esclaves d’un petit mari !
Au lieu de te soumettre à l’autorité d’un homme, plonge-toi dans l’étude de la philosophie ! Tu verras, ma sœur, la raison prendra vite le pas sur les instincts primitifs qui te chamboulent les sens et qui sont franchement d’une tristesse affligeante !
HENRIETTE :
Nous sommes différentes, voilà tout et c’est la nature qui nous a faites ainsi ! Tout le monde ne peut pas devenir philosophe ! Consacre-toi aux grandes questions métaphysiques si ça te chante et laisse-moi goûter aux joies du mariage !
Je pense que nous ressemblons à notre mère chacune à notre manière. Toi, tu lui ressembles par l’esprit et la noblesse de tes ambitions, moi, je lui ressemble par mon attachement à une vie plus concrète, aux gens, aux sentiments, à la vie telle qu'elle est, avec ses joies et ses complications ! Pendant que tu te tortureras l’esprit à découvrir le sens de l’univers, moi, je me demanderai simplement ce que je vais préparer à dîner…et ça me plait ! Et puis, entre nous, il faut bien que quelqu'un fasse des enfants ! Il faut bien que quelqu’un fabrique les petits savants de demain !
ARMANDE :
Ma pauvre Henriette, j’ai bien peur que tu ne sois irrécupérable !
Et qui est l’heureux élu ? J’espère que tu n’as pas jeté ton dévolu sur Clitandre !
HENRIETTE :
Et pourquoi pas ? Tu as quelque chose à lui reprocher ?
ARMANDE :
Non, je reconnais qu’il a des qualités, mais franchement, cela ne te dérange pas de savoir qu’il a été fou amoureux de moi ?
HENRIETTE :
Il l’a été, c’est vrai, à une époque, mais tu l’as repoussé, tu l’as rejeté, comme un malpropre ! Tes grands principes sur le célibat ! Tu n’éprouvais rien pour lui ! Alors pourquoi ne pourrait-il pas être heureux avec une autre ?
ARMANDE :
C’est vrai, je n’en voulais pas pour mari, mais je reconnais avoir été flattée de son intérêt, de son admiration pour moi et j’avoue que votre projet me dérange !
HENRIETTE :
Tu sais, je ne lui interdis pas de t’admirer et de s’extasier devant ton savoir ! Non, moi, c’est son amour qui m’importe et comme tu n’en veux pas….
ARMANDE :
Et tu lui fais confiance ? Tu es certaine qu’il n’éprouve plus rien pour moi ?
C’est peut-être par dépit qu’il s’est finalement tourné vers toi ?
HENRIETTE :
Il m’a dit qu’il m’aimait et vois-tu, je le crois sur parole !
ARMANDE :
Que tu es naïve ma pauvre fille !
HENRIETTE :
Le plus simple serait peut-être de le lui demander ! Il arrive justement, posons-lui la question !
SCENE 2
(Armande, Henriette, Clitandre)
HENRIETTE :
Clitandre, tu es l’homme qui tombe à pic ! Figure-toi que ma sœur Armande pense que tu es toujours amoureux d'elle. Alors, je t’en prie, sois franc et honnête, dis-nous simplement ce qu’il en est, avant qu’elle ne transforme cette discussion en un débat philosophique de trois heures !
ARMANDE :
Ce n’est pas la peine, je ne voudrais en aucun cas mettre Clitandre dans l’embarras !
CLITANDRE :
Merci Armande de ta sollicitude, mais ne t’en fais pas pour moi, je vais survivre. Pour être franc, je l’avoue, oui, je t’ai aimée, passionnément aimée. J’ajouterais même qu’à une époque, tu représentais pour moi la femme idéale.
ARMANDE :
Oui, je m'en souviens.
CLITANDRE :
Mais tu m’as rejeté avec une constance admirable ! Je crois pouvoir dire, sans exagérer, que je pourrais écrire un Traité sur l’art du refus, en m’inspirant de ton comportement. Alors finalement, j’ai décidé de regarder ailleurs et c’est là que j’ai découvert Henriette…Une femme merveilleuse, qui me regarde et qui me parle sans me donner constamment le sentiment de passer un examen oral ! Elle sourit quand elle me voit et je peux lire dans ses yeux toute la tendresse du monde ! Et puis, elle ne considère pas l’amour comme une maladie honteuse. Alors je peux l’affirmer sans hésiter : oui, désormais, c’est elle que j’aime ! Et s’il te plait, n’essaie pas de me détourner d’elle, aujourd’hui que je suis enfin guéri de toi !
ARMANDE :
Quelle drôle d’idée ! Tu penses vraiment que c’est mon objectif ? Tu as vraiment une très haute opinion de toi-même !
HENRIETTE :
Hé ma sœur, je ne te reconnais plus ! Je te sens….en colère… Je croyais que ta raison contrôlait toujours parfaitement tes émotions !
ARMANDE :
Et toi, tu oublies un peu trop vite que nos parents doivent donner leur consentement si tu veux te marier !
HENRIETTE :
C’est vrai, merci de me le rappeler. Clitandre, je t’en prie, va parler à mes parents et si tu peux obtenir leur bénédiction, cela m’évitera de devenir une criminelle de l’amour !
CLITANDRE :
Ne t’inquiète pas Henriette, j’y vais tout de suite…tout se passera bien.
(Clitandre sort)
ARMANDE :
Tu crois que je ne vois pas ton petit sourire triomphant ? Ça te fait plaisir, hein, de me voir contrariée ?
HENRIETTE :
Mais pas du tout ! Je suis persuadée que tu es au-dessus de ce genre de jalousie !
ARMANDE :
Jalouse, moi ?
HENRIETTE :
Bien sûr que tu es jalouse ! Une femme uniquement guidée par la raison se ficherait complètement d’avoir perdu un vieil admirateur !
ARMANDE :
Tu te fiches de moi ?
HENRIETTE :
Un tout petit peu.
ARMANDE :
Ta toute petite victoire te monte à la tête.
HENRIETTE :
C’est bien possible, mais reconnais quand même que si tu en avais la possibilité, tu ferais n’importe quoi pour reconquérir Clitandre !
ARMANDE :
Je refuse de répondre à une telle absurdité !
HENRIETTE :
Tu ne réponds jamais, quand ça t’arrange, c’est bien pratique !
(Armande sort. Clitandre revient)
SCÈNE 3 (Clitandre, Henriette)
HENRIETTE :
Je crois que ta déclaration a fait l'effet d'une bombe. Ma sœur ne s'attendait visiblement pas à ce que tu sois aussi direct.
CLITANDRE :
Avec toute cette suffisance qu'elle affiche, il aurait été dommage de lui servir des demi-vérités. Bien, maintenant que les choses sont claires, je vais aller parler à ton père.
HENRIETTE :
Si tu veux mon avis, ce n'est pas lui qu'il va falloir convaincre en priorité.
CLITANDRE :
Ah bon ?
HENRIETTE :
Mon père est adorable, mais il est sera toujours d'accord avec la dernière personne qui lui a parlé. Il dit oui à tout le monde et c’est le dernier venu qui a le dernier mot !
CLITANDRE :
Ça ne va pas être simple !
HENRIETTE :
Ma mère, en revanche, c'est une autre affaire. C'est elle qui dirige la maison. Mon père signe les décisions, mais c’est ma mère qui les prend !
CLITANDRE :
Voilà qui simplifie la stratégie. Je sais au moins ce qui me reste à faire !
HENRIETTE :
Malheureusement, il y a un petit problème.
CLITANDRE :
Ah oui ! Lequel ?
HENRIETTE :
Pour plaire à ma mère et pour plaire aussi à ma tante qui est faite du même bois, il faudra peut-être te montrer un peu plus enthousiaste devant leurs délires intellectuels.
CLITANDRE :
Tu veux dire faire semblant de me pâmer devant leurs discussions interminables sur des sujets que personne ne comprend ?
HENRIETTE :
En gros, oui, c’est ça !
CLITANDRE :
Je sens que ça va être compliqué !
Je n'ai rien contre les femmes cultivées. Au contraire ! J'aime qu'une femme soit intelligente, curieuse, instruite. Mais il y a quand même une différence de taille entre une personne instruite et un dictionnaire ambulant ! Je suis toujours admiratif devant quelqu'un qui sait de quoi on parle, à condition que cette personne n’essaie pas d’en faire une démonstration permanente. Quelqu'un qui n'a pas besoin de citer trois philosophes pour donner son avis sur la cuisson du rôti de veau. Quelqu'un qui connaît des auteurs sans pour autant les invoquer à chaque phrase, comme des témoins à un procès !
HENRIETTE :
C'est vrai que parfois, à la maison, certains repas ressemblent à des colloques universitaires !
CLITANDRE :
Et puis, même si j’ai beaucoup de respect pour ta mère, je me sens incapable de partager son admiration pour cet imbécile de Trissotin !
.
HENRIETTE :
Ah... nous y voilà !
CLITANDRE :
Ce type me fatigue avant même d’avoir ouvert la bouche ! Et même si ta mère le considère comme un génie absolu, moi je le vois surtout comme quelqu’un persuadé d’être un génie absolu ! Ce n’est pas tout-à-fait la même chose !
HENRIETTE :
Je ne suis pas fan non plus, je l'avoue. Ses poèmes m'ennuient profondément, ses discours m'endorment et quant à ses compliments, ils me donnent parfois la nausée tant ils dégoulinent de bêtise !
CLITANDRE :
Enfin quelqu'un de lucide ! Partout où il passe, il distribue ses textes comme des prospectus publicitaires. Et le pire dans tout ça, c’est qu’ il est convaincu que tout ce qu’il écrit relève du génie !
HENRIETTE :
Malheureusement, ma mère l'adore.
CLITANDRE :
Je sais bien. Et c'est là le problème. Tu me demandes d'être aimable avec lui, mais je ne peux tout de même pas prétendre que ses écrits sont des chefs-d’œuvre !
HENRIETTE :
Si tu m’aimes vraiment, je t’en prie, fais cet effort ! Pour se faire accepter dans une famille, on cherche à plaire aux parents, aux amis, aux cousins…parfois même on essaie de se faire apprécier du chien de la maison…
CLITANDRE :
Mais je suis prêt à séduire le chien, le chat, le perroquet et même le poisson rouge s’il le faut ! Mais Trissotin….c’est au-dessus de mes forces !
HENRIETTE :
Là, tu exagères !
CLITANDRE :
Pas du tout. Avant même de le rencontrer, j’avais lu quelques-uns de ses écrits et j’avais pu me faire une idée précise du personnage : cette façon de se croire extraordinaire, cette certitude inébranlable d’avoir toujours raison, cette capacité à s’admirer en toutes circonstances !
HENRIETTE :
Le portrait est plutôt ressemblant !
CLITANDRE :
Je l’avais imaginé avec une telle précision qu’un jour, dans un bar, j’ai croisé un inconnu, je l’ai entendu parler, je l’ai regardé deux secondes et j’ai dit à l’ami qui m’accompagnait : « Je parie que c’est Trissotin ! »
HENRIETTE :
Impossible !
CLITANDRE :
Je te jure que si.
HENRIETTE :
Et alors ?
CLITANDRE :
C'était lui ! Un frimeur pompeux, soporifique et suffisant !
(Henriette éclate de rire.)
CLITANDRE :
Tiens, je crois que c’est ta tante qui arrive. Je vais tout de suite entamer ma campagne diplomatique ! Avec un peu de chance, elle parlera en ma faveur à ta mère et vu les circonstances, chaque allié est important !
SCÈNE 4 (Clitandre, Bélise)
CLITANDRE :
Madame, avez-vous une minute à m’accorder ? J’aimerais vous parler de mes sentiments pour…
(Elle l’interrompt aussitôt, presque affolée)
BELISE :
Pas si vite jeune homme ! Même si je crois comprendre que vous êtes l’un de mes plus fervents admirateurs, cela ne vous autorise pas à me faire une déclaration d’amour de manière aussi directe…. Vous avez parfaitement le droit de me regarder avec passion…discrètement, cela va de soi…, vous pouvez aussi m’écrire des mots doux et des poèmes en cachette, mais surtout, surtout, ne le faites pas ouvertement ! Tant que vous restez discret, je peux faire semblant de ne pas remarquer votre amour. Parce que si vous commencez à vous exprimer aussi librement, je vais être obligée de vous bannir de ma présence !
CLITANDRE :
Vous vous trompez complètement Madame. La femme que j’aime, c’est Henriette, votre nièce, et je venais simplement vous demander de soutenir notre projet de mariage.
(Bélise sourit avec indulgence, comme si elle venait de démasquer une ruse particulièrement subtile)
BELISE :
Ah, comme c’est ingénieux ! Je trouve même votre démarche très élégante : faire semblant de parler d’Henriette pour me déclarer votre flamme…Quelle finesse d’esprit ! Franchement, dans tous les romans que j’ai pu lire, je n’ai jamais vu un détour aussi habile !
CLITANDRE :
Mais ce n’est pas un détour ! J’aime réellement Henriette, mes pensées vont constamment vers elle et je veux l’épouser. J’espérais simplement que vous pourriez m’aider !
(Bélise hoche la tête avec un air entendu)
BELISE :
Mais oui, je comprends parfaitement ce que vous sous entendez ! Et puisque nous parlons un langage codé, je vais vous répondre sur le même ton : Henriette n’est pas disposée à se marier, voilà, vous devrez donc continuer à brûler d’amour pour elle…sans espoir !
(Clitandre commence à perdre patience)
CLITANDRE :
Mais enfin, pourquoi vous compliquez-vous la vie ? Pourquoi inventer des choses qui n’existent pas ?
BELISE :
Allons, jeune homme, ne faites pas l’innocent ! Vos regards en disent long et je trouve votre stratagème charmant. Mais puisque votre respect vous interdit de m’avouer directement votre passion, j’accepte de recevoir discrètement vos hommages…à condition bien sûr qu’ils restent parfaitement convenables.
CLITANDRE :
Mais enfin...
BELISE :
Je vous en prie, n'en dites pas plus ! Je crois même vous avoir déjà accordé plus que je n’aurais dû.
CLITANDRE :
Madame, vous êtes dans l'erreur !
BELISE :
Chut ! Je rougis déjà d'avoir tant parlé.
CLITANDRE :
Mais je vous jure que je ne suis pas amoureux de vous !
BELISE :
Non, non, je refuse d'en entendre davantage !
(Elle s'en va, absolument convaincue d'avoir vécu une grande scène d'amour. Clitandre la regarde partir, stupéfait)
CLITANDRE :
Quelle folle ! Comment peut-on imaginer de telles histoires ? Bon... inutile d'insister. Je vais essayer de trouver quelqu'un d'un peu plus raisonnable pour m'aider.
ACTE II
SCENE 1 : (Ariste, Clitandre)
ARISTE :
Ne vous inquiétez pas Clitandre, je vais transmettre votre message.
CLITANDRE :
Je vous en prie, il faut insister !
ARISTE :
Mais oui !
CLITANDRE :
Et surtout, il faut les convaincre !
ARISTE :
Bien sûr !
CLITANDRE :
Et revenez vite !
ARISTE :
Cela va de soi !
CLITANDRE :
Et...
ARISTE :
Mon garçon, l’amour vous rend trop impatient !
SCENE 2 (Ariste, Chrysale)
ARISTE :
Bonjour mon cher frère.
CHRYSALE :
Bonjour à toi.
ARISTE :
Je souhaiterais te poser une question : que penses-tu de Clitandre ?
CHRYSALE :
Clitandre ? C’est un chic type, intelligent, honnête, poli…Pourquoi cette question ?
ARISTE :
Parce qu'il veut épouser Henriette.
CHRYSALE :
Ma fille ?
ARISTE :
Oui ta fille.
CHRYSALE :
Eh bien, pourquoi pas ? Tu sais, j'ai bien connu son père autrefois.
ARISTE :
Oh là ! Je crains le pire !
CHRYSALE :
Nous étions jeunes, très séduisants et les femmes ne juraient que par nous !
ARISTE :
J'en étais sûr !
CHRYSALE :
On faisait beaucoup parler de nous, de nos…frasques…
ARISTE :
Très bien, très bien, mais revenons à notre affaire, je ne veux rien savoir de plus. Je ne veux pas connaître les détails !
SCENE 3 (Bélise, Ariste, Chrysale)
(Bélise surgit de nulle part)
BÉLISE :
Je vous arrête tout de suite. Vous êtes complètement à côté de la plaque !
ARISTE :
Pardon ?
BÉLISE :
Clitandre n'aime pas Henriette.
ARISTE :
Mais si, il me l’a dit !
BÉLISE :
Et moi je t’assure que non. Ce n’est qu’un camouflage !
CHRYSALE :
Et pour camoufler quoi ?
BÉLISE :
(solennelle)
Pour cacher son véritable amour.
ARISTE :
Qui est ?
BÉLISE :
Moi. (Long silence.)
ARISTE :
Toi ?
BÉLISE :
Oui, moi.
CHRYSALE :
Vraiment ?
BÉLISE :
Franchement, je ne comprends pas pourquoi vous semblez si surpris tous les deux ?
ARISTE :
Mais pas du tout !
BÉLISE :
Beaucoup d'hommes sont amoureux de moi !
ARISTE :
Ah oui, lesquels ?
BÉLISE :
Dorante, Damis, Cléonte, Lycidas…
ARISTE :
Ils te l'ont dit ?
BÉLISE :
Jamais. Ils me respectent trop !
ARISTE :
Damis ne vient jamais te rendre visite.
BÉLISE :
Il est intimidé.
ARISTE :
Dorante te critique ouvertement.
BÉLISE :
Jalousie.
ARISTE :
Quant aux deux autres, ils se sont mariés.
BÉLISE :
Désespoir.
ARISTE :
Bien sûr !
CHRYSALE :
J’ai bien peur que ma belle-soeur ait un peu perdu la tête !
BÉLISE :
Vous dites ça parce que vous ne comprenez rien aux passions humaines !
(Elle sort, très satisfaite d'elle-même.)
SCENE 4 : (Ariste, Chrysale)
ARISTE :
Cette femme est complètement folle ! Bien, alors que décides-tu pour Clitandre ?
CHRYSALE :
J'accepte.
ARISTE :
Et ta femme ?
CHRYSALE :
J’en fais mon affaire. Je vais lui parler.
ARISTE :
Tu es sûr de toi ?
CHRYSALE :
Absolument sûr !
ARISTE :
Et tu penses réussir à la convaincre ?
CHRYSALE :
Sans aucun problème !
ARISTE :
Mon frère, tu me fais peur quand je te vois aussi confiant ! Pour ma part, je vais aller parler à Henriette. (Il sort)
SCENE 5 : (Martine, Chrysale, Philaminte, Bélise)
MARTINE : (en pleurs) Monsieur ! Madame vient de me renvoyer !
CHRYSALE :
Mais pourquoi ?
MARTINE :
Ah ça, je n’en ai aucune idée ! Mais je sais que Madame ne veut plus de moi dans sa maison et vous connaissez le dicton : « Qui veut noyer son chien l’accuse de la rage ! »
CHRYSALE :
Ce n’est pas possible, tu as dû mal comprendre !
MARTINE :
J'aimerais bien.
(Entre Philaminte.)
PHILAMINTE :
Que fait encore cette fille ici ?
CHRYSALE :
Mais enfin, que lui reproches-tu ?
PHILAMINTE :
Un crime abominable.
CHRYSALE :
Un crime ? Elle a volé ?
PHILAMINTE :
Pire.
CHRYSALE :
Elle a cassé un objet précieux ?
PHILAMINTE :
Pire.
CHRYSALE :
Elle a empoisonné quelqu'un ?
PHILAMINTE :
Bien pire.
CHRYSALE :
Mon Dieu, mais qu'a-t-elle fait ?
PHILAMINTE :
Elle a fait une faute de français.
(Silence.)
CHRYSALE :
...C'est tout ?
PHILAMINTE :
C'est énorme !
BÉLISE :
Une catastrophe grammaticale !
MARTINE :
Moi je parle comme je peux et si j’aurais été à l’école plus longtemps…
PHILAMINTE :
En voilà encore une !
BÉLISE :
Une autre énormité grammaticale !
PHILAMINTE :
Maltraiter ainsi le mode conditionnel ! Sachez mademoiselle, que pour exprimer une condition passée ou une action hypothétique dans le passé, il faut dire : si j’avais…
BÉLISE :
Jamais de conditionnel après le si, toujours l’indicatif !
MARTINE :
Vous comprenez qu’est-ce que je dis quand même !
PHILAMINTE :
Là n'est pas la question !
MARTINE :
Alors moi, je ne comprends pas la question et je ne comprends rien à tout votre charabia !
PHILAMINTE :
Traiter de ″Charabia″ la merveilleuse langue de Molière ! Je veux qu’elle s’en aille !
CHRYSALE :
Mais enfin, c'est ridicule !
PHILAMINTE :
Comment ça ridicule ? Et tu prends son parti contre moi ?
CHRYSALE : (il bafouille) Il faudrait un motif plus…Je veux dire... c’est parfaitement justifié.
(à Martine en chuchotant) Je ne sais toujours pas ce que tu as fait de si grave.
PHILAMINTE :
Dehors !
CHRYSALE :
Oui, dehors !
(à voix basse)
Je suis vraiment désolé !
(Martine sort.)
CHRYSALE :
Très bien. Maintenant que la pauvre fille est partie, j’aimerais que l’on parle.
PHILAMINTE :
Je t'écoute.
CHRYSALE :
Dans cette maison, tout le monde se gausse d’être savant, d’être tourné essentiellement vers les activités de l’esprit.
PHILAMINTE :
Et c'est pour toi un problème ?
CHRYSALE :
Oui.
BÉLISE :
Tu es un ignorant !
CHRYSALE :
Ta sœur et toi semblez connaître parfaitement, les étoiles, les planètes, les philosophes...
PHILAMINTE :
Bien sûr, et Socrate l’a dit lui-même : « Le seul bien est la Connaissance, le seul mal est l’ignorance ! »
CHRYSALE :
Et bien moi, comme tu as renvoyé Martine, j’ignore qui va aujourd’hui me préparer à dîner !
PHILAMINTE :
Tu ne penses qu’à ton ventre !
CHRYSALE :
Oui. J'assume. J’adore manger, et bien manger.
BÉLISE :
Quelle étroitesse d’esprit, quelle bassesse !
CHRYSALE :
Je l’avoue, je préfère une cuisinière qui s’exprime en faisant des fautes de grammaire mais qui réussit ses sauces, plutôt qu'un génie de l’orthographe qui brûle le rôti !
PHILAMINTE :
Mon pauvre ami, tu es simplement désespérant.
CHRYSALE :
Et je me permets d’ajouter que votre cher Monsieur Trissotin m'agace prodigieusement !
PHILAMINTE :
Comment oses-tu ?
CHRYSALE :
Il baragouine pendant une heure pour dire ce qu'une personne normale exprimerait en dix secondes.
BÉLISE :
Quel manque de finesse !
CHRYSALE :
Ce qui m’agace le plus, c’est que tout le monde l'écoute comme s'il venait d'inventer l'intelligence.
BÉLISE :
Je refuse d’en écouter davantage !
(Elle quitte la scène avec indignation.)
SCENE 6 (Chrysale, Philaminte)
CHRYSALE :
Très bien, nous voilà seuls, j’ai à te parler à propos d’Henriette.
PHILAMINTE :
C’est précisément un sujet que je souhaitais aborder avec toi
CHRYSALE :
Voilà. Je pense que Clitandre...
PHILAMINTE :
Non.
CHRYSALE :
Comment ça, non ? Tu ne m’as pas laissé finir ma phrase…
PHILAMINTE :
J'ai choisi pour elle un autre mari.
CHRYSALE :
Tu as sans doute réussi à modeler notre fille aînée Armande à ton image, à lui farcir la tête de connaissances qu’elle collectionne comme certains collectionnent les médailles ; tu lui as appris à répondre à toutes les questions, même à celles qu’on ne lui pose pas, tu lui as inculqué le dégoût du mariage, mais Henriette, notre fille cadette ne lui ressemble pas. Elle aspire à se marier et par amour, ne t’en déplaise. Puis-je savoir qui tu souhaiterais lui voir épouser ?
PHILAMINTE :
Monsieur Trissotin.
CHRYSALE :
Tu plaisantes ? Ce…ce… rimailleur ? Ce faiseur de mauvais vers ?
PHILAMINTE :
Un grand poète et un grand philosophe !
CHRYSALE :
Un bavard….
PHILAMINTE :
Un génie !
CHRYSALE :
Nous n'avons manifestement pas rencontré le même homme !
PHILAMINTE :
Et puis il n’y a rien à ajouter, ma décision est prise.
(Elle sort.)
SCENE 7 (Ariste, Chrysale)
ARISTE :
Alors mon frère ? Tu as parlé à ta femme ? Bonne nouvelle ?
CHRYSALE :
Pas vraiment.
ARISTE :
Ça veut dire quoi, pas vraiment ?
CHRYSALE :
Ma femme a décidé de marier Henriette à Trissotin.
ARISTE :
Et tu as répondu quoi ?
CHRYSALE :
Rien.
ARISTE :
Comment ça rien ?
CHRYSALE :
J'ai préféré rester prudent et me taire. Et puis, ne rien dire, c’est une manière de ne pas s’engager. Si je ne dis rien, c’est que je ne consens pas !
ARISTE :
Toi, prudent ? Vraiment ? Tu es surtout terrorisé par ta femme et lâche de surcroit !
CHRYSALE :
On voit bien que tu ne la connais pas !
ARISTE :
Et toi, tu ne connais pas le mot "non". Cela t’arrive - t-il quelquefois de dire NON ?
CHRYSALE :
Elle est effrayante !
ARISTE :
Là, tu exagères !
CHRYSALE :
Quand elle pique des colères, même les meubles tremblent de peur !
ARISTE :
Mais enfin Chrysale, tu n’es pas son domestique. Tu es l’homme de la maison et il faudrait de temps en temps que tu te comportes comme tel !
CHRYSALE :
Je sais, tu as raison.
ARISTE :
Il ne suffit pas de le dire. Il faut des actes !
CHRYSALE :
Je dois réagir.
ARISTE :
Tout-à-fait !
CHRYSALE :
Je suis le père de mes filles et j’ai aussi mon mot à dire en ce qui concerne leur avenir.
ARISTE :
J’aime t’entendre parler de la sorte. Alors montre à Philaminte qui décide dans cette maison !
CHRYSALE :
Henriette épousera Clitandre. C’est ma volonté.
ARISTE :
Voilà qui est bien dit !
CHRYSALE :
Va le chercher immédiatement, cette fois c’est décidé, je donne ma bénédiction à ce mariage.
ARISTE :
J'y cours, en espérant que tu ne changeras pas d’avis encore une fois !
CHRYSALE :
Non, cette fois, c'est décidé ! (il lève le poing avec héroïsme)
Je vais enfin montrer que je suis le maître chez moi !
ACTE III
SCENE 1 (Philaminte, Armande, Bélise, Trissotin, L’Épine)
PHILAMINTE :
Mesdames, asseyons-nous ici afin de savourer pleinement les derniers vers de M. Trissotin. Il nous faut en peser chaque syllabe avec la plus grande rigueur exégétique. C’est du pur génie !
ARMANDE :
Je trépigne d'impatience de découvrir enfin sa dernière production !
BÉLISE :
Cette attente est une véritable agonie. Je suis au bord de l’apoplexie intellectuelle !
PHILAMINTE (à Trissotin) :
Tout ce qui émane de votre esprit est pour moi un enchantement métaphysique.
ARMANDE :
Vous écouter est une délectation sans égale !
BÉLISE :
Un véritable festin offert à mes tympans affamés !
PHILAMINTE :
Je vous en conjure, ne prolongez pas le supplice et livrez-nous vos vers !
ARMANDE :
Faites diligence !
BÉLISE :
Hâtez-vous, nous sommes suspendues à vos lèvres !
TRISSOTIN :
Hélas, mesdames, ce texte n’est qu’un nouveau-né encore fragile. Son sort doit assurément éveiller votre instinct maternel, car c’est dans le gynécée de votre salon que je viens d’en accoucher.
PHILAMINTE :
Si vous en êtes le père, Monsieur Trissotin, j’aime déjà cet enfant !
TRISSOTIN :
Et bien, vous en serez la mère porteuse spirituelle !
BÉLISE :
Quelle vivacité d'esprit ! C'est proprement prodigieux !
SCENE 2 (Henriette, Philaminte, Armande, Bélise, Trissotin, L’Épine)
PHILAMINTE (interpellant Henriette qui tente de s’esquiver) :
Holà ! Où vas-tu ? Essayerais-tu de t’enfuir ?
HENRIETTE :
C'est juste que je ne voudrais pas casser l'ambiance de votre séminaire de haute voltige !
PHILAMINTE :
Reste ici, je te l’ordonne et viens nourrir ton esprit de ces mots merveilleux !
HENRIETTE :
J’avoue que je ne saisis pas les subtilités des règles de langage et franchement, maman, les spéculations de l’esprit ne sont pas de mon ressort.
PHILAMINTE :
Peu importe, reste ici ! J’ai d’ailleurs à t’entretenir ensuite d’un sujet de la plus haute importance pour ton avenir.
TRISSOTIN (à Henriette, d’un ton doucereux) :
Les sciences sociales n'ont manifestement rien pour enflammer votre cœur, mais peu importe car votre seule science à vous... c'est le magnétisme de votre regard.
HENRIETTE :
Aucune science, Monsieur, ne m’intéresse et je n’ai pas l’ambition de…
BÉLISE :
Je vous en prie, songeons à l’enfant nouveau-né qui attend ;
PHILAMINTE (à L’épine) :
Allons, jeune homme, apportez-nous des sièges !
(L’Épine s’emmêle les pinceaux et s’effondre lourdement au sol).
PHILAMINTE :
Quel empoté ! Est-il permis de choir de la sorte après avoir reçu mes leçons sur l’équilibre des corps ?
BÉLISE :
Imbécile ! Et bien sûr tu ignores les causes mécaniques de ta chute ? Sache qu’elle résulte précisément du fait que tu as écarté ton point fixe de ce que nous nommons le centre de gravité !
L’ÉPINE :
Je m’en suis parfaitement aperçu, madame... quand ma tête a tapé le sol !
PHILAMINTE (alors que L'Épine s'éclipse) :
Quel lourdaud !
TRISSOTIN :
Heureusement que sa tête n’était point faite de cristal !
ARMANDE :
Ah, il a de l’esprit en toute circonstance !
BÉLISE :
C’est une source qui ne tarit jamais.
(Elles s'asseyent).
PHILAMINTE :
Allons, servez-nous sans plus tarder ce délicieux banquet de mots !
TRISSOTIN :
Pour apaiser la faim gargantuesque que je lis dans vos yeux, huit petits vers me semblent bien dérisoires. Je crois qu’il ne serait pas malséant de joindre à cette épigramme, un sonnet de ma composition qui, dans un cercle littéraire que je fréquente, a été perçu comme le comble du raffinement. Je pense que vous le trouverez du meilleur goût !
ARMANDE :
Je n’en doute pas un seul instant.
PHILAMINTE :
Donnons immédiatement audience à ce chef-d'œuvre !
BÉLISE (interrompant Trissotin chaque fois qu’il s’apprête à déclamer) :
Je sens par avance mon cœur tressaillir d’aise. J’éprouve une passion obsessionnelle pour la poésie, singulièrement lorsque les vers sont tournés avec galanterie.
PHILAMINTE :
Si nous monopolisons la parole, il sera impossible à M. Trissotin de s'exprimer.
TRISSOTIN :
DIP…
BÉLISE (à Henriette qui veut parler) :
Silence, ma nièce !
ARMANDE :
Mais enfin, laissez-le lire !
TRISSOTIN :
DIPTYQUE AURORAL
L’aube cisèle un prisme ardent
Sur le limbe aux veines d’argent
L’onde module sa plainte austère
Puis se dissout, brume éphémère
BÉLISE :
Oh, le ravissant exorde !
ARMANDE :
Quelle tournure extraordinaire !
PHILAMINTE :
Il n’y a que M. Trissotin pour posséder le talent d'une versification aussi fluide !
ARMANDE :
« Diptyque auroral », c’est tellement bien dit !
BÉLISE :
L’idée de « l’onde qui module sa plainte », façon chant grégorien, me plonge dans le ravissement !
PHILAMINTE :
« Une brume éphémère » L’association de ces deux mots produit un effet admirable !
BÉLISE :
Chut ! Ecoutons la suite !
TRISSOTIN (qui recommence face à leur enthousiasme) :
Le soir dépose un voile mauve
Sur l’étang où dort l’onde alcôve
Le héron fige un vol pensif
Puis plonge au gouffre d’or massif
ARMANDE :
« l’onde alcôve » !
BÉLISE :
« le vol pensif » !
PHILAMINTE :
« le gouffre d’or massif » ! J’en frissonne !
TRISSOTIN :
La lune dore le saule las
Qui tremble aux frissons d’un trépas
Le vent tisse un linceul de soie
Puis s’éteint dans l’ombre qui ploie
BÉLISE :
Ah ! Je vous en prie, accordez-moi un instant pour respirer !
ARMANDE :
Octroyez-nous, s’il vous plaît, le loisir d’admirer la structure !
PHILAMINTE :
À l’écoute de ces vers, on sent couler jusqu'au fond de l’âme un fluide indéfinissable qui provoque la pâmoison.
ARMANDE :
« Le vent qui tisse un linceul de soie » La métaphore est d’une remarquable pertinence !
PHILAMINTE :
« L’ombre qui ploie », c’est vraiment d’un goût achevé ! C’est, à mon sens, un passage absolument remarquable.
ARMANDE :
L’image est incomparable !
BÉLISE :
Je suis de ton avis, cette « ombre qui ploie sous le fardeau », quelle inspiration !
ARMANDE :
J’eusse voulu être capable d’écrire ces vers !
BÉLISE :
Cette formule résume à elle seule tout le génie du poète !
PHILAMINTE :
Mais en saisit-on bien, comme moi, toute la profondeur exégétique ?
ARMANDE ET BÉLISE :
Mais bien sûr !
PHILAMINTE :
Ce vers clôt la strophe par une chute profonde. Après le tissage du « linceul de soie », tout s’achève. L’ombre « ploie », c’est-à-dire qu’elle cède, qu’elle s’incline. La nuit épuisée, triomphe et le vent s’éteint, non par violence, mais par lassitude. C’est admirable !
BÉLISE :
Quelle densité dans les images !
PHILAMINTE (à Trissotin) :
Mais lorsque vous avez écrit « l’ombre qui ploie », en mesuriez-vous, vous-même, toute la charge sémantique ? Pensiez-vous alors y loger tant d'esprit ?
TRISSOTIN :
Ma foi… C’est l’intuition du poète.
ARMANDE :
Je reste également obsédée par « le vent qui tisse un linceul ». La mort ici n’est plus un gouffre, elle devient un vêtement. Le poète esthétise l’effroi. La symbolique est remarquable !
PHILAMINTE :
Vraiment, ces deux quatrains sont d’une facture irréprochable. J’ai hâte d’entendre vos tercets.
ARMANDE :
Oh oui, lisez-nous la suite !
TRISSOTIN :
Mesdames, je m’exécute :
L’azur éclate en pâles éclats
L’astre s’épuise et perd ses droits
L’aube hésite au bord du combat
BÉLISE :
J’en ai des palpitations !
ARMANDE :
Mon Dieu, c’est une agonie de pur plaisir !
PHILAMINTE :
J’ai des frissons dans tout le corps !
BÉLISE :
« L’azur éclate en pâles éclats… », cela induit la fragilité ontologique du ciel !
ARMANDE :
« L’astre s’épuise et perd ses droits… » C’est d’une gravité juridique inouïe ! La lune, personne morale du firmament, se voit dessaisie de son usufruit nocturne par décret auroral. C’est très puissant !
PHILAMINTE :
« L’aube hésite au bord du combat... » L’aurore, par prudence stoïcienne, n’engage pas le fer contre la nuit. Elle pratique la guerre d’usure. Bref, l’aube est lâche, mais avec méthode. Monsieur Trissotin, vos vers portent l’art poétique au faîte de la perfection !
TRISSOTIN :
Le sonnet rencontre donc votre suffrage ?
BELISE :
Il est admirable, inédit ; nul n’a jamais produit d'œuvre aussi parfaite.
ARMANDE (avisant Henriette) :
Et toi, tu es capable de rester de marbre en entendant ces vers ? Ma pauvre sœur, tu n’as vraiment aucun sens du Beau !
HENRIETTE :
Ma foi, je fais ce que je peux et tant pis si mon esprit est moins réceptif au Beau que le tien !
TRISSOTIN :
Il se peut que mes vers importunent Mademoiselle Henriette.
HENRIETTE :
Non, pas du tout. À vrai dire, je ne vous écoutais pas !
PHILAMINTE :
Monsieur Trissotin, serait-ce abuser de votre temps et de votre talent, que de vous demander de nous livrer encore quelques-uns de vos merveilleux vers ?
TRISSOTIN :
Madame, je m’exécute avec plaisir ! En voici donc un autre, sur le thème de l’amour…qui a pour titre :
BALADE DE L’ÂME ASSERVIE
ARMANDE :
Vos titres sont toujours d’une insigne rareté.
TRISSOTIN :
Ton nom fleurit l’air de mes vœux
Comme un lys pur sous ciel d’azur
Mon âme, esclave de tes feux,
T’offre un serment constant et sûr.
Mes jours s’inclinent devant toi
Pareils à marbre sous l’ennui
Nul temps n’efface cet émoi,
Ni l’ombre, ni l’oubli, ni la nuit
BÉLISE, ARMANDE ET PHILAMINTE :
Ah !
TRISSOTIN :
J’ose y ajouter un tercet :
Ton souffle est l’encens de ma foi
Qui monte lent vers l’infini
Brulant l’autel de notre loi.
PHILAMINTE :
Vous vous êtes surpassé, Monsieur Trissotin ! Ce texte, ces vers, quelle merveille !
BÉLISE :
L’enveloppe allégorique est inestimable !
ARMANDE :
C’est incroyable ! La chute déjoue absolument toute attente !
PHILAMINTE :
La ferveur ici est si intense, qu’elle consume le support même du culte. La loi de l’amour est consumée par l’amour de la loi !
BÉLISE :
L’autel qui brûle signifie que le pacte n’est plus écrit, il est incandescent….
PHILAMINTE :
Je suis tellement impressionnée, je n’ai pas de mots pour exprimer mon admiration !
TRISSOTIN (à Philaminte) :
Mais si vous daigniez nous honorer de quelque production de votre cru, nous pourrions à notre tour verser dans l’admiration.
PHILAMINTE :
Je ne me suis pas encore essayée à la poésie, mais j’espère pouvoir bientôt vous soumettre, en amie, huit chapitres du Manifeste de notre académie féministe. Platon s’est borné à une simple esquisse spéculative lorsqu’il a rédigé le traité de sa République. Pour ma part, je souhaite mener à sa totale exécution l’idée que j’ai consignée en prose. Car enfin, j’éprouve un profond dépit devant le tort que l’on fait à notre sexe concernant les facultés de l’esprit. Je veux nous venger, toutes tant que nous sommes, de cette indigne catégorie où les hommes nous relèguent, limitant nos talents à des futilités et nous barrant l’accès aux sublimes clartés de la connaissance.
ARMANDE :
C’est vraiment faire insulte à notre intelligence que de penser que nous, les Femmes, ne sommes capables que d’accomplir des tâches subalternes et de mesurer l’effort de notre réflexion dans l’accomplissement du ménage, de l’éducation des enfants et de travaux mal rémunérés et mal considérés.
BÉLISE :
Il faut briser le plafond de verre de la bêtise et nous affranchir de cette tutelle historique !
TRISSOTIN :
Mesdames, mon respect pour la gent féminine est de notoriété publique. Et même si je rends hommage à l'éclat de leurs yeux, j’honore tout autant les lumières de leur esprit !
PHILAMINTE :
Sur ce point, notre sexe vous rend justice mais nous voulons démontrer à certains esprits qui nous traitent avec condescendance, que les femmes sont également dotées d’un bagage intellectuel ! Et nous prouverons à tous ces esprits obtus que nous sommes capables, nous aussi, de nous réunir, de tenir des assemblées et d’associer le beau langage aux hautes sciences. Et nous sommes aussi de nature à accueillir toutes les doctrines philosophiques, sans jamais nous laisser enchainer à aucune
TRISSOTIN :
Pour ce qui est de la méthode, je penche pour l’aristotélisme.
PHILAMINTE :
Pour ce qui est des pures abstractions, moi, je prône le platonisme.
ARMANDE :
Moi, c’est Épicure qui rencontre mon adhésion, ses dogmes sont d'une grande rigueur.
BÉLISE :
Pour ma part, je m’intéresse à la théorie des atomes, mais le vide, je l’avoue, ça m'angoisse un peu. Je préfère la théorie de la matière invisible.
TRISSOTIN :
Concernant les lois du magnétisme, Descartes s’accorde parfaitement avec mon jugement.
ARMANDE :
Moi, j’aime sa théorie des tourbillons.
PHILAMINTE :
Et moi, ses systèmes de mondes en gravitation.
ARMANDE :
Vraiment, il me tarde que nous puissions donner des conférences et qui sait, peut-être nous illustrer par quelque découverte mémorable.
TRISSOTIN :
Vu l’étendue de vos compétences, le public attend beaucoup de vous !
PHILAMINTE :
Pour ma part, sans vouloir me flatter, j’ai déjà fait une découverte majeure que j’ai d’ailleurs consignée dans un livre : j’ai distinctement observé des êtres vivants sur la Lune.
BÉLISE :
Moi, je n’ai pas encore vu d’êtres vivants, mais j’ai distingué des clochers aussi nettement que je vous vois.
ARMANDE :
Outre la physique, nous approfondirons aussi la grammaire, l’histoire, la versification, la morale et la politique.
PHILAMINTE :
Le développement personnel, c’est ma passion. Mais c'est chez les Stoïciens que je trouve les meilleurs conseils de vie. Leur concept du « sage » est juste incroyable.
ARMANDE :
Pour ce qui est du dictionnaire, nous allons organiser un grand nettoyage de printemps. Par pure hygiène mentale, nous avons listé une série de mots, de verbes et de noms que nous souhaitons voir disparaître. Dès notre première session, nous allons purger la belle langue de notre pays !
PHILAMINTE :
Mais le projet ultime de notre académie,...