Premier matin

Une femme se réveille au matin dans le lit d’un homme rencontré la veille dans une soirée. Sa première envie est de prendre la fuite. Mais, dès lors que l’homme se réveille à son tour, s’engage entre eux un tête-à-tête incertain, entre embarras et séduction, où pointent la peur de décevoir et la question de l’engagement. Et dans lequel chaque détail, chaque regard, chaque parole échangée peut construire leur histoire autant que la compromettre. Autant le dire, Premier matin est une comédie romantique.

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Lumière. Fin de matinée, dans un appartement.

Elle apparaît, sortant de la chambre à pas de loups, finissant d’enfiler un tee-shirt. Elle repousse doucement la porte derrière elle.
Elle semble prise d’une envie pressante, passe dans le salon direction le couloir et les WC. Puis disparaît.

 

Lorsqu’une main masculine pousse la porte de la chambre. Lui passe la tête, les cheveux ébouriffés, les yeux à peine entrouverts.
Bruit de chasse d’eau.
Aussitôt, lui s’éclipse dans la chambre en refermant la porte.

 

Elle revient dans le salon. Son regard entoure la pièce.
Elle s’approche de la bibliothèque, penche la tête, considère les titres de livres alignés dans les rayons.
Elle manipule du bout des doigts un bibelot en forme de grenouille, le retourne, l’examine curieusement puis le remet approximativement en place. Puis elle revient sur ses pas, s’approche du canapé, prend un coussin, le tripote machinalement. Son regard s’arrête longuement sur la reproduction d’un autoportrait de Van Gogh : les yeux perçants du peintre semblent la fixer.
Elle jette un œil vers la chambre, se décide à y aller, pousse la porte et cherche à tâtons. Elle disparaît une seconde, puis réapparaît avec entre les bras une jupe, une paire de chaussures et un petit sac à main en toile.
Elle repousse doucement la porte, revient dans le salon. Nerveuse et empressée, elle enfile sa jupe, ses chaussures, attrape sa veste.

 

Lui réapparaît à la porte de la chambre, en caleçon. Immobile, il la regarde.
Sans le voir, elle s’approche de la porte d’entrée de l’appartement en tapinois, tire le loquet d’ouverture...
Elle le voit au moment où la porte se referme sur elle. Elle s’arrête net.

 

Lui - Salut.

Elle - Euh... salut. En fait, je cherche la salle de bain...

Lui - Pas cette porte-là.

Elle - Je vois...

Lui - Dans le couloir, à côté des toilettes.

Elle - Ok.

 

Moment d’hésitation, puis elle entre, repousse la porte d’entrée et disparaît dans le couloir. Lui vient jeter un œil sur le palier, puis referme la porte.
Il passe derrière le comptoir, ouvre le frigidaire, prend une bouteille d’eau, en boit une bonne rasade.

Elle revient dans le salon.

 

Lui - Tu avais peur de prendre froid ?

Elle - Pourquoi ?...

Lui - Tu es très habillée pour aller dans la salle de bain...

Elle - Juste besoin d’un coup d’eau sur le visage.

Lui - Tu peux utiliser la douche...

Elle - Non non...

 

Un silence.
Elle remarque que la porte d’entrée est refermée, reste figée entre celle-ci et le couloir.

 

Elle - Quelle heure est-il ?

Lui - Je ne sais pas... Autour de midi...

Elle - Déjà...

Lui - J’ai une de ces barres, moi... Toi ça va ?

Elle - Ça va. Je ne courrais pas un marathon, mais ça va.

Lui - Je ne sais plus combien de temps on a...

Elle - Tard.

Lui - Oui, hein ?...

Elle - Pour ne pas dire tôt. – Un regard en coin. Suivi d’un silence qui en dit long. – Bon...

Lui - Tu partais, là ?...

Elle - Quand ?

Lui - Là, à l’instant. Tu partais.

Elle - C’est à dire, comme tu dormais...

Lui - Je ne dormais pas, je t’ai senti te lever.

Elle - Ah ?

Lui - Avec tes tortillements pour chercher ta culotte sous la couette... Tu m’as réveillé...

Elle - Désolée.

 

Un temps. Lui se baisse pour ranger la bouteille d’eau dans le frigo. Elle ne sait plus si elle doit rester ou partir.

 

Lui - Je fais un café ?

Elle - ...

Lui - Je ne suis bon à rien sans café. Ça te tente ? Je dois aussi avoir un paquet de biscottes qui traîne...

Elle - Si tu trouves du thé, plutôt. Parce que moi, le café à jeun...

Lui - J’ai du thé. – Il fouille dans les placards. – Je n’en bois jamais, mais Sophie a eu la bonne idée de m’en laisser une boîte.

Elle - Sophie ?

Lui - Mon ex.’.

Elle - Ah...

Lui - Je croyais t’en avoir parlé hier soir...

Elle - Possible...

Lui - Voilà ! – Il exhibe une boîte de thé avec hésitation. – Ça va, ça ?

Elle - S’il n’est pas périmé.

Lui, examinant la boîte - Ça se périme, le thé ?

Elle - Non mais laisse... Ça ira.

 

Moment de silence : lui remplit une bouilloire d’eau, la met à chauffer. Elle retire doucement sa veste, puis ne sait trop quoi faire...
Lui emplit un filtre de café moulu.

 

Elle - Tu veux de l’aide ?

Lui - Non merci, je préfère doser mon café moi-même.

Elle - Ok...

 

Elle regarde encore autour d’elle, évite le portrait de Van Gogh. Elle semble tout de même assez sceptique sur l’atmosphère générale de la pièce.
Lui met le café en route.

 

Elle - C’est moi ou ça sent le renfermé ?

Lui, humant l’air
- Ça ne me frappe pas...

Elle - Alors c’est moi.

Lui - Tu veux que j’aère ?

Elle - Si ça ne te gêne pas...

 

Lui la regarde, puis va ouvrir la fenêtre derrière lui. Elle s’approche du comptoir.

 

Elle - C’est pas mal, chez toi...

Lui - Tu trouves ?

Elle - Oui. C’est bien aménagé, bien entretenu...Tu vis ici depuis longtemps ?

Lui - Cinq ans et demi. C’est Sophie qui a arrangé l’appartement. Là, ça fait un peu vide, avec tout ce qu’elle a embarqué...

Elle - Elle est partie récemment ?

Lui - Six mois...

Elle - Ah oui... C’est tout frais.

Lui - C’est comme ça. Cinq ans de vie commune et puis...

Elle - Et puis ?

Lui, avec un geste vague - Pschitt...

Elle - Hun hun...

 

Un silence.

 

Lui - Mais on n’est pas en guerre, hein ! On se voit régulièrement. On a encore dîné ensemble la semaine dernière.

Elle - Bien...

Lui - Comment ?...

Elle - Non, je dis, c’est bien. C’est bien quand ça se passe bien... Enfin, c’est mieux... Et c’est toi qui...

Lui - C’est elle. – Il dispose deux tasses sur un plateau, un paquet de sucre. – Mais c’est aussi moi, en fin de compte. C’est l’usure, cinq ans l’un sur l’autre, on a envie de voir autre chose...

Elle - Carrément...

Lui - Je me demande parfois si je ne devrais pas chercher ailleurs...

Elle - Ailleurs ?

Lui - Un autre appartement. Celui-là est presque trop grand, maintenant...

Elle - C’est pas idiot...

Lui - Tu crois ?

Elle - Je dis ça comme ça... D’autant qu’il est un peu sombre, aussi, non ?

Lui - C’est le seul inconvénient, on n’a pas le soleil avant 16 heures. – Il vient poser le plateau sur la table basse. – Tu surveilles l’eau, je vais aux... Je reviens.

Elle - Ok.

 

Lui disparaît dans le couloir, direction les WC.
Elle fouille dans son sac et sort son téléphone portable. Elle pianote dessus, le colle à son oreille.

 

Elle, impatiente
- Allez, Sarah !... S’il te plaît... – Elle a une moue contrariée. – Merde !

 

Elle entend le bruit de la chasse d’eau et aussitôt enfouit le portable au fond de son sac. Lui revient dans le salon.

 

Lui - Bien dormi, au fait ?

Elle - Comme une souche.

Lui - La literie a été changée l’année dernière. On a mis le paquet, mousse triple épaisseur, avec ressorts biconiques. Le paradis du matelas...

Elle - Au moins une chose que ton ex. t’a laissé...

Lui - Exact... – Il va dans la cuisine. – Où en est la bouilloire ?

Elle, évasive - Elle chauffe.

 

Silence.
Lui revient dans le salon la cafetière à la main. Elle l’observe tandis qu’il remplit sa tasse.

 

Elle - Il n’est pas un peu large, ton caleçon ?

Lui - Pardon ?

Elle - Je ne sais pas, j’ai l’impression que tu flottes...

Lui, il se regarde - Je flotte ?

Elle - Ou alors, c’est de te voir comme ça...

Lui - Tu n’aimes pas ?

Elle - C’est pas ça mais...

Lui - Ok, je vais enfiler quelque chose.

 

Après un regard éclair, lui s’éclipse dans la chambre.
La bouilloire commence à siffler. Elle hésite, puis va derrière le comptoir et retire la bouilloire du feu. Elle ne sait pas où la poser.
Lui réapparaît vêtu d’un pantalon africain.

 

Elle - Je fais quoi avec l’eau ?...

Lui - Attends... – Il la rejoint derrière le comptoir. – Donne.

Elle - Fais attention, elle est bouillante...

 

Elle lui donne la bouilloire. Ils semblent à la fois empotés et comme troublés de se retrouver si près l’un de l’autre. Moment singulier, gêne perceptible.

 

Lui - Je n’ai pas de théière, je verse directement dans la tasse ?

Elle - Ok... – Lui repart dans le salon, la bouilloire à la main. – Et les biscottes ?

Lui - Le placard en face de toi.

 

Elle ouvre le placard face à elle.
Lui remplit une des tasses d’eau bouillante, puis revient dans la cuisine tandis qu’elle fouille dans le placard à la recherche des biscottes.

 

Lui - Non, pas celui-là.

Elle - Tu m’as dit en face...

Lui - Oui, mais non. – Elle s’écarte, lui passe devant elle et ouvre le placard voisin. – Excuse-moi, je suis un peu au radar...

 

Lui prend le paquet de biscottes, referme le placard. Elle se dégage encore pour le laisser passer. Lui pose les biscottes sur la table et s’assoit.
Silence.
Elle revient lentement vers le canapé, plonge un sachet de thé dans sa tasse. Puis s’éloigne sa tasse à la main et vient s’appuyer sur le comptoir. Lui touille son café.

 

Elle - Tu es un ami de Manu.

Lui - Oui, Manu, le mec de Cécile...

Elle - C’est ça. Moi, c’est Agathe.

Lui - Je sais.

Elle - Je suis la sœur de Sarah, l’amie d’enfance de Cécile...

Lui, beurrant une biscotte - Sa petite sœur...

Elle - Ça se voit tant que ça ?

Lui - Non, c’est toi qui me l’a dit.

Elle - Ah bon ?

Lui - Tu me l’as dit cette nuit, tu ne te rappelles pas ?

Elle - Pas vraiment. Mais j’étais tellement saoule, cette nuit. Une catastrophe... – Léger silence. Elle souffle pour refroidir son thé. – Toi, c’est Sylvain.

Lui - Damien.

Elle - Ah oui, Damien ! Excuse-moi !...

Lui - Il n’y a pas de mal.

Elle - J’ai toujours un mal fou avec les noms...

Lui - Ça arrive. – Il croque dans une biscotte. – Si c’était Marcel, tu aurais...

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Posté le 23 juin 2026 par ROUQUETTE Eric

ROUQUETTE Eric
ROUQUETTE Eric

Prix Jeune Théâtre de l’Académie française et nommé aux Molières, je suis l'auteur de Signé Dumas, Une nuit au poste, La véranda, Livret de famille, Des amis fidèles ou 2+2.

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