La fontaine miraculeuse
Dans les années 60, Belle Fontaine est un petit village qui se meurt au grand désespoir du maire et de ses administrés. Lorsque survient Maria Fratelli, une journaliste, critique culinaire égarée. Maryline et les membres de sa troupe décident de mettre leurs talents d’acteurs au service de la commune en faisant croire à leur visiteur que la fontaine possède des pouvoirs incroyables. Dès lors chacun va jouer sa partition afin de retenir la journaliste peu encline à vouloir s’attarder dans ce trou perdu. Céline va jouer la pauvresse à qui la fontaine va donner la richesse, Eric va faire le ravi du village et découvrir l’intelligence qui lui manquait, quant à Félix qui s’est présenté en faisant l’aveugle, grâce aux vertus supposées de la fontaine, c’est tout naturellement qu’il recouvrera la vue. Maria Fratelli promet de revenir le lendemain pour mener une enquête plus approfondie sur cette fontaine miraculeuse et ses effets thérapeutiques; tous commencent à se rendre compte qu’ils sont allés trop loin dans la mystification mais comment revenir en arrière? Cette chronique théâtrale truffée de références de l’époque fera revivre de manière humoristique le contexte des années 60.
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Éric- Aline ! Aline ! Aline ! Reviens ! Aline !
(Éric, après être allé à la poursuite d’Aline jusqu’en coulisse, revient en trainant les pieds puis s’assied sur le banc en se tenant la tête entre ses mains. Arrivée, côté jardin du Maire.)
La maire- Et bien Éric, c’est toi qui brailles comme ça ? Que se passe-t-il ?
Éric- « Et j’ai crié, crié Aline pour qu’elle revienne. »
La maire- Oui, pour ça, on a bien entendu, et alors ?
Éric- Ben alors, elle n’est pas revenue.
La maire- Ca ne m’étonne pas. Moi si on me crie dessus, je ne suis pas sûr que ça me donne envie de revenir… Alors si je comprends bien, tu t’es fâché avec Aline ? Qu’as-tu donc fait pour la contrarier ?
Éric- Elle veut mettre une mini-jupe pour aller au bal du 14 juillet. Vous rendez-vous compte ? Une mini-jupe !
La maire- Et alors ? Il parait que c’est la nouvelle mode.
Éric- A Paris peut-être mais ici, à Belle-Fontaine ! Je n’ai pas envie que des tas de types viennent lui mettre la main aux fesses… Je lui ai dit que je n’étais pas trop d’accord… Vous savez ce qu’elle m’a dit ?
La maire- Non.
Éric- Elle m’a dit ; « Éric, Nous sommes au 20 ième siècle, en 1966 pas en l’an 40. Je te rappelle que j’ai plus de 21 ans depuis longtemps, je suis donc majeure, alors cesse de vouloir me commander… Moi, pour tenter de la calmer, je lui ai mis les mains sur les hanches, vous savez, comme dans la chanson. (Il chante.) « Laisse mes mains sur tes hanches. »
La maire- Et évidemment, ce n’était pas le bon moment.
Éric- Comment l’avez-vous deviné ? Elle m’a regardé furieuse… Je lui ai dit : Ne fais pas ces yeux furibonds. Comme tu l’as dit toi-même, nous ne sommes plus au moyen âge, nous sommes en 1966. Est-ce de ma faute si dès que je te regarde, j’ai envie de te dire : « Biche oh ma Biche, lorsque tu soulignes au crayon noir tes jolis yeux, biche oh ma biche, moi je m'imagine que ce sont deux papillons bleus » alors elle m’a dit : « Continue à faire le juke-box si ça te chante, moi, je préfère m’en aller… Et c’est ce qu’elle a fait. Elle est partie en me laissant comme une vieille chaussette, c’est fou, non ?
La maire- Éric, si tu veux un conseil, écoute-moi bien. La prochaine fois, garde les mains dans le fond de tes poches, ça t’évitera les fâcheries.
Éric- Vous savez Madame la Maire, je ne pensais pas à mal, ça me fait de la peine de m’être disputé avec Aline. J’espère que ce n’est pas pour toujours. Et si ça l’était ? Comme dit Johnny : « Noir c’est noir, il n’y a plus d’espoir, oui gris c’est gris et c’est fini ? » Non, ce n’est pas fini, n’est-ce pas ?
La maire- Mais non, voyons, bien sûr que ce n’est pas fini.
Éric- Parce que si c’était le cas, je n’aurais plus qu’à me noyer dans la fontaine, moi et mon chagrin.
La maire- Ne fais pas cela malheureux, tu risquerais de la polluer. Maintenant écoute-moi au lieu de pleurnicher. Si tous les habitants de ce village se suicidaient après chaque dispute conjugale, crois-moi qu’il n’y aurait plus aucune place dans le cimetière depuis bien longtemps.
Éric- Vous croyez ?
La maire- Si je te le dis !
Éric- Merci Madame la maire, c’est gentil de me remonter le moral. Je vais pouvoir retourner au boulot. Au fait, vous l’avez entendu le nouveau succès d’Henri Salvador ? (Il chante.) « Le travail c’est la santé, rien faire c’est la conserver, les prisonniers du boulot font pas de vieux os… »
Félicie- (Elle crie) Éric ! Éric ! Attends-moi ! Éric !
La maire- Inutile de t’égosiller, Félicie. Tu vois bien qu’il est déjà parti. Il ne t’entend pas.
Félicie- Il ne m’entend pas ou il fait semblant de ne pas m’entendre. Je le connais l’animal, ce n’est pas lui qui viendrait aider sa soeur à porter les provisions.
La maire- Allons, allons Félicie, ne sois pas trop injuste, tu sais bien que ton frère est un brave garçon.
Félicie- Brave peut-être mais ça ne l’empêche pas d’avoir un poil dans la main. La preuve, tu l’as entendu comme moi chanter cette chanson idiote.
La maire- Tu ne vas tout de même pas lui reprocher d’avoir le cœur gai.
Félicie- Aux innocents les mains pleines. Facile d’avoir le cœur joyeux quand c’est la soeur qui s’occupe de tout.
La maire- Tu sais, Félicie, depuis le temps que je le connais, je peux te l’assurer, Éric est un garçon sensible, très sensible… Il peut passer du rire aux larmes très rapidement… En fait, il est un peu comme Christophe Colomb. Lui aussi, il a des états d’âmes, Éric.
Félicie- Je ne comprends rien à ton charabia.
La maire- Ce n’est pas grave, je veux juste te dire que si tu étais arrivée cinq minutes avant, tu l’aurais trouvé pleurant comme un veau égaré. Le pauvre était inconsolable.
Félicie- Allons bon ! Que lui était-il arrivé à ce petit bichon pour qu’il soit si chagriné ?
La maire- Il venait de se disputer avec sa petite amie.
Félicie- Ah la belle affaire !
La maire- Je peux comprendre qu’il soit peiné… Vois-tu, Félicie, déjà qu’il n’y a plus beaucoup de belles filles dans le village, si ton frère commence à s’embrouiller avec celles qui restent, il n’aura plus qu’à se faire moine, c’est moi qui te le dis.
Félicie- Ne parle pas de malheur, j’en ai besoin au restaurant. Si tu crois qu’on est assez de deux. Je peux t’assurer qu’on ne chôme pas, c’est bien pour ça qu’il faut que j’y aille, je ne voudrais pas me mettre en retard.
La maire- Félicie, je ne te laisserai pas partir avant de connaitre le menu de ce midi. Qu’y aura-t-il à la carte aujourd’hui ?
Félicie- J’ai réussi à avoir des giroles avec le petit Laurent, donc ce midi, ce sera rôti de veau aux giroles.
La maire- Et ton veau, il vient d’où ?
Félicie- D’où veux-tu qu’il vienne ? De chez Blanchard, comme d’habitude. Qu’est-ce que tu croyais ? Qu’il avait pris l’avion pour venir jusqu’à chez moi ?
La maire- Et il y aura des pommes de terre ?
Félicie- Bien sûr qu’il y aura des pommes de terre. De la belle de Fontenay si tu veux tout savoir.
La maire- Tu mettras du romarin, n’est-ce pas ?
Félicie- Evidement et aussi du thym et de la fleur de sel.
La maire- Ah Félicie ! Je te l’ai déjà dit, tu mériterais de figurer dans les meilleurs guides touristiques. Tu gâches ton temps et ton talent dans un trou perdu comme ici. Si tu t’installais, à la ville, crois-moi, il ne faudrait pas un an pour que tu sois enfin reconnue.
Félicie- A quoi ça sert d’être reconnue si toi-même tu ne reconnais pas les autres ? Qu’est-ce que c’est que cette idée de vouloir me faire déménager. Si ça t’embête que je sois là, dis-le tout de suite… Tu ne trouves pas qu’il y a déjà bien assez de commerces fermés sur la commune ?
La maire- Si je te parle d’installation à la ville, c’est parce que tu le vois bien, ici, nous sommes tous en train de crever à petit feu, le village se meurt, il n’y a plus d’avenir…Depuis que l’usine a fermé, beaucoup sont partis… Bientôt nos commerces déclineront les uns après les autres. Que pourrons-nous y faire ? D’après nos chers technocrates, ce n’est que le début de la fin, je me demande bien dans cinquante ans ce qui restera de notre ruralité.
Félicie- Délaisser notre belle campagne pour aller m’enfermer dans un clapier en béton au milieu des gaz d’échappement, merci bien ! Tu m’entends ? Il n’en est pas question.
La maire- Ne te méprends pas, ma chère Félicie, je ne souhaite nullement que tu quittes le pays mais quand on a goûté à ta merveilleuse cuisine, on aurait tellement envie que tu la fasses découvrir à d’autres et pourquoi pas aux touristes.
Félicie- Les touristes ? Pour ce qu’ils savent apprécier… J’ai entendu dire que les américains adoraient manger leur steak haché entre deux tranches de pain et qu’ils faisaient la queue pour acheter cette nourriture.
La maire- Oui, j’en ai aussi entendu parler, il parait même que chez eux, il existe des centaines de magasins qui proposent ce genre de sandwiches. Ils appellent ça du nom de leurs propriétaires, des Mc Donald, je crois… Enfin rassure-toi, Félicie, nous autres avons trop de respect pour la gastronomie pour que cette mode arrive chez nous.
Félicie- A ta place, je ne serais pas si catégorique, après la guerre, ils ont bien réussi à nous refiler leurs chewing-gums et leurs cigarettes, tu verras qu’un jour, ils nous forceront à manger leurs saloperies et personne n’y trouvera rien à redire.
(Arrivée côté cour de Maryline.)
Maryline- Bonjour, bonjour ! Bonjour Félicie ! Bonjour Albertine ! Alors ? On profite du soleil ?
La maire- Bonjour Maryline ! Comme tu le vois. Après tout, c’est l’été, on peut bien en profiter un petit peu, n’est-ce pas Félicie ?
Félicie- Parlez pour vous ! Si vous croyez que j’ai le temps de me dorer la pilule.
Maryline- Félicie, ce sera la pensée du jour : « qui ne se dore pas la pilule reste blanc comme un cachet » N’oublie pas de la marquer sur ton ardoise.
Félicie- je vais plutôt écrire qu’il vaut mieux tourner sept fois sa langue dans sa bouche, ça évite de dire des bêtises. Sur ce, je vous laisse cancaner, j’ai du travail.
La maire- A ce midi ! N’oublie pas de me réserver ma table habituelle.
Maryline- Moi aussi, j’ai réservé. Je viendrai avec quelques membres de la troupe, du moins ceux qui ne sont pas partis en vacances.
Félicie- En tous les cas, soyez ponctuels parce que je vous rappelle que dans mon restaurant, si parfois vous attendez, le rôti, lui n’attend pas.
(Elle sort.)
Maryline- Elle a l’air en forme, notre Félicie. Toujours un sacré...