Jeux de Rôles

Une comédie romantique et sociale à trois personnages :
Kamel, patron de start-up, est amoureux de Claire, la sœur d’un de ses salariés, Laurent. Claire consacre toute sa vie à l’association de défense des migrants pour laquelle elle travaille. Désespérant de l’intéresser, Kamel va se faire passer pour un réfugié afin de la séduire, mais piégé par son mensonge et par la générosité de Claire, il se verra contraint d’aller beaucoup plus loin qu’il ne l’envisageait… Ira-t-il jusqu’au bout de son mensonge ?

Si le propos renvoie à une réalité socio-économique très actuelle, il s’inscrit néanmoins dans une trame de comédie proche tantôt de Marivaux tantôt du vaudeville. L’humour des dialogues et le comique de situation permettent ainsi d’aborder légèrement des problématiques contemporaines, tout en suscitant la réflexion du lecteur.

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Une chambre dans un centre de rétention administrative. Un homme portant des lunettes de vue fait les cent pas, visiblement préoccupé. Tout à coup il s'arrête, semble réfléchir, puis s'assied sur la chaise.

KAMEL

Je ne comprends pas. Non, vraiment, je comprends pas. J'avais tout calculé pourtant - le jour, l’heure... Et puis me voilà ici... comme un con. Ici, c’est une chambre, ma chambre depuis 15 jours, au centre de rétention administrative. Moi, Kamel, Français né à Courbevoie en 1987, je marine en attendant qu’on me notifie la décision des "autorités compétentes". Lesquelles réfléchissent à me renvoyer dans mon pays d’origine ! Mais il est ici mon pays d'origine ! Je suis né à Courbevoie, bon sang ! Je nage en plein cauchemar. Kafka à côté de moi, c’est de la petite bière. Ça vous épate, hein ? Vous vous demandez comment c’est possible ? Ouais, si ça se trouve, ça vous étonne même pas, on voit tellement de trucs aberrants de nos jours. Et peut-être que je l’ai bien mérité, hein ? J’ai voulu faire le malin et voilà... Here I am, comme on dit en anglais. Je vais essayer de vous raconter, peut-être que ça me permettra d'y voir plus clair. Bon, récapitulons.

Une autre partie du décor s’éclaire sur une table de bistrot et deux chaises. Un homme est assis là. Kamel le désigne au public.

KAMEL

Le type-là, c’est Laurent, mon collaborateur – enfin il serait plus juste de dire que c'est mon employé, sauf qu’on évite cette expression dans les start-up, parce qu'on fait tous semblant d'être à égalité et de bosser par passion, entre potes, dans une ambiance cool. Un peu comme des poissons rouges qui s’éclateraient dans leur aquarium coupé du monde - sauf qu’en dehors des heures de boulot, la réalité est bien là avec le loyer à payer, et les factures du mois et donc personne n’a envie de se faire virer. Mais je diverge. Laurent, donc, c’est un de mes salariés. C’est un garçon plein de qualités, qui ne fait pas semblant de se passionner pour son boulot : pour le moment ce qu’il fait l’amuse encore...

Une femme entre et vient s’asseoir près de Laurent. Elle porte un sac d'où dépassent deux bâtons soutenant une banderole enroulée.

CLAIRE

Salut !

KAMEL

Ah, déjà ?! Bon ben là c’est Claire, la soeur de Laurent. Je vous laisse faire sa connaissance.

LAURENT (en montrant la banderole)

C'est quoi, cette fois ?

CLAIRE

Il y a un rassemblement pour les sans-papiers devant la préfecture tout à l'heure.

LAURENT

Ben voyons. Tu me promets que tu fais gaffe ? Pas comme la dernière fois...

D'un geste vif, Claire lui dépose un baiser sur la joue.

CLAIRE

T'inquiète. Tu as pensé à mes pattes ?

Laurent sort de son sac deux espèces de tentacules noirs en peluche.

LAURENT

Tiens ! Je t’avais bien dit : il t’en faut 8, pas 6 !

CLAIRE

Pourtant, les insectes...

LAURENT

Oui, mais une araignée, c’est pas un insecte, je te l’ai déjà dit. T’écoute rien.

CLAIRE

Excuse-moi, mais on est un peu débordés à l’asso en ce moment.

LAURENT

"En ce moment" ?! T’es tout le temps débordée, ma vieille...

CLAIRE

Ben ouais ! La subvention de la mairie a été revue à la baisse et on a de plus en plus de problèmes de trésorerie – et avec tous ces mineurs isolés qui nous arrivent, c'est vraiment pas le mom...

LAURENT

Hein ? Ah oui, les jeunes quoi. Quand j’entends « mineurs isolés », moi je vois « Germinal » avec Renaud tout seul au fond d’une galerie de mine qui va s’écrouler ...

CLAIRE

Mais c’est ça, justement ! Ces jeunes, tout s’écroule autour d’eux : ils ont quitté leur famille, leur pays, ils ont perdu tous leurs repères et ils arrivent dans un endroit dont ils n’ont pas les codes, tu imagines, c’est terrible...

LAURENT

Oui, Claire, je sais, tu m’en parles tous les jours. Bon, écoute, il y a Kamel qui va passer - tu fais gaffe, hein ? Tu te souviens, on n’habite pas ensemble !

CLAIRE

Ah oui, c’est vrai... C’est où déjà, ton appart de jeune cadre dynamique ?

LAURENT

Au bord du Canal, ça aussi je te l’ai dit.

CLAIRE

Et à quoi ça te sert d’inventer des trucs pareils ? Tu as honte ? Mais tu sais qu'il y en a plein, des salariés qui restent chez papa-maman parce qu'ils ne gagnent pas assez pour se payer un loyer ? Il est pas idiot, ton Kamel, il sait bien qu’avec ton salaire...

LAURENT

Ben non, justement, il sait pas ! Et dans la boîte, les apparences, ça compte, crois-moi ! Alors, un appart avec ma soeur, à mon âge, franchement... Je préfère qu’ils m’imaginent dans un loft avec vue sur un quai de Seine.

CLAIRE

Un vrai piège à filles, ton appart, dis donc !

LAURENT

Alors, tu évites ce genre d’expressions devant Kamel, OK?

CLAIRE

Ah, c’est vrai que Monsieur s’est refait une virginité pour plaire à la belle Aïcha ! Tu en es où avec elle d’ailleurs ? Ça progresse ?

LAURENT

A vrai dire, je marche un peu sur des oeufs. Je ne sais pas quel est le délai normal pour passer de la drague à la drague plus-plus... Mais tais-toi, voilà Kamel.

Pendant leur conversation, la lumière est peu à peu descendue sur Kamel dans sa chambre du centre de rétention. Il apparaît dans la lumière du bistrot.

KAMEL (debout près de la chaise de Claire)

Bonjour, Claire, vous allez bien ?

CLAIRE

Ça va, merci.

KAMEL

Vous buvez quelque chose ?

CLAIRE

Merci, non, je dois repartir.

KAMEL

Oh, déjà ?

LAURENT

Elle est débordée.

Claire ramasse son sac et sa banderole.

CLAIRE

Je file !

LAURENT (de manière à n'être entendu que de Claire)

Tu fais gaffe à toi, hein ?

De la main, Claire lui adresse un au-revoir désinvolte et sort.

KAMEL

Et merde...

LAURENT

Ça, c’est qu’on appelle "se prendre un vent"... Désolé.

KAMEL

J’ai vraiment pas la cote avec ta soeur.

LAURENT

Je t’avais prévenu, elle ne s’intéresse qu’à son asso de défense des migrants. Là, elle est à fond sur le dossier des mineurs isolés.

KAMEL

Les mineurs ? Je croyais qu’on avait fermé les derniers puits en France ?

LAURENT

Mais non, pas ceux-là ! Les mineurs, les moins de 18 ans !

KAMEL

Je te fais marcher, Laurent, je sais ce que c’est qu’un mineur isolé !

LAURENT

Ah... Dis-moi, je voulais te demander un truc... Elle en est où, ta cousine, par rapport à moi ?

KAMEL

Comment ça, elle en est où ? C’est quand même pas à moi de te le dire, si ?

LAURENT

Je suis dans le brouillard complet. On est sortis ensemble cinq fois, j’ai l’impression qu’on s’entend super bien et en même temps, je me demande si ça compte pour elle, parce qu’elle voit beaucoup de monde, elle sort tout le temps.

KAMEL

Oui, Aïcha a un sacré réseau. Elle est très populaire. Qu’est-ce que tu veux, le charisme, c’est notre gros atout dans la famille !

LAURENT

Oui, un atout majeur, j’ai pu le constater à l’instant...

KAMEL

Tu es très drôle, toi, tu sais ?

LAURENT

Mais elle t’a rien dit, Aïcha ?

KAMEL

Tu crois quoi ? Qu’on est super copines, qu’elle m’invite à ses soirées pyjama et qu’on se dit tout ? Ce que je sais, c’est qu’il y a pas mal de mecs qui lui tournent autour, dont certains avec de belles situations, si tu vois ce que je veux dire. Elle adore les endroits sélects et branchés, la cousine, alors financièrement, il vaut mieux avoir du répondant.

LAURENT

Ah...

KAMEL

Oui. Si tu veux l’éblouir et surtout la garder, je te conseille de passer à la vitesse supérieure.

LAURENT

Ah...

KAMEL

Bon, t’arrête avec tes "ah..." ! Je sais bien que tu es en train de te dire qu’avec ton salaire, c’est pas gagné. Mais j’ai une proposition à te faire, ça fait quelque temps que j’y pense : je vais te faire passer chef d’équipe.

LAURENT

Non ?! C’est... c’est génial !

KAMEL

Ça fait un moment que tu es dans la boîte, tu t’investis, tu bosses plutôt bien, tu as le sens des responsabilités et tous tes collègues t’apprécient. Et comme on a plein de commandes qui arrivent et que je ne peux pas être partout, ça me permettra de déléguer davantage.

LAURENT

Et... du coup...?

KAMEL

Ah, mieux. Nettement.

LAURENT

Aaaahhh !

Kamel griffonne un montant sur un dessous de verre et le montre à Laurent.

LAURENT

Aaaaaahhhhhhhhh !!

KAMEL

Tu vois.

LAURENT

C’est... c’est bien.

KAMEL

Maintenant que je t’ai rencardé sur ma cousine, tu peux me dire comment m’y prendre pour attirer l’attention de ta sœur ?

LAURENT

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Posté le 27 juin 2026 par Nathalie Charade

Nathalie Charade
Nathalie Charade

J'aime par-dessus tout écrire, jouer, regarder les autres jouer, refaire le monde autour d'une table -- tout ça dans le désordre. Je suis à l'aise avec les mots plus qu'ailleurs.

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