Le Printemps des despotes
Un despote fantasque qui invente des mots nouveaux afin de les déclamer à son peuple puis de les inclure dans le dictionnaire, s’inquiète du retour du printemps qui n’arrive pas. Le tyran et son équipe de ministres, outre le retour du printemps, tentent de gérer la fin d’une guerre, le mécontentement du peuple et Rolande, une cousine embarrassante du despote.
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ACTE I
Scène 1
Le despote, la Première Ministre, l'huissier n°1, le ministre de l'intérieur, le ministre de la culture, la ministre de la guerre.
À l'ouverture du rideau, le despote admire une carte de son pays.
LE DESPOTE (enthousiaste) – Vraiment très réussie ! Cette carte est une merveille ! Je suis très satisfait ! Que l'on fasse entrer l'artiste, je vais le décorer de mes propres mains !
LA PREMIÈRE MINISTRE (à l'huissier) – Faites quérir le peintre !
L'HUISSIER N°1 (surpris) – Pardon ?
LA PREMIÈRE MINISTRE – Faites entrer le peintre quoi !
L'HUISSIER N°1 – Ah ? Ben, dis comme ça, c'est plus clair !
LE DESPOTE – Qu'est-ce que c'est que cet abruti ?
LA PREMIÈRE MINISTRE – Le nouvel huissier, Votre Majesté.
LE DESPOTE – Il est visiblement incompétent. Qu'est-ce qu'il fout ici ?
LA PREMIÈRE MINISTRE – Il a eu sa place par relations, Votre Majesté.
LE DESPOTE – Relations ? Quelles relations ?
LA PREMIÈRE MINISTRE – Il s'agit d'un cousin du côté de votre arrière grand-tante, Votre Majesté.
LE DESPOTE (très embarrassé) – Ah, oui ?.. Et... c'est moi qui... ai reconnu ses... mérites ?..
LA PREMIÈRE MINISTRE – Parfaitement Votre Majesté.
LE DESPOTE – Bon, bon ! Laissons cela et recevons notre excellent artiste !
L'HUISSIER N°1 (annonçant pompeusement) – Votre Majesté : votre peintre passe votre porte !
Entre le peintre, intimidé.
LE DESPOTE (agacé) – Oui, oui, c'est bon... disposez ! (Au peintre.) Entrez ! Entrez, donc mon ami ! (Aux autres.) Les artistes, soit ils sont exubérants, soit ils sont d'une timidité maladive ! (Allant vers l'artiste.) Entrez vous dis-je ! Nous n'allons pas vous manger ! Enfin... pas tout de suite !..
Tout le monde rit, sauf le peintre qui semble terrorisé.
LE DESPOTE – Alors, comment s'appelle notre génie de la palette ?
LE PEINTRE (rendu idiot par la peur) – Je ne sais pas, Votre Majesté.
LE DESPOTE (interloqué) – Vous ne savez pas ?
LE PEINTRE – Là, tout de suite, non, Votre Majesté...
LE DESPOTE (aux autres) – Ils sont tous devenus crétins dans ce pays, ou quoi ?
LE MINISTRE DE LA CULTURE (consterné) – Hélas, Votre Majesté ! Et c'est votre Ministre de la Culture qui s'exprime !
LE DESPOTE – Bon, faites-le parler !
LE MINISTRE DE L'INTÉRIEUR (relevant ses manches, menaçant) – Bon ! À nous deux mon gaillard !
LE DESPOTE (s'interposant) – Mais non ! Laissez faire le Ministre de la Culture... (Au Ministre.) procédez !
LE MINISTRE DE LA CULTURE (maladroitement) – Dis-donc, toi, le barbouilleur du dimanche, c'est quoi ton blase ?
LE PEINTRE – Comment ?
LE MINISTRE DE LA CULTURE (renonçant) – Votre Majesté...
LE DESPOTE - Soit il ne comprend pas notre langue, soit il est idiot. Vous devriez sans doute laisser intervenir le Ministre de l'Intérieur...
LE MINISTRE DE L'INTÉRIEUR (empoignant le peintre) – Tu vas causer, oui ?
LE PEINTRE (criant son nom) – Czarmansky ! Czarmansky !
LE MINISTRE DE L'INTÉRIEUR – Et sois poli ! (Il frappe.)
LE PEINTRE – Aïe ! Aïe ! Aïe ! Czarmansky ! Czarmansky ! Aïe ! Aïe ! Aïe !
LE DESPOTE (désappointé) – C'est tout de même malheureux ! Moi qui me faisais une joie de remettre une décoration, avec le petit coussin rouge et tout, et tout ! Voilà que je tombe sur un métèque qui nous fait des histoires et dont on n'arrive même pas à savoir le nom !
LE PEINTRE (dans un souffle) – Votre Immensité ! Je m'appelle Czarmansky ! Je m'appelle Czarmansky !..
LE MINISTRE DE L'INTÉRIEUR (lâchant le peintre de surprise) – Ça alors, il parle notre langue !
LE DESPOTE – Vous faites des miracles, Fouchard ! Bon, arrêtez de cogner, on va pouvoir procéder à la remise de décoration. Qu'on m'apporte le coussin !
L'HUISSIER N°1 – V'là l'coussin, Votre Majesté !
Il le pose sur un siège.
LE DESPOTE (trépignant) – Mais non ! Il me gâche tout cet abruti ! La médaille sur le coussin ! Et le coussin à plat sur les mains ! Faites quelque chose !
Le Ministre de l'Intérieur prend le coussin et le pose dans les mains de l'huissier, en le forçant à tendre les bras, tandis que le Ministre de la Culture dépose la médaille sur le coussin, puis pousse l'huissier dans le dos en direction du Despote. Les autres ministres se tiennent autour du despote pendant la cérémonie.
LE DESPOTE (plaçant tout le monde) – Bon, vous...là ! Et vous...là ! (À l'huissier.) Approchez-vous du Ministre et tendez votre coussin, que diable ! (Aux ministres.) Messieurs Dames les Ministres, nous aurons une discussion sérieuse après ces festivités : une reprise en main du peuple s'impose, il y a du relâchement !
Le Ministre de la Culture saisit la médaille sur le coussin et la remet au despote qui la place sur la poitrine du peintre.
LE DESPOTE – Votre nom, déjà ?
LE PEINTRE – Czarmansky, Votre Immensité !
LE DESPOTE (définitif) – Trop long ! Charki, on va vous appeler Charki ! Moi je me casse la tête à inventer des mots compliqués, vous n'allez pas me casser la baraque avec votre nom de famille à coucher dehors !
LE PEINTRE (outré) – Mais... tout de même... c'est mon nom !...Votre Exagération !
LE DESPOTE (froidement) – Vous préférez être fusillé ? Vous avez le choix : garder votre nom à la con, et...