La brouette russe

Un petit village tranquille se retrouve en grande turbulence à cause d’un coureur de jupons qui affirme que, s’il drague régulièrement épouses et célibataires, son but est uniquement social : de la même façon que les Restos du Coeur aident les gens sur le plan nourriture, lui aide les femmes qui, sur le plan sentimental, sont en situation précaire

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Matéo, sur un banc, lit « L’Équipe » qui cache son visage au public. Valentine arrive.

Semble avoir du mal à se repérer. Va vers Matéo.

Valentine. – S’il vous plaît, monsieur, la rue Gambetta ?

Matéo. – Première à droite et deuxième à gauche après la mairie.

Valentine. – Merci. J’étais un peu perdue et…

Matéo, la coupant. – C’est vraiment pour la rue Gambetta que vous m’abordez ou…

Valentine. – Ou quoi ?

Matéo. – Pour faire chplouk.

Valentine, ne comprenant pas. – Pour faire chplouk ?

Matéo. – C’est quand même clair, non ? Vous et moi…

Valentine. – Ah, je vois. Eh ben, dites donc, faire… comme vous dites, avec un inconnu ! Vous me prenez pour qui ?

Matéo. – Pour une femme. Autrement je vous aurais laissé partir : l’homme, je fais pas. C’est cent cinquante euros.

Valentine, dépassée. – Dans ce petit village si tranquille, si familial, vous… vous…

Matéo. – Ben oui.

Valentine. – J’en reviens pas. Vous êtes vraiment… ?

Matéo. – Secouriste.

Valentine. – Pardon ?

Matéo. – Je vais au secours des femmes qui… de ce côté-là… sont en situation précaire.

Valentine. – Vous êtes sérieux ou c’est pour me faire rire ?

Matéo. – Je ne vois pas en quoi ça pourrait être drôle : je suis dans l’humanitaire. Comme si j’étais dans les Restos du Cœur ou la Croix-Rouge.

Valentine. – Humanitaire… Humanitaire… Vous vous faites quand même payer.

Matéo. – Je ne me fais pas « payer » : c’est un défraiement.

Valentine. – Je vois mal la différence.

Matéo. – On a beau aider les autres, faut quand même manger.

Valentine. – C’est vrai. Malgré tout, cent cinquante euros, c’est pas donné.

Matéo. – Pas donné, pas donné… En échange, la nécessiteuse a droit à quinze minutes. C’est quelque chose, quinze minutes !

Valentine. – Ça se discute. Et… par curiosité, vous venez souvent sur cette petite place ?

Matéo. – Tous les jours. C’est ici que je fais mes soixante heures par semaine.

Valentine. – Je me renseigne parce que je viens d’emménager à Givrai-la-Semeuse et, petit à petit, je découvre les commerces de proximité. Je sais déjà où sont le boucher, la coiffeuse, le bistrot, mais j’ignorais qu’il y avait aussi un… un…

Matéo. – … secouriste.

Valentine. – Je cherchais le mot.

Matéo. – Bon ! On va pas y passer la journée : chplouk, c’est oui ou c’est non ?

Valentine. – Je ne serais pas contre mais… cent cinquante euros…

Matéo. – Message reçu. Comme vous êtes nouvelle dans le pays, petit cadeau de bienvenue : une livre de cerises. De mon jardin perso.

Valentine. – J’y crois pas !

Matéo. – Et pourtant, c’est la réalité. Des cerises qui...

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