La Couturière

La famille, souvent source de joie et de paix, peut aussi être un sujet de discorde ! Philippe et Clémence, couple en secondes noces qui héberge la mère de Monsieur (une grand-mère rebelle, refusant d’aller en maison de retraite) et le fils de Madame (un trentenaire paumé aux allures de « philosophe ») peuvent en témoigner. C’est bien connu : c’est toujours la famille de l’autre qui pose problème, car on est toujours plus indulgent avec les siens! Cette cohabitation n’est pas simple et les amies de Clémence et la fille de Philippe viennent encore pimenter la situation.

Lire le texte intégral

 

 

 

 

 

ACTE I

Scène 1

 

C’est la nuit. Irène, vêtue d’une chemise de nuit, arrive dans la pénombre. Elle allume une petite lampe, se sert un petit remontant, regarde le portrait de son défunt mari, trinque à sa santé, met un disque (« Ramona » de Tino Rossi) et prend le cadre. Puis elle commence à danser et chanter de plus en plus fort.

Irène, chantant. – « Ramona, j’ai fait un rêve merveilleux, Ramona, nous étions partis tous les deux, nous allions lentement, loin de tous les regards jaloux et jamais… »

Son fils Philippe, en pyjama, arrive énervé. Il allume la grande lumière et coupe la musique.

Philippe. – Maman ! Tu sais quelle heure il est ?

Irène. – Oh ! tu sais, pour moi, le temps n’a plus beaucoup d’importance et je m’en fous !

Philippe. – Il est trois heures du matin ! Nous aimerions, Clémence et moi, pouvoir dormir. Clémence est très fatiguée en ce moment.

Irène. – Ah oui ?… On se demande ce qui la fatigue autant, elle ne fout rien de ses journées ! Ça doit être sa ménopause !

Philippe. – Ce n’est tout de même pas de sa faute si sa boîte a été délocalisée en Chine !

Irène. – Tu sais, je comprends qu’elle ait des soucis, mais je la trouve rabat-joie ta Clémence. Si on ne peut plus pousser la chansonnette chez soi !

Philippe. – Non, non, chez moi, maman ! Chez moi !

Irène. – Je te rappelle, mon petit Philippe, il y a un an, lorsque je suis venue m’installer ici à ta demande, et tu as insisté, tu m’as dit : « Tu es ici chez toi. » Alors faudrait savoir !

Philippe. – Oui, c’est certain, parfois on devrait réfléchir avant de parler… Et souviens-toi, si tu ne nous avais pas fait croire que tu étais atteinte de la maladie d’Alzheimer…

Irène. – Moi, je t’ai dit ça ? Je ne m’en rappelle pas… Ça doit être la maladie !

Philippe, soupirant en rangeant le disque. – En tout cas, si tu as envie de « pousser la chansonnette » comme tu dis, inscris-toi dans une chorale ou va à la messe !… Bon, et puis je n’ai plus envie de discuter, ce n’est pas une heure. (Il lui enlève le verre des mains.) Ni pour ça non plus, d’ailleurs !

Irène. – Tu n’as pas toujours dit ça… Rappelle-toi quand ta première femme t’a quitté, tu m’appelais à n’importe quelle heure de la nuit ! Et moi, bonne pomme, je t’écoutais, je te consolais.

Philippe. – Je suis heureux de constater que la mémoire te revient. Ça te faisait tellement plaisir, tu n’as jamais supporté Caroline ! (Très las.) Écoute, maman, on reparlera de tout ça demain.

Irène. – Demain ?… Je serai peut-être morte !

Philippe, la regardant et soupirant. – Bonne nuit. (Criant.) Et va te coucher !

Irène. – Parle moins fort, tu vas réveiller Clémence !

Philippe. – C’est déjà fait !

Il éteint la grande lumière et ressort.

Lumière douce. Irène s’installe dans le fauteuil.

Irène, s’adressant au portrait. – Tu as entendu comment il me parle ? Si tu étais encore là, ça ne se passerait pas comme ça. Bon, je sais, je te l’ai déjà dit, mais sa Clémence, elle me tape sur le système. Même son propre fils est parti depuis sept ans faire le tour du monde. C’est pour te dire ! Je suis sûre qu’il ne la supportait plus non plus. Pas une carte postale en sept ans ! Pourtant, il doit en voir du pays ! Soi-disant qu’il lui téléphone pour son anniversaire et lui souhaiter la bonne année… En tout cas, je me demande bien de quoi il vit, celui-là ! En plus, Madame se donne des grands airs ! Cet après-midi, elle m’a annoncé : « Demain, mes amies viendront prendre le thé vers seize heures, alors tâchez de vous faire oublier. » Tu te rends compte ?… Oui, je me demande ce qu’il lui trouve à sa Clémence… Enfin, il faut croire qu’elle doit avoir certains talents ! (Elle embrasse le portrait.) Bonne nuit, mon Dédé !

Elle éteint la petite lampe et sort.

Noir.

 

 

Scène 2

 

C’est le matin. Clémence arrive en robe de chambre, de mauvaise humeur. Philippe, habillé, apporte le petit déjeuner.

Clémence. – Tu remercieras ta mère pour la nuit qu’elle m’a fait passer ! Après « Ramona », impossible de refermer l’œil !

Philippe, câlin. – Tu aurais pu en profiter pour t’occuper de moi… (Clémence soupire.) Sois indulgente ! Elle a quatre-vingt-cinq ans.

Clémence. – Quatre-vingt-cinq ans à faire chier le monde ! Elle a de la constance !

Philippe. – Elle n’a pas toujours été comme ça, tu exagères. Tu ne la connais que depuis cinq ans et ne la supportes que depuis un an !

Clémence. – « Que » depuis un an ! Le « que » est en trop ! J’ai l’impression que ça fait un bail !

Philippe. – Je dois le prendre aussi pour moi !

Clémence. – De toute façon, dès qu’on parle de ta mère, on s’engueule… Elle est où ?

Philippe. – Elle dort.

Clémence. – Évidemment… J’écouterais bien un peu de musique, moi aussi… Tiens, du hard rock ! Ou mieux : du métal ! À fond !

Philippe. – Clémence…

Clémence. – T’inquiète, j’aurais trop peur qu’elle se réveille. J’aime bien déjeuner en paix… En attendant, sa maison est vendue et elle n’a pas l’air pressé de se trouver un appartement ! Ça s’éternise cette histoire.

Philippe. – Je crois que la solitude lui fait peur.

Clémence. – Tu parles ! Je pense surtout qu’elle a trouvé la solution en s’installant ici et qu’elle n’est pas près de partir. En tout cas, elle nous a bien bernés avec sa maladie d’Alzheimer, elle s’est joliment foutue de notre gueule !

Philippe, s’adressant à une plante verte pour faire diversion. – Oh ! tu as très soif, ma belle ! Papa va t’arroser… (Il va chercher un arrosoir.)

Sonnerie de téléphone. Clémence répond.

Philippe revient avec l’arrosoir et écoute la conversation.

Clémence. – Oui ? (Silence… Puis joyeuse et étonnée.) C’est… C’est pas possible ! Enfin !… Cet après-midi ?… À quelle heure ?… Tu es sûr ? Pas la peine de venir te chercher à l’aéroport ?… Ce que je suis heureuse ! Philippe est très impatient de te connaître. Je n’en reviens pas !… Ça va couper ? O.K., bisous mon fils et à bien… Ça a coupé !… (Elle raccroche, comme étourdie.) C’était Mickaël ! Il arrive cet après-midi ! Ce que je suis heureuse ! Je n’en reviens pas ! Sept ans que je ne l’ai pas vu !

Philippe. – Très heureux de pouvoir enfin faire sa connaissance ! Sept ans à faire le tour du monde, il va en avoir des choses à raconter ! Il débarque d’où ?

Clémence. – Je n’ai pas eu le temps de lui demander, on a été coupés.

Philippe, en arrosant la plante. – Ça fait du bien de te voir sourire. D’autant que c’est plutôt rare dès le matin !

Clémence. – Je suis tellement contente !

Arrivée d’Irène en robe de chambre.

Irène. – Pas idée d’appeler à une heure pareille ! Les gens sont d’un sans-gêne ! Ils pourraient respecter le sommeil des honnêtes citoyens ! C’était qui l’emmerdeur au téléphone ?

Clémence. – Il est dix heures ! C’était Mickaël, mon fils ! Mickaël est de retour !

Irène. – Alleluia !… Manquait plus que ça !

Clémence. – Irène, je n’ai aucune envie de me disputer avec vous ce matin. (À Philippe.) Bon, je vais aller me préparer, me faire belle pour l’accueillir.

Irène. – Vous avez raison. Ne perdez pas de temps ! Il y a du boulot… à votre âge…

Philippe. – Maman !

Clémence. – Et au vôtre on ne peut plus rien faire, hélas !

 

 

Scène 3

 

Irène. – Tu as entendu comment elle me parle ? (Elle va chercher un bol dans le buffet et se sert un café.)

Philippe. – Tu l’as bien cherché, maman. Je te trouve injuste avec Clémence. Tu connais beaucoup de femmes qui accepteraient de vivre sous le même toit que leur belle-mère ? Toi la première, d’ailleurs ! Tu te serais vue vivre avec mémé Lucette ?

Irène, vexée. – Tu ne vas tout de même pas me comparer à ta grand-mère ! On n’avait rien en commun ! Paix à son âme, mais mémé Lucette c’était une sacrée emmerdeuse !

Philippe. – Eh bien, tu vois ! Ça vous faisait au moins un point commun ! (Irène toise son fils et part bouder dans un fauteuil.) En tout cas, je suis ravi du retour de Mickaël. Il me tarde de le connaître. Un peu de jeunesse dans cette maison fera du bien à tout le monde. (Irène boude toujours.) Je téléphonerais bien à Pauline pour qu’elle fasse sa connaissance, ils sont sensiblement du même âge, ça pourrait être sympa.

Irène. – Tu comptes les marier ?

Philippe. – Mais qu’est-ce que tu vas imaginer ? Je n’ai pas vu ma fille depuis quinze jours, ça fera une occasion, c’est tout !

Irène. – Ça va en faire du monde aujourd’hui à la maison !

Philippe. – Pourquoi ?

Irène. – Il y a le bouquet qui arrive vers seize heures.

Philippe. – Le bouquet ?

Irène. – Rose, Violette et Iris. Pour prendre le thé !

Philippe. – Un peu fané le bouquet, non ?

Irène et Philippe rient, complices, puis il part ranger le plateau du déjeuner dans la cuisine.

Irène. – Tu as raison ! (Elle semble avoir un peu froid.) Fait pas chaud ici ! On n’est que début mai… Ils auraient pu laisser encore un peu le chauffage. Ça, c’est encore un coup de la Clémence pour faire des économies, ou alors elle veut ma mort !

Retour de Clémence. Elle sort son portable de son sac.

Clémence. – Je vais...

Il vous reste 90% de ce texte à découvrir.


Achetez un pass à partir de 5€ pour accéder à tous nos textes en ligne, en intégralité.


0 commentaires

Ajouter à une liste
FacebookTwitterEmail
error: Ce contenu est protégé !
Retour en haut