Les Gaîtés de l’administration
Cette excellente comédie courtelinesque nous fait assister aux efforts désespérés d’Innocent Duballot, Français moyen, et de son épouse, Angélique, pour obtenir de l’administration le permis de construire, une petite maison de campagne (rêve commun à tout Français moyen, de nos jours). Cette charge humoristique est menée de main de maître et fait toucher du doigt l’arbitraire ridicule des dispositions innombrables prises par l’administration, véritable maquis dans lequel s’égarent trop facilement les braves citoyens. Actuelle et moderne, cette «mise en boîte» est accueillie partout par de vifs applaudissements.
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De nos jours, dans un bureau de la cité administrative La scène représente un bureau administratif, rigoureusement neutre, anonyme et froid. Portes latérales et au fond. Une table-bureau à droite, avec son fauteuil. Une autre, absolument identique, à gauche. Sur chaque table, un certain nombre de dossiers empilés, identiques également. Sur la table de droite, ils sont marqués de A jusqu’à I et sur celle de gauche, de J jusqu’à Z. Premier plan à gauche, une table plus petite, avec machine à écrire, deux sièges. Un téléphone. Au lever de rideau, la scène est vide et chichement éclairée.
SCÈNE PREMIÈRE
Angélique, Innocent
La porte du fond est poussée lentement à l’extérieur. Angélique passe la tête, regarde, avance d’un pas…
Angélique (s’adressant à Innocent, qui est resté derrière la porte) - On peut entrer, chéri, il n’y a personne…
Innocent (passant prudemment la tête) - Tu crois ?
Angélique - Mais oui… regarde…
Innocent - Tiens ! C’est curieux… J’espère que nous sommes bien au bureau 678 ter. (Vérifiant à l’extérieur.) oui, ce numéro figure effectivement sur la pancarte fixée au panneau de la porte. Ter ! Ter ! Nous abordons enfin…
Il rit et joue avec son porte-documents.
Angélique (sans perdre part à sa joie) - Ce n’est pas trop tôt.
Elle se laisse choir sur une chaise.
Innocent - Que fais-tu, ma chère Angélique ?
Angélique - Tu le vois : je m’asseois. Je suis brisée, moi. Seize étages à gravir… sans ascenseur. Je trouve ça inhumain !
Innocent - Ils sont là, les ascenseurs. (Geste vers le couloir.) Superbes, rutilants, tout bardés de chromes étincelants.
Angélique (amère) - … Et inutiles comme des boîtes à malice bêtement suspendues au-dessus du vide.
Innocent - Que veux-tu ? Nous n’avons pas de chance… Les employés de l’E.D.F. ont décidé une grève surprise…
Angélique - Ils auraient pu nous prévenir.
Innocent - Dans ce cas, ce ne serait plus une grève-surprise, tu comprends ?
Angélique - Je comprends. Je ne suis pas tout à fait idiote. N’empêche que je la trouve rudement moche, leur cité administrative.
Innocent - Ne sois pas injuste. C’est un bâtiment modèle, unique en France… et peut-être même en Europe. Sa construction a coûté des milliards.
Angélique - Des milliards pour cette horrible baraque ? C’est une honte !
Innocent - Cette dépense sera vite amortie. Tu penses bien que les économistes ont calculé l’amortissement. La création d’un centre rationnel groupant tous les services administratifs du département représente un progrès sans précédent sur les méthodes archaïques utilisées jusqu’à présent. Plus de dispersion, de navettes inutiles entre les divers services éparpillés aux quatre coins de la ville. D’où économie de temps et d’argent, rendement supérieur, risques d’erreurs supprimés.
Angélique - Où as-tu pris ça, toi ?
Innocent - Ben… je l’ai lu quelque part.
Angélique - C’est bien ce que je pensais. Quand tu sors des phrases à la godille dans le genre de celles-ci, je peux être sûre qu’elles ne viennent pas de toi. Tu les as « piquées » quelque part.
Innocent - Cela prouve que je me documente.
Angélique - Il faut croire que tu as omis de le faire le...