Ce Qu’on Dit, Ce Qu’on Ne Dit Pas
“CE QU’ON DIT, CE QU’ON NE DIT PAS”
Une comédie intimiste et acide sur la grammaire du mensonge ordinaire.
Trois amis, la quarantaine, unis depuis l’adolescence par une liaison amoureuse clandestine…
Liaison que personne n’avoue, ne dénonce et que tout le monde, au fond, préserve.
La pièce explore comment ce secret est devenu au fil du temps, le vrai ciment du trio : le dire détruirait tout, ne pas le dire permet à chacun de continuer à aimer l’autre à sa façon.
La vérité circule entre eux comme un objet dont personne ne veut vraiment : trop lourde à porter, trop dangereuse à poser.
Ce qui tient le trio debout, c’est précisément ce qu’on tait.
Mais Véro, cette femme entre deux hommes, entre deux amours, attaque ses 40 ans et n’en peut plus aujourd’hui, de ce quelle juge comme de minables trahisons qui ne lui conviennent plus.
Une pièce sur la fragilité des équilibres humains et sur le fait que parfois, la vérité coûte plus cher qu’elle ne rapporte.
Se pose une question simple et vertigineuse : et si le mensonge partagé était la seule forme d’amour durable ?
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SCÉNE 1
Deux potes, côte à côte, en maillot de bain, prêts à sauter (dans la salle, en bord de scène). On les imagine, dans une piscine, sur un plongeoir.
LUI, le visage fermé, est plutôt mince et musclé et porte un maillot de compétition noir.
SERGE légèrement enrobé mais plutôt souriant, porte un shorty bariolé.
LUI
T’es prêt ?… Allez… Uuuun… Deeeuux…
SERGE
… Attends-attends ! C’est assez profond ? T’imagines si…
LUI (pédagogue)
Ici, on est dans une piscine. Donc : si, dans cette piscine, tu vois un plongeoir de 10 mètres, c’est que c’est assez profond. Et nous, on est sur le plongeoir du milieu. Et le plongeoir du milieu, il est à… ?
SERGE
Cinq mètres. Mais c’est haut quand même ! Enfin, ho ! Ça fait haut…
LUI
Et pourtant on l’a fait l’année dernière !
SERGE
Oui mais l’année dernière, on avait une année de moins.
LUI
Par voie de conséquence, cette année on a plus d’expérience.
SERGE
Oui-oui… Mais si on l’a déjà fait, pourquoi le refaire ?
LUI
Parce qu’on s’était dit « On le refera l’année prochaine ». Et se le dire est une raison suffisante pour le faire car ce qui est dit est dit… Allez, à trois : Uuuun… Deeeuux…
SERGE
Attends ! Elle est sûrement froide. Je veux dire : trop froide. Ya eu du vent cette nuit. Elle a du baisser de 4 ou 5 degrés.
LUI
Elle est encore à 27. T’as pas remarqué le cagnard ?
SERGE
Oui mais, heu… Faudrait que je me mouille la nuque… Et… Et si je fais un plat ?
LUI
Fais la bombe ! T’arroseras tout le monde et je te dis que tu te feras virer de la piscine… Mais bon, c’est un choix… Et puis, merde, t’as jamais fait de plat ! Même quand t’avais 10 ans !…
SERGE
Mais on sautait de 50 centimètres…
LUI
Quand même, tu faisais pas de plat !
SERGE
Une fois si. J’étais tout rouge mais je t’ai rien dit.
LUI
Et pourquoi tu m’as rien dit ? Un plat ça fait mal.
SERGE
Parce que tu m’aurais montré comment plonger sans faire de plat.
LUI
Et alors… ? Où est le drame ?
SERGE
Bon, tu comprends pas, tu comprends pas…
LUI
T’aurais pu me le dire quand même… Allez… À trois, on saute !
SERGE
… Attends-attends ! On saute à trois ou à trois on prend son élan, en pliant les genoux comme ça, et on saute à quatre ?
LUI (s’irrite)
Tu fais chier, mec. On se dit un truc, on le fait !
Agacé, LUI décide d’aller se rhabiller et SERGE le suit.
Élégant, LUI enfile un pantalon en lin et une chemise unie.
SERGE est en "uniforme" de surfeur, short et tee-shirt aux couleurs vives.
LUI
Faire un choix, toi, hein ? Pas possible ! Non, attends-attends ! On attend quoi ?… Que tu verras ça demain, s’il fait beau… T’as essayé l’inverse ? Sauter d’abord…
SERGE
J’arrive pas à me dire que… J’ai la tête tellement encombrée de…
LUI
Conseil d’ami : si tu réfléchis trop, en situation d’urgence, un millième de seconde trop tard et… T’es mort !
SERGE
Moi je préfère attendre que le petit bonhomme passe au vert, regarder à droite puis à gauche… Et là, je peux envisager de traverser.
LUI
Mon pauvre garçon… Pour l’anniversaire de Véro, tiens, ça, ça m’a… On avait prévu de rameuter tous les potes, Ok ?… On a voulu commander du Champagne. « Je m’en occupe », tu m’as dit. « 12 ou 24 bouteilles ? Fais comme tu veux, c’est moi qui paye », je t’ai répondu… Alors 12 ou 24 ?… 12 ou 24, un putain de dilemme, hein ? Finalement, on a reçu 18 bouteilles de Champagne fin octobre et son Anniv’, c’est… ?
SERGE
Le 24 septembre… Oui, mais on en a eu pour Noël.
LUI
… En plus, tu prends du bide.
SERGE
C’est pas le sujet… Je voulais te dire…
LUI
… Que ça y est : ta décision est prise ?!
SERGE
Ouais ! J’ai quelque chose à te dire… que je dois te dire…
LUI
… Que tu veux te vautrer dans le grand bain des municipales ?… T’es même pas capable de sauter d’un plongeoir !… Pitié ! Dis-moi que je rêve !…
SERGE
Oui, tu rêves. Les municipales, j’avais dit ça comme ça… C’était un mouvement d’humeur. C’était juste une réaction face à l’incurie générale…
LUI
Ah, elle va être belle la France avec des types déterminés, audacieux, intrépides comme toi !
SERGE
Tu sais ce qu'il a dit Voltaire ?
LUI
Je suis sûr qu'il a dit plein de trucs bien…
SERGE
"La Politique est le moyen pour les hommes sans principes de diriger des hommes sans mémoire". Alors moi, non. Moi, j’ai une éthique.
LUI
T'as raison : continue à tenir tranquillement ton magasin de "Farces et Attrappes" sans te prendre le choux avec ces conneries…
SERGE
C’est une galerie d’Art. Tu n’aimes pas l’Art, surtout moderne, c’est ton droit… Mais laisse les autres vivre leur passion.
LUI (sec)
Mais mon chéri, tu n’as rien d’un passionné ! « J’aime plutôt bien… C’est pas mal… À la rigueur… Juste un peu… Ni chaud ni froid… ». Tu es tiède, indécis. Tu n’es contre rien et d’accord sur le reste… Alors s’il te plait, ne me parle pas de passion.
SERGE
Pourtant, au fond de moi…
LUI
Ta galerie d’Art, c’est une boutique de déco ! Tu vends du savon de Marseille et des poteries Bretonnes, des assiettes portugaises barbouillées à la main… C’est d’une laideur redoutable.
SERGE
Il en faut pour tous les goûts…
LUI
Tu te rappelles au lycée ? À force de pas vouloir choisir ton camp, tu finissais toujours arbitre.
SERGE
Tu sais que tu es déprimant ?
LUI
Normal, je déprime. Je ne vois que le côté noir des choses et donc de la race humaine…
SERGE
… Quand je vois un "Matisse" ou que j’écoute de la Salsa, je ne vois que le côté rose de la vie. Ça ne m’empêche pas d’être prudent avant de sauter du plongeoir de cinq mètres.
LUI
Serge, entre quatre z’yeux : je vois bien que tu as fait ton choix : tu vas te présenter !
SERGE
Mais noooon…
LUI (ironique)
Gérer Bellefois-les-Fontaines, moi je dis : ça devrait être à ta portée. Un bled avec un bar-tabac qui ferme à vingt heures, un dépôt de pain qui ose s’appeler « boulangerie », un garage - avec un garagiste atteint de Parkinson !-, une école maternelle qui va fermer, un notaire bientôt octogénaire et une fleuriste à côté du cimetière… Et une galerie d’Art bien sûr… 811 habitants, c’est pas rien !
SERGE (corrige)
812… Plus les résidences secondaires.
LUI
811 ! Micheline Pichon ne devrait pas finir la semaine… Et y a pas de naissance en vue.
SERGE
Depuis quand t’es toubib ?
LUI
J’ai mes sources… Je te rappelle que je suis le seul entrepreneur dans ce désert et que je fais bosser 25 types. Ça crée des liens.
SERGE
Ne te prends pas pour le sauveur du monde. Y a trop de taf.
LUI
Alors, tu voulais me dire quoi ?
SERGE
Plutôt te demander ton avis, toi qui tranches tes avis comme des tranches de saucisson… Ma situation est compliquée.
LUI
Pas plus que d’habitude je suppose.
SERGE
Si.
LUI
Tu vas boire un verre d’eau filtrée avec deux gouttes de sirop d’orgeat. Ça va te déshiniber…
SERGE
Pourquoi t’es agressif ? J’ai quelque chose de délicat à te dire… À te demander plutôt, comme une...