Tuning
Sam et Clara mènent une vie de couple absolument parfaite et sans la moindre anicroche depuis 15 ans. Ils vivent dans un grand et bel appartement dans un quartier huppé de Paris. Mais Clara est lasse de cette perfection au quotidien et en réalité, “elle s’emmerde”. Elle décide alors de tout changer, tout plaquer, en commençant par vendre leur appartement, avec l’aide de Paul, un agent immobilier “double” pas comme les autres. Révélations et mensonges…
Les personnages vont alors révéler leur vraie nature.
Lire le texte intégral
Salle de séjour d’un appartement cossu et bien décoré. Sam, tiré à quatre épingles, est au téléphone et il marche.
SAM : Oui Gabriella. Nonobstant je veux bien deviser avec Baptiste… Merci, c’est adorable... Allo Baptiste… Oui tout à fait… Carrément… Carrément… Mais concernant la décentralisation du module interne, que nenni !!
Clara vient d’arriver, veste et sac à main.
SAM : Bon, on avisera sur la délocalisation à l’aube… 6h15, c’est cela Baptiste. Et avec entrain… Je vous embrasse (Il raccroche.) Bonsoir ma Clara d’amour. Je suis rentré plus tôt, comme tu le souhaitais… Nous aurais tu concocté un quelconque projet à l’horizontal ?
Il s’approche d’elle pour l’embrasser. Elle le coupe dans son élan en présentant la joue.
CLARA : Tu embrasses ton assistant, maintenant ?
SAM : Certes non ! Lui ai-je dit que je l’embrassais ? Oh flute alors… Je me suis emmêlé les formules de politesse en te voyant, ma chérie.
CLARA : C’est ça. Je te rappelle que Baptiste vient de faire son coming out juste après son burnout, et qu’il te « kiffe grave ». Mais bon, pourquoi pas ?… Sinon, tu as passé une bonne journée ?
SAM : Splendide ! A compter de ce jour, tu as face à toi le nouveau vice-président de la société, assorti d’une augmentation de salaire pharaonique ! Plus 20 % des parts de la holding.
CLARA : La routine Sam, la routine, mais…
SAM : Et pour fêter ça mon amour, je nous ai booké un week-end dans un palace cinq étoiles sur la Riviera avec dépose en hélicoptère sur le roof top de l’hôtel. Je sais ce que vas me dire : « Encore l’hélico ? »… Je t’aime.
CLARA : Tu as pris une assurance annulation ? Il vaudrait mieux.
SAM : Une assurance avec l’option annulation sans frais annexes, veux-tu dire ? Mais enfin Clara... Qu’est-ce... ? Oh, je détecte en toi une posture axée sur la défensive. Me trompe-je ? Ou alors as-tu déjeuné gras ce midi.
CLARA : Oh non pas du tout. Poisson grillé et purée de brocolis, avec un filet d’huile d’olive. Et yaourt bio au soja.
SAM : Tu es tellement saine, ma chérie. Alors ? Qu’est-ce donc ?
CLARA : Et bien, j’ai pris certaines décisions qui risquent de chambouler notre fabuleux quotidien. Et à mon avis, tu ne vas pas du tout apprécier.
SAM : Cela m’étonnerait fort. J’ai toujours validé tes décisions, car nous sommes en parfaite osmose depuis la genèse de notre amour.
CLARA : Pas faux. Entrons dans le vif du sujet. J’ai décidé, d’un commun accord avec moi-même, de mettre en vente notre bel appartement, dès aujourd’hui ! En deux mots : de suite. Ou en un mot si tu préfères : immédiatement !
SAM : Plait-il ?... C’est-à-dire… Mettre en vente… Tu veux dire céder notre résidence principale au meilleur prix à un acquéreur solvable et ce sans conditions suspensives ?
CLARA : Voilà, on peut dire ça comme ça.
SAM : Quelle idée saugrenue ! Pourquoi donc ? Merde alors ! On a 250 m² loi Carrez, soit 265 m² habitables plus les balcons et la chambre de service ! Et deux caves immenses entièrement carrelées avec portes blindées !! Cela ne te sied donc plus ?
CLARA : Bon Sam, allons droit au but sans détour ni trompette. SAM : Oups non, ça n’est pas « sans détour ni… »
CLARA : Oui merci je sais, mais j’aime bien ! SAM : A ta guise, ma chérie.
CLARA : Voilà… Notre couple va bien, Sam. Notre couple va même TRES bien. Très très bien ! Mais beaucoup trop bien !! Et c’est là le hic !
SAM : (Après un silence.) Hic ?... Quel hic ?... H.I.C ?
CLARA : Tu es « l’homme » par excellence. Le mari parfait dans toute sa splendeur. J’ai été incapable de te trouver le moindre défaut en quinze ans de vie commune. Tu es rare. Jamais d’embrouille, de dispute, de désaccord. Tu m’as toujours comblée et j’ai le profil type de la femme pleinement « heureuse »... Mais aujourd’hui, le constat est le suivant : je m’emmerde !!... Tout est trop facile avec toi, trop limpide. Et donc, je m’emmerde !!!
Silence de 3 secondes.
SAM : Oups ! Tu as dit deux fois « Je m’emmerde »… Tu as dû être contrariée aujourd’hui. Aurais-tu refait la déco intérieure d’un homme politique ? Un socialiste, peut-être ?
CLARA : Oh non Sam, quelle horreur ! Bref, après une… euh… courte réflexion, je voudrais qu’on passe avec décontraction, directement à la phase finale.
SAM : Phase finale ? Mais encore ? CLARA : (Posément.) Le divorce.
Sam sans voix, figé. Il émet un son étouffé.
SAM : Quuu oi Mofff… di…aarrppfff…vorce ?... Tu… Tu… Es-tu bien Clara, mon épouse ??
CLARA : Le divorce est LA solution pour ne pas en arriver à se détester un jour. J’en serais malade, d’ailleurs. Il vaut mieux finir notre histoire en beauté, et sortir par la grande porte avec panache, mon amour ! C’est bien, non ?
Sam s’assoit, puis se relève et se rapproche.
SAM : Ouafff… Mais, mais, mais… enfin Clara, qu’est-ce donc… que cette histoire ? Je ne comprends pas… Il y a sûrement une explication à ce délire bipolarisé… Tu… tu dois être fiévreuse, voilà c’est ça… (Il s’approche d’elle.) Euh… Non. Tu n’as ni le cheveu gras, ni les yeux brillants.
CLARA : (En claquant les mains sur ses fesses.) Je suis en parfaite santé.
SAM : Ah ! Ou alors tes menstruations. Quel jour sommes-nous ?... Non plus. Tu ne les auras qu’après six nuitées et sept jours ouvrables…
CLARA : Tu me connais si bien à en tenir la comptabilité de mes cycles. C’est flippant.
SAM : Ça fait quinze ans que je suis ton serviteur dévoué. Tu es ma princesse, que dis- je, ma reine ! Comment oses-tu dire que « tu t’emmerdes ? » Serais tu entrée dans une secte ? Ou alors, tu fréquentes une horde de bobos des Batignolles. Voilà, c’est ça !
CLARA : Quelle horreur ! Pas de panique, Sam. Je dis juste que j’ai envie maintenant d’une vie plus chaotique, avec des problèmes, des échecs. De l’inattendu, de l’imprévisible.
SAM : Insensé ! Que dis-je ? Ça n’a pas de sens ! Clara c’est clair, tu as commis l’adultère.
CLARA : Non. Non, mais ça ne saurait tarder.
SAM : Pppfff… Tarder… Quoi ? Où ? Quand ? Qui ?
CLARA : Pas de plan précis. Mais franchement quelle importance ? Tu as toujours voulu mon bonheur, non ?
SAM : Putain de merde !!! Navré, désolé… J’ai dû faire un impair, une erreur impardonnable, mais sûrement pas fatale. Aurais-tu consommé une substance illicite ?
CLARA : Pas encore. Ecoute Sam, j’ai envie d’autres sensations, plus saignantes, plus hard. J’ai envie d’en baver, de me sentir parfois abandonnée, de forniquer avec un sale type bedonnant au dos poilu qui me jetterait dans la minute qui suit, et qui partirait en rotant comme un porc, etc., etc…
SAM : Mmffdd… Rrooote… Porc ?
On sonne à la porte. Sam interroge du regard Clara. Elle regarde sa montre.
CLARA : Ponctuel. Plutôt bon signe. SAM : Le porc poilu ?
Elle va ouvrir la porte. Un homme, la quarantaine, entre avec un petit cartable. Il sert la main de Clara.
CLARA : Vous êtes à l’heure. C’est rare pour un agent immobilier.
PAUL : Toujours ! Messieurs dames, bonsoir. Il fait bon chez vous, on a une bonne isolation thermique.
CLARA : Sam, mon mari. (A Sam.) Monsieur est l’agent immobilier qui va avoir pour mission de vendre notre appartement. Paul, c’est bien ça ? Je ne me souviens plus de votre nom.
PAUL : Il est compliqué avec quasiment que des consonnes, j’ai moi-même du mal à le prononcer. Paul suffira largement. (Paul se déplace vers Sam pour lui serrer la main.) Ravi de vous rencontrer, cher monsieur.
Sam ne lui serre pas la main, et le fixe du regard avec insistance. Paul, gêné, détourne son regard et inspecte la pièce.
PAUL : Joli volume, décoration efficace, belle hauteur sous plafond. On frise les 3 mètres 10. J’ai hâte de découvrir le reste de l’appartement.
SAM : Monsieur, il y a méprise, et je vous invite donc à rebrousser chemin et à quitter les lieux de ce pas. Il semblerait que ma femme soit un peu tourneboulée ces temps-ci, et elle ne sait plus ce qu’elle fait. (Plus bas) Sans doute influencée par une force ou un mouvement gauchiste…
CLARA : Ne l’écoutez pas, je viens juste de le mettre au courant. Il ne savait pas que vous veniez. Il est en état de choc.
PAUL : Ne vous en faites pas j’ai l’habitude des dossiers difficiles. Mais si l’un de vous ne veut pas vendre, ça posera problème. Il va falloir clarifier la situation.
D’un coup, Sam se rapproche de Paul au plus près de son visage.
SAM : Votre visage, votre allure, votre odeur, vos effluves... Je vous connais, c’est certain.
PAUL : Je ne crois pas. En plus j’ai changé de parfum et de coiffeur récemment. J’ai fait un défrisage, mais léger.
SAM :...