Sur un malentendu
Thomas Vitrail croyait bien connaître son métier : vendre des biens, gérer des clients, dormir tranquille. Un article de journal égaré dans les pages immobilières va tout faire basculer.
Une exclusivité de vente qui s’évapore, un client insaisissable, un ex-employé qui n’a pas fini de faire parler de lui, une marraine à fleur de peau, une fille étudiante en droit bien plus fine négociatrice que son père ne l’imaginait… Chez les Vitrail, le malentendu du jour n’est jamais tout à fait celui qu’on croit.
Entre coups de sonnette intempestifs, pizzas égarées et vérités qui remontent à la surface, Sur un malentendu observe, avec tendresse et une pointe d’ironie, une famille où chacun apprend, l’espace d’une journée, à voir l’autre autrement.
Une comédie qui rit des apparences — et de tout ce qu’elles cachent.
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ACTE I
Scène 1 – I – Thomas - Sophie
Plein feux sur un salon. Thomas est assis dans le canapé, il est concentré sur un article de journal. Il semble très nerveux. Entrée de Sophie de cour. Elle s’adresse à Thomas.
Sophie : Thaï ou pizza ?
Thomas : (reste plongé dans la lecture). Ça ne va pas se passer comme ça !
Sophie : Désolée mais je meurs de faim. Si toi tu as envie de cuisiner, ne te gène pas !
Thomas : (regarde Sophie avec étonnement). Pardon ?
Sophie : (Enervée). Tu m’as bien comprise. J’ai eu une journée de dingue, j’ai faim et je n’ai pas envie de cuisiner donc, je commande chez le traiteur.
Thomas : Désolé ma chérie. Je ne t’ai pas entendue.
Sophie : Eh bien voilà qui me va droit au cœur … Alors, Thaï ou pizza ?
Thomas : C’est comme tu veux ! (Se replonge dans la lecture du journal).
Sophie : Une fois de plus !
Thomas : Pardon ?
Sophie : Tu pourrais m’accorder dix secondes ? Justes dix petites secondes. Je ne t’en demande pas plus.
Thomas : Euh … oui … oui, bien sûr.
Sophie : Alors, lève la tête de ton journal !
Thomas : C’est que …
Sophie : Tu sais que quand tu lis ton journal ainsi, tu fais peur ?
Thomas : Pourquoi ?
Sophie : Parce que tu ne lis pas le journal, tu le juges !
Thomas : Il y a matière.
Sophie : Ah ?
Thomas : Ce n’est pas rien.
Elle soupire.
Sophie : Politique ?
Thomas : Non.
Sophie : Economique ?
Thomas : Pire.
Sophie : Quoi ? Immobilier ?
Thomas : Lis ça ! (Il tend le journal à Sophie).
Sophie : Quoi « ça » ?
Thomas : En bas, à droite.
Elle prend le journal et lit l’article.
Sophie : Ah ! Un nouveau centre sportif ? Et c’est ce genre d’information qui t’empêche de m’écouter ?
Thomas : Tu as vu où ils vont l’installer ?
Sophie : Où ça ? (Elle relit). Ah oui. Juste à côté de la bibliothèque. C’est plutôt bien vu : un esprit sain dans un corps sain.
Thomas : Ce bâtiment, Sophie, ça ne te dit rien ?
Sophie : Ça devrait ?
Thomas : C’est un bâtiment que j’ai dans mon portefeuille de vente.
Sophie : Désolée, mon chéri, mais je ne connais pas le contenu de ton portefeuille de clientèle.
Thomas : En tout cas, pas question que je laisse passer ça.
Sophie : Tu es contre les salles de sport, mon chéri ?
Thomas : La question n’est pas là.
Sophie : Quel est le problème alors ?
Thomas : J’ai une exclusivité de vente de six mois sur ce bâtiment.
Sophie : C’est plutôt une bonne nouvelle, non ?
Thomas : Tu trouves ?
Sophie : Tu devrais être content.
Thomas : Sur ce coup là, je suis plutôt vénère !
Sophie : Mais enfin, pourquoi ?
Thomas : Ce n’est pas moi qui ai réalisé la vente.
Sophie : C’est sans doute Marc.
Thomas : Sûrement pas, on gère chacun nos dossiers.
Sophie : Alors, dis-moi, c’est quoi le problème ?
Thomas : Enfin, Sophie, tu ne comprends pas ?
Sophie : Pas vraiment, non.
Thomas : Le contrat a été signé il a moins de quatre mois. S’il y a un projet d’aménagement, c’est que le bâtiment a été vendu. Cette vente a donc été faite derrière mon dos.
Sophie : Attends … tu veux dire …
Thomas : Je veux dire que ce bâtiment est évalué à un million et demi.
Sophie : … et ton client aurait vendu en direct ?
Thomas : … pour éviter de payer la commission. Tu t’imagines ce que je perds ?
Sophie : Comment est-ce possible ?
Thomas : Je n’en sais rien, mais ça ne va pas se passer comme ça !
Sophie : Que vas-tu faire ?
Thomas : L’appeler !
Sophie : Qui ?
Thomas : Mon client, Sophie. Qui veux-tu que j’appelle d’autre ?
Sophie : Maintenant ?
Thomas : Et comment ! Il va devoir s’expliquer !
Sophie : Tu sais ce qui me frappe ?
Thomas : Non.
Sophie : Tu ne sais encore rien mais tu as déjà trouvé un coupable.
Thomas : Je connais mes clients.
Sophie : Quoiqu’il en soit, ce n’est pas une raison pour t’énerver sur moi, je n’y suis pour rien.
Thomas : Il y a de quoi être énervé. Un bâtiment estimé à un million et demi. Un million et demi, tu entends ?
Sophie : Oui, j’ai compris. En attendant, moi j’ai faim. Alors, thaï ou Pizza ?
Thomas : Ça m’a coupé l’appétit. Commande pour toi.
Sophie : Tu penses que je dois attendre Julie ?
Thomas : Désolé, ma chérie, mais là, je n’ai vraiment pas la tête à gérer ton dîner.
Il cherche dans son répertoire téléphonique
Sophie : (Pour elle-même) Laurent a fait son choix. Ça ne me dit pas si je commande tout de suite ou si j’attends Julie.
Thomas cherche toujours dans son répertoire téléphonique sans succès.
Thomas : Enfin, ce n’est pas possible. Je n’ai pas son numéro.
Sophie : Si tu te calmais un peu mon chéri ? Ça peut attendre un peu, non ? Tu trouveras son numéro demain au bureau.
Thomas : Non ! Il faut que je règle ça aujourd’hui. Je fais un saut au bureau.
Sophie : Il y a peut-être une erreur ?
Thomas : Eh bien comme ça, je saurai directement à quoi m’en tenir.
Sophie : Tu es sûr que je ne te commande rien à manger ?
Thomas : Oui. Ça m’a coupé l’appétit.
Sophie : Bon. Eh bien je commande pour moi et pour les enfants.
Thomas enfile sa veste et s’apprête à sortir. Julie entre côté jardin à ce moment là. Elle embrasse Thomas
Julie : Salut p‘pa.
Thomas : Salut ma puce. (il fouille ses poches. À Sophie :) Mes clefs … tu sais où sont mes clefs ?
Sophie : Dans le tiroir, mon chéri.
Il ouvre le tiroir du bureau, prend ses clés et sort sans un mot.
Scène 2 – I – Sophie – Julie
Julie : Y’a de l’eau dans le gaz ?
Sophie : Disons, une contrariété.
Julie : Quel genre ?
Sophie : Une commission de vente qui risque de lui passer sous le nez.
Julie : Ah ! Il avait une clause d’exclusivité ?
Sophie : Oui.
Julie : Pourquoi il s’inquiète ?
Sophie : Il pense que le bâtiment a été vendu derrière son dos. Il est furieux.
Julie : Je comprends.
Sophie : Il fait un saut au bureau pour arranger ça. … Je n’ai pas eu le temps de préparer à manger ma grande.
Julie : Chouette ! Resto ?
Sophie : Non, traiteur. Thaï ou pizza ?
Julie : T’es sérieuse ?
Sophie : Ben oui, pourquoi ?
Julie : Thaï, maman ! Toujours thaï !
Sophie : Comme ton frère. Tant mieux. Je commande pour trois.
Julie : Laurent est déjà rentré ?
Sophie : Oui, il est dans sa chambre.
Julie : Tu nous appelles quand c’est livré ?
Sophie : Quand est-ce que j’aurai le plaisir de voir mes enfants autrement qu’entre deux portes ?
Julie : (Embrasse Sophie) Tu oublies le temps où tu nous laissais chez Mamy pour sortir avec papa ?
Sophie : Tu sais que tu peux être piquante quand tu veux, toi ?
Julie : Je t’aime mamouche. (Elle sort côté cour).
Sonnerie à la porte d’entrée. Sophie va ouvrir.
Scène 3 – I – Sophie – Patricia
Sophie : Oh, Patricia. Quelle bonne surprise.
Patricia : Je passais dans le coin. J’arrive à un bon moment ?
Sophie : Tu arrives toujours à un bon moment ma belle. Tu as mangé ? J’allais commander thaï.
Patricia : Un cordon bleu qui commande thaï !
Sophie : Trop faim pour préparer quelque chose. Et puis, les enfants adorent.
Patricia : C’est gentil, mais c’est sans moi. Par contre, je meure de soif.
Sophie : Un verre de vin ?
Patricia : Excellente proposition.
Sophie : Je te sers ça tout de suite.
Sophie va vers le bar, prend une bouteille de vin et deux verres, pose le tout sur la table de salon et rempli les verres. Elles trinquent.
Patricia : J’ai croisé Thomas. Il avait l’air drôlement pressé. Une urgence ?
Sophie : Une vente qui se passe mal, je crois. Il fait un saut au bureau.
Patricia : Ça vous arrive de vous poser un peu, vous deux ?
Sophie : Parfois. Et toi ? Les affaires, ça roule ?
Patricia : Je dois refuser des patients.
Sophie : Des dépressions ?
Patricia : Burn out.
Sophie : C’est à la mode.
Patricia : C’est presque à croire que c’est contagieux.
Sophie : À ce point là ?
Patricia : Tu ne peux pas t’imaginer.
Sophie : Tu ne vas pas me le refiler quand-même ?
Patricia : Te refiler quoi ?
Sophie : Le burn out.
Patricia : Pourquoi je te le refilerais ?
Sophie : Tu te demande si ce n’est pas contagieux.
Patricia : (Comprend le trait d’humour). Ah oui, d’accord. Non, sur toi, il n’y a pas de risque.
Sophie : Pourquoi tu dis ça ?
Patricia : S’il y a bien quelqu’un qui a la pêche, c’est toi.
Sophie : Il est plus que nécessaire d’être solide, crois-moi.
Patricia : Tes affaires vont mal ?
Sophie : Non, de ce côté-là, tout va bien … enfin, pour le moment.
Patricia : Des soucis en vue ?
Sophie : Pas vraiment mais de plus en plus de clients essayent de faire leur pub eux-mêmes.
Patricia : L’intelligence artificielle ?
Sophie : Oui. Bon, ils reviennent vers nous après quelques tentatives mais on doit être attentif au phénomène.
Patricia : Oui, et c’est dans tous les domaines, tu sais.
Sophie : Le domaine de la santé est moins concerné, non ?
Patricia : Par l’IA, oui … quoique … par contre, dans mon rayon, il y a de plus en plus de gourous qui se prétendent psy. Des véritables dangers publics.
Sophie : Oui, j’ai lu un article à ce propos.
Patricia : Pour en revenir à Thomas, c’est quoi le problème ? Une vente ratée ?
Sophie : Non. Un client qui aurait vendu son bien derrière le dos de l’agence alors qu’il y a un contrat d’exclusivité. Regarde. (Elle tend le journal à Patricia et montre l’article).
Un temps pour lire l’article.
Patricia : Un nouveau centre sportif ? … Bizarre, je n’en n’ai pas entendu parler.
Sophie : N’empêche, Thomas est furieux.
Patricia : Je le comprends. Marre de ces gens malhonnêtes.
Sophie : J’espère que ça va s’arranger. C’est peut-être un malentendu.
Patricia : Un malentendu ? Tu rigoles ma belle. On les connaît les malentendus.
Sophie : Pourquoi tu dis ça ?
Patricia : Tu as oublié mes vacances de l’été dernier ?
Sophie : Oui. Mais c’est réglé cette histoire, non ?
Patricia : Pas du tout. J’ai dû prendre un avocat.
Sophie : Ah bon ?
Patricia : Je ne vais pas...