Jour d’éclipse

Le temps d’une journée, celle d’une éclipse de soleil tant annoncée, la salle de repos d’un hôpital de province devient le théâtre d’une cascade de situations loufoques provoquées par Jean-Jacques, ambulancier gentil, naïf et optimiste. Autour de lui, un petit monde d’infirmières et médecins excédées sous la houlette d’un directeur obsédé par son image va peu à peu se laisser gagner par sa bonhomie, jusqu’à finir par sourire.

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ACTE Ier

 

 

Scène 1

 

(Le rideau se lève sur la salle de repos. L’horloge murale indique environ 8h15. Isabelle est assise, dos à la fenêtre, jouant à Docteur Maboul, célèbre jeu de société. On entend au loin des sirènes d’ambulance, puis le silence. Côté admissions c’est l’effervescence : on distingue dans le hublot de la porte des personnes qui vont et viennent. Une annonce retentit.)

 

VOIX DU HAUT-PARLEUR. (off) « Docteur Bloc est attendu au chastagnier. (un temps) Quoi ? (un temps. Rires) Au temps pour moi ! Docteure Chastagnier est attendue au bloc. »

 

(Isabelle consulte sa montre, soupire, se remet à jouer. Un temps. Elle est visiblement habituée à attendre.)

 

ISABELLE. — (concentrée sur son jeu, la pince à la main) Toi, le petit fer à cheval, je t’ai enfin eu. Il me reste le genou et la cheville à… Arrrgh ! J’arriverai pas à lui retirer cette clé ! (lumière rouge et bruit strident viennent du jeu) Et mince ! (souffle) C’est drôlement difficile aussi. Je recommence. Cette fois, soit plus concentrée,  Isa…

 

(On entend soudain un bruit de pas précipités et de ferraille qui s'entrechoque. La fenêtre s'ouvre en grand.)

 

ISABELLE. — Ah !

 

(Jean-Jacques, habillé d’une veste d’ambulancier, apparaît dans l’encadrement de la fenêtre, en équilibre précaire. Il franchit difficilement le rebord, d’abord d’une jambe puis de l'autre, un vieux classeur dans une main, une paire de lunettes pour éclipse sur le dessus de la tête, sa grosse gourmette dorée cliquetant contre le rebord de la fenêtre à chaque mouvement.)

 

JEAN-JACQUES. — Ouh là !

 

ISABELLE. — (sursautant, sans même se retourner, les yeux fermés, un brin fataliste) Non… Non, pas la fenêtre ! (lumière rouge et bruit strident.) Et voilà ! Zut ! J’ai encore perdu ! (à Jean-Jacques, sans se retourner) T’es en retard…

 

JEAN-JACQUES. — (essoufflé) Ouh lala ! Je sais. Pas simple de se frayer un chemin ce matin.

 

(Il atterrit lourdement, manque de tomber, se rattrape de justesse. Isabelle le regarde, consternée, tandis qu'il s'époussette et remet de l'ordre dans sa veste, faisant sonner sa gourmette comme on ajusterait une médaille.)

 

JEAN-JACQUES. — (écartant les bras, heureux et fier de lui) Ta-da !

 

ISABELLE. — (appuyé) Bonjour, Jean-Jacques.

 

JEAN-JACQUES. — C’est bien moi.

 

ISABELLE. — Cette manie (un temps) que tu as (un temps) de passer par les fenêtres… La porte n’est pas faite pour les chiens !

 

JEAN-JACQUES. — (il s’époussette)  Avec ces travaux sur le parking, c’est le parcours du combattant. T’as vu, la DDE avec leur pelleteuse ? Un vrai bazar. Mon gyrophare bleu fait bien pâle figure face à leur gyrophare orange. J’ai dû m’incliner…

 

ISABELLE. — …et donc passer par la fenêtre. Les travaux ont commencé il y a vingt minutes maxi. Si t’avais embauché à l’heure et par la porte, t’aurais pas eu autant de déboires.

 

JEAN-JACQUES. — La porte ? La porte, c'est pour les gens qui ont le temps. (montrant trois doigts avec sa main) Moi, j'ai deux bonnes raisons d’arriver incognito. Et d’une, je ferais pas dans la discrétion à cette heure-ci, alors autant rentrer par où c'est le plus direct, sans se faire repérer par… (mettant ses mains comme pour regarder dans une paire de jumelles) … Odette-la-chouette qui veille. Et de deusio, une gourmette de trois cents grammes, je peux te dire que c’est pas léger-léger, Isabelle.

 

ISABELLE. — Ah ça, pour être lourd, t’es superlourd. Un jour, Jean-Jacques, cette horreur elle va t'arracher le poignet.

 

JEAN-JACQUES. —  (la faisant tinter fièrement, la brandissant presque comme un trophée sous le nez d’Isabelle) Elle m'a jamais fait défaut. C'est un cadeau de Parrain, y'a écrit « Jean-Jacques » dessus en lettres attachées, comme ça si je me perds un jour, on saura au moins qui je suis. Et puis…, c’est beau, non ?

 

ISABELLE. — C’est parfaitement dégueu.

 

JEAN-JACQUES. — Oh, quand même…

 

ISABELLE. — Gourmette ou pas, tu pourras bien perdre la mémoire, nous, en revanche, on se souviendra quand même de toi. Le problème, Alzheimer, ne sera pas pour toi, mais pour nous : on ne t’aura pas oublié.

 

(Elle marque un temps. Jean-Jacques retire sa veste et s’avance vers la machine à café.)

 

ISABELLE. — Donc finalement, t’es là. Tu ne devais pas rester chez toi aujourd’hui ? Je croyais que tu ne pourrais pas venir travailler de la journée ? Un souci d’ordre technique tu disais…

 

JEAN-JACQUES. — Non j’suis là. Presque pas en retard, mais là quand même. Un café, Isa ? Moi je m’en fais un. Pas une journée ne débute sans un bon café.

 

(Il se serre un café et commence à chercher quelque chose.)

 

ISABELLE. — T’as surtout besoin d’un bon coup de pied aux fesses pour te remettre les idées en place et te mettre au boulot. Trente minutes de retard, Odette va te détester.

 

(Il s’assied et continue à chercher.)

 

JEAN-JACQUES. — Il peut rien m’arriver, je suis fonctionnaire. Dis, y’ a plus de sucre en morceaux ? Hein ?

 

ISABELLE. — J’en sais rien. Dans le placard ?

 

JEAN-JACQUES. — Tant pis. (Il commence à verser méticuleusement dans sa tasse une dizaine de cuillers à café de sucre en poudre d’un bol posé sur la table basse.) De toute façon, Odette, elle n’arrête pas de me disputer pour un oui ou pour un non. Comme si c’était la cheffe…

 

ISABELLE. — C’est TA cheffe ! (regardant Jean-Jacques avec insistance. Le temps est comme suspendu.) Heu, (un temps) Ça ira comme ça, tu en as mis assez, non ?

 

JEAN-JACQUES. —  (s'arrêtant net, lâchant la cuillère qui reste verticale dans la tasse, comme figée) — Tu crois ? Tu vois, j'attendais que tu me le dises parce que je sais toujours pas m'arrêter tout seul. Je verse, je verse, et je vois pas le danger. Le sucre, tu sais, pour moi, c'est comme les câlins…

 

JEAN-JACQUES et ISABELLE. — (ensemble et lentement) Il-n’y-en-a-jamais-trop-tant-que-per-son-ne-vous-dit-stop.

 

ISABELLE. — Oui je connais la chanson. Mais quand même, Jean-Jacques  , va bien falloir un jour que tu saches t’arrêter seul . Que tu grandisses un peu. Le sucre c’est mauvais pour la santé, tu le sais. A cette dose je veux dire. Quand est-ce que tu vas comprendre que tu vas y laisser des plumes, et accessoirement perdre tes dents ?

 

(Jean-Jacques porte un doigt à sa bouche comme pour vérifier le nombre de dents.)

 

ISABELLE. — Parce que j’te dis pas les dégâts de ce côté. Si tu veux pas finir à la soupe t’as intérêt à limiter ta consommation de sucre et autres cochonneries, du genre de ce que tu rapportes tous les vendredis après le boulot. C’est sympa ces petits apéros du vendredi, mais on profite tous… Surtout toi. (elle marque un temps, le toise) Ça te fera pas de mal non plus niveau poids.

 

JEAN-JACQUES. — (se tenant le ventre) C’est pas du gras. C’est mes abdos.

 

(Il boit une longue gorgée, grimace légèrement tant c'est sucré, mais continue de boire avec une constance presque disciplinée. Entre Madame Rio, poussant un chariot avec un ficus posé dessus, un chiffon jaune noué au pantalon, un énorme trousseau de clés pendu à la ceinture qui s'entrechoque à chacun de ses pas.)

 

MME RIO. (étonnée) — Ben alors, m’sieur Jean-Jacques, l’êtes arrivé, enfin ? Par où l’êtes sorti, i vous ai pas vu entrer ? (songeuse) Ou p’têt’ ben quo lé l’inverse.

 

(Madame Rio dépose le ficus dans le coin côté jardin, sous la pendule)

 

ISABELLE. — (dodelinant) Tout juste, Madame Rio, il est bien là. Et en passant par… ? Je vous le donne en mille… la fenêtre, pour ne pas changer.

 

MME RIO. — (fâchée) J’espère que l’avian pas laissé de traces sur le rebord avec vos godasses toutes crottées ?

 

(Madame Rio s’approche de la fenêtre pour l’inspecter)

 

JEAN-JACQUES. —  (Comptant ses dents) Je gêne pas le service des admissions comme ça. (faisant des exercices d’assouplissement) Et puis, mon corps d’athlète réclame sa dose de sport, je m’en voudrais de décevoir ce que dame nature a réussi à créer.

 

ISABELLE. — (manquant de s’étouffer) C’est pas possible d’entendre ça !

 

MME RIO. — Et qué t’o qu’vous faites içhi ? Le deviez pas crécher cheù vous, asteùre ?

 

JEAN-JACQUES. — Comme vous pouvez le constater, Madame Rio, il y a des nuages. Du coup, j’ai changé mes plans.

 

ISABELLE et MME RIO. — (ensemble) Et alors ?

 

JEAN-JACQUES. — Et ben, y’a pas de soleil ce matin.

 

MME RIO. — (essuyant le bord le fenêtre avec son chiffon) Ben voui, m’en doutais. L’a fait des grosses traces, le cochon !

 

ISABELLE. — (sarcastique) Tu ne vois pas le soleil, donc tu viens bosser ? L’hôpital a de la chance, merci la météo !

 

JEAN-JACQUES. — Tu peux pas comprendre.

 

ISABELLE. — Ça vient de là. Et quand le ciel sera bien dégagé, tu rentreras chez toi.

 

MME RIO. (mécontente) Pouviez-pas passer par les portes comme tout le monde ? L’êtes civilisé ou faut-y qu’on vous y marque, nom de nom ?

 

ISABELLE. — N’insistez-pas, Madame Rio. Vous ne le changerez pas. Moi-même j’ai jamais réussi durant les douze mois où on était ensemble.

 

JEAN-JACQUES. — Dès qu’il fera soleil, j’appliquerai le plan B, le plan « Jour d’éclipse ».

 

ISABELLE. — Plan B ? B comme bêta ?

 

MME RIO. — Kouè ? Douze moes avec çhau-çhi ? Ben ma colombe ! Qué t’o qu’vous l’y trouviez ?

 

JEAN-JACQUES. — Je suis dans la pièce Madame Rio.

 

ISABELLE. — Il était drôle, au début. Et puis…, quand on apprend à le connaître, tout à coup ça devient moins marrant. Le plus difficile, c’étaient les onze derniers mois.

 

MME RIO. — Eh beh, devriez recevoer la médalle dau courajhe ! Comme on dit cheù nous : I en aurais pas fait mon quatre heure de çheù bonhomme.

 

JEAN-JACQUES. — Je vous signale que j’entends tout ce que vous dites.

 

(Madame Rio s’avance avec son chariot côté cour. Jean-Jacques la suit du regard.)

 

ISABELLE. — Ça a été une grande expérience. Hein, Jean-Jacques ?

 

JEAN-JACQUES. — (remarquant le trousseau et s'approchant pour l'examiner de près) Mam’ Rio ! Ouah !

 

ISABELLE. — Il s’en fiche.

 

JEAN-JACQUES. — (continuant comme s’il n’avait rien entendu) Vous avez combien de porte-clés là-dessus ? Impressionnant ! T’as vu, Isabelle ?

 

ISABELLE. — (pas convaincue) Mouais.

 

MME RIO. — (soulevant fièrement le trousseau pour le montrer) Sais pas, une trentaine. O’lé pour le boulot. Chaq’ porte de c’t’hopitàu a son trochàie, (se reprenant en articulant) Un trousseau de clés par porte, si vous préférez. O’ fait son poids, çhau machin.

 

JEAN-JACQUES et ISABELLE. — (ensemble et émerveillés) Aaaaah !....

 

JEAN-JACQUES. (sortant de sa poche de pantalon un énorme porte-clés couvert de breloques diverses et variées, sans aucune clé dessus) — Et hop ! Moi j'en ai 92 à la maison. Et sans aucune clé, juste les breloques. J'en achète un à chaque endroit où je vais. Ça fait des souvenirs de vacances...

 

MME RIO. — (éclatant de rire) Asteùre, l’êtes jamais parti nulle part que j’sache, m’sieur Jean-Jacques.

 

(Isabelle acquiesce longuement)

 

JEAN-JACQUES. — (égrenant les breloques une à une, avec la tendresse d'un collectionneur qui présente sa vitrine) J'ai le Mont-Saint-Michel…, la Tour Eiffel miniature…, et un casque de chevalier du Puy-du-Fou... C'est-y pas un beau tour de France ?

 

ISABELLE. — (sèchement) Pfff ! Un heaume ça s’appelle, pas un casque. Et nous la fais pas à l’envers. La plupart, tu les as achetés en vide-greniers. J’étais avec toi, gros nigaud, je m’en souviens.

 

JEAN-JACQUES. — Même pas vrai. Faut pas me sous-estimer, Isabelle. Ceux-là ils viennent tout droit d’Amazonie. Je les ai eus grâce à l’internet, je te ferais dire.

 

MME RIO. — (étonnée) En Amazounie ? La tour Eiffel ? et le Mont Saint-Micha ? Vous les avez trouvés en Amazounie ? Le serez-t-y pas un peu mytho des fois ? (elle consulte la carte du monde apposée au mur.) Où s’ké l’Amazounie ?

 

ISABELLE.  — N’importe quoi. L’Amazonie. Tu dis n’importe quoi. Et pourquoi pas l’Antarctique, le Groënland, la planète Mars ? (elle réfléchit) Mais attends, (elle marque un temps d’arrêt), dis-moi un peu, ton Amazonie, là, ce ne serait pas plutôt… « Amazon » ?

 

JEAN-JACQUES. — Amazon, Amazonie… C’est pareil non ?

 

(Isabelle lève les épaules et souffle.)

 

MME RIO. — (rapprochant ses mains) O’ s’touche si o’ fait ben plier la carte.

 

ISABELLE. — (replongeant dans le jeu) Bon. On continue à faire de la géographie pour les nuls ou on peut avoir un peu de sérénité dans cette salle ? J’ai une opération à terminer. Jean-Jacques, je t’aime bien, mais on pourrait avoir un répit cinq minutes ? T’aurais pas un truc à faire ailleurs, sans vouloir te commander ?

 

JEAN-JACQUES. — Non. Ah si, je cours me préparer. Odette doit me donner le planning pour les transports...

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Posté le 26 août 2026 par Lorànt A

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