Salle des Fêtes (sale défaite)

À Saint-Yrieix-la-Perche, charmant village imaginaire de Bourgogne, l’heure est aux réjouissances. Le Maire, Louis Marcelin de Beauregard, a réuni ses administrés pour une grande réception municipale. L’enjeu est de taille : annoncer la création d’un projet prestigieux destiné à faire rayonner le terroir local, une « Maison du Vin ».
Seul problème — et non des moindres —, l’emplacement choisi pour cette construction exige le déplacement du monument aux morts du village.
Ce qui devait être une célébration consensuelle et feutrée vire très vite au grand déballage. L’annonce fait l’effet d’une étincelle dans un poudrier : les ambitions politiques se révèlent, les petits secrets de famille et les zones d’ombre de l’Histoire refont surface, tandis que la jeunesse révoltée prend la parole pour faire éclater ses vérités.
Entre hypocrisies bourgeoises, passions villageoises et règlements de comptes improvisés, la fête municipale tourne au psychodrame grinçant. Une comédie de mœurs rythmée et corrosive qui déshabille une micro-société où chacun tente de sauver ses privilèges avant que les masques ne tombent.

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SALLE DES FETES

Scène 1 :

 

Le Maire + Hortense Beaulieu + Abdel Kader Benaïssa + Clothilde + Jennifer Lecomte + Marie-Charlotte de B. + Dr Rahouse

 

 

Le rideau s’ouvre, DJ Snack est sur l’estrade à ses platines, tout le monde est en train de danser.  DJ Snack baisse le son du morceau qu’il passait (possiblement : « Chante », Les Forbans). Tous sont joyeux et s’applaudissent.

Le Maire monte sur l’estrade, prend le micro.

 

Le Maire. — Mes amis, quelle soirée ! Applaudissons notre ambianceur, DJ Snack, qui signe son grand retour après deux ans d’absence, et a choisi Saint-Yrieix-la-Perche comme première étape de sa nouvelle tournée intercommunale !

 

Applaudissements de tous, puis DJ Snack descend s’asseoir à la place qui lui a été réservée. Tous les invités rejoignent leur table et s’assoient.

 

Le Maire. — Mes chers concitoyens, quelle joie de vous retrouver autour de ce projet qui me tient tant à cœur, dans la convivialité et la bonne humeur. Convivialité qui, ici, n’est pas exceptionnelle : ce qui est exceptionnel, c’est vous, toujours fidèles au rendez-vous, depuis mes trois mandats, pour la prospérité de Saint-Yrieix !

Le Maire descend de l’estrade pour venir poursuivre son discours au milieu des invités. Clothilde s’est levée pour se mettre à côté de lui ; elle mime tous ses gestes. Clothilde se lève après avoir rectifié son prénom.

Hortense Beaulieu. — Prospérité, prospérité… Lui, il est le plus gros propriétaire de vignobles de Bourgogne. Moi, avec ma boulangerie, je n’ai pas racheté tous les champs de blé du coin.

Abdel-Kader Benaïssa. — Du blé, il n’en manque pas, c’est vrai. Mais reconnaissez que la commune est bien gérée. (Hortense Beaulieu fait la moue).

Le Maire. — Regardez Pithiviers (on entend des « Pithiviers, bouh !! » moqueurs), préfecture de son état, oui, « bouh ! ». Pithiviers, qui bétonne à tout va, avec hôtels par-ci et parcs d’attraction par-là. Eh bien, à Saint-Yrieix, nous ne mangeons pas de ce pain-là.

Hortense Beaulieu. — (se levant, enthousiaste) Je confirme, on ne mange pas de ce pain-là ! Oh, pardon ! (se rassoit, gênée)

Le Maire. — « La Maison du Vin » : mon projet, notre projet. Un écrin pour mettre en lumière nos merveilleux domaines de Bourgogne grand cru et redynamiser notre commune. Pithiviers (des « Pithiviers, bouh !! » moqueurs), Pithiviers n’y a pas pensé, Saint-Yrieix le fait !

Clothilde. — Pithiviers bouh ! (elle se rend compte qu’elle est seule à réagir, gênée)

Le Maire. — Oui… Merci heu, Corinne.

Clothilde. — « Clothilde », Monsieur le Maire ! Clothilde se lève

Le Maire. — Oui, bien sûr, je connais votre prénom quand même, depuis le temps !

Une Maison du vin donc, à l’entrée du village, avec parking, petite restauration et, bien entendu, dégustation. Mais attention, un projet moderne, innovant : des expériences sensorielles et interactives pour décrypter les arômes et le savoir-faire des vignerons, ainsi qu’un parcours pédagogique sur nos paysages et les activités de notre terroir. Plus une boutique qui pourrait promouvoir d’autres produits locaux : notamment les goûteuses charcuteries de d’Abdel-Kader Benaïssa, mais aussi les fameux filets de perche de St Yrieix la Perche, produits par notre usine de poissons, et réputés dans le monde entier.

Hortense Beaulieu. — (se levant d’un coup) En tant que Présidente de l’Association des commerçants de… (le Maire la coupe)

Le Maire. — et naturellement, des produits de tous nos commerçants. (Hortense se rassoit, satisfaite). (le Maire, se tournant vers Jennifer, goguenard) Enfin, tous… Jennifer, chère belle-sœur, tu es coiffeuse, je ne te propose pas de promouvoir tes shampoings et tes ciseaux, hein ? (Rires du Maire et des convives, puis Jennifer lui lance un regard noir)

Jennifer Lecomte. — Non bien sûr mon cher beau-frère, ça ferait tache, n’est-ce pas ?

Marie-Charlotte de B.. — Ah, Jennifer, il faudra que je passe dans la semaine pour mon brush’…

Le Maire. — (à Marie-Charlotte, la rabrouant) Chérie, s’il te plait… (reprenant son discours) Mais voilà : le monument aux morts occupe le meilleur emplacement que nous puissions envisager pour la Maison du vin : un tertre, bien en vue de la route départementale, constructible, à l’entrée de Saint-Yrieix et avec possibilité de parking !

Rim Benaïssa. — (en aparté) Un tertre ?

Dr Rahouse. — (se penchant pour lui répondre) C’est une sorte de colline. Un mamelon, quoi. Mais sans téton et assez plat sur le dessus (regard noir de Rim, Sœur Adrienne glousse).

Le Maire. — Voilà pourquoi nous sommes réunis ce soir : ce formidable, « formidable ! » projet, nécessite que nous déplacions notre Monument aux morts.

Dr Rahouse et Sœur Adrienne. — (éméchés, faisant trinquer leur verre, chantent :) « For me, for me, for me, formidable ! »

Le Maire. — (jetant un regard noir au Docteur et à la Sœur, les coupant) J’ai l’autorisation du Préfet, et le déplacement du monument de l’autre côté du village, près de l’usine de poisson, ne connait donc pas d’obstacle… sinon votre caution morale.

L’assistance fait des « Ah, d’accord ! », des « Ah, c’est pour ça ! »…

Le Maire. — C’est pourquoi j’ai souhaité vous consulter, vous, familles des disparus et notables de la commune, afin d’obtenir votre acquiescement. Nous formaliserons cela tout à l’heure par un vote à main levée, sous la supervision de Monsieur Benaïssa, qui n’est pas seulement notre boucher-charcutier, mais aussi le Président de l’Association des anciens combattants. On applaudit Monsieur Benaïssa s’il vous plait !

Marie-Charlotte de B.. — (en aparté) Un arabe aux anciens combattants, alors ça, je ne m’y ferai jamais ! Je me bouche les oreilles (elle fait le geste). Voilà !

Le Maire. — Voilà, je crois vous avoir dit l’essentiel. (Clothilde, collant toujours le Maire durant son discours, lui donne un coup de coude) Hein ? Ah, oui, j’allais oublier : « combien ça coûte ? » Trois fois rien ! En tous cas, le plan de financement est bouclé, et vous trouverez sur vos tables le dossier préparé par… heu… Colline !

Clothilde. — « Clothilde » !

Le Maire. — (sèchement) Ben oui, c’est ce que j’ai dit, ne me reprenez pas à chaque fois !

Dr Rahouse. — (se penchant vers Rim) Colline, tertre, c’est à peu près la même chose.

Le Maire pose le micro sur le bord de l’estrade. Rolande Le Bihan lève la main pour avoir la parole. Le Maire, suivi de près par Clothilde, s’approche de Mme Le Bihan.

 

 

SALLE DES FETES

Scène 2 :

 

Rolande Le Bihan + le Maire + Dr Rahouse + Sœur Adrienne + Hortense Beaulieu + Cheyenne + RIM + Marie-Charlotte de B. + Jennifer Dupont

 

 

Rolande Le Bihan. —  Une petite minute Monsieur le Maire !

Le Maire. —  Ah, Madame le Bihan ! Tout le monde connaît Madame le Bihan, responsable des services fiscaux du Département ?

Tout le monde, « ah oui, on la connait / moi, j’en ai entendu parler / ah ben merci ! / elle m’a redressé l’an dernier »

Le Maire. —  Vous représentez le Préfet qui, hélas, n’a pas pu se rendre disponible.

Rolande Le Bihan. —  C’est surtout qu’il a estimé plus opportun que ce soit moi qui vienne.

Le Maire. —  Ah ???

Rolande Le Bihan. —  Oui… Parce que vous dites que le plan de financement de votre projet est bouclé... Que ça ne coûtera rien à vos administrés… C’est un peu plus contrasté que ça !

Le Maire. —  Oh mais on ne va pas entrer dans les détails, tout le monde trouverait cela tellement ennuyeux. Hein Madame le Bihan ? Rolande ! Vous permettez que je vous appelle Rolande ?

Rolande Le Bihan. —  Pas vraiment, non ! Mais pour en revenir à l’objet de ma présence, et effectivement sans entrer dans des chiffrages qui pourraient être rébarbatifs, Monsieur le Préfet m’a demandé de rappeler que vos con-citoyens… sont aussi des con-tribuables !

Dr Rahouse. —  Comme vous pouvez le con-stater, on est toujours le con de quelqu’un…

Sœur Adrienne. — (déjà éméchée, au Dr Rahouse) Oh, qu’est-ce que vous êtes drôle !

Rolande Le Bihan. —  Ainsi… Compte tenu du taux d’endettement de la commune, qui frôle la mise sous tutelle de l’État, il conviendrait effectivement que ce projet soit financé avec des capitaux privés, plutôt qu’avec de l’argent public. Parce que votre demande de fonds auprès du Ministère de la Culture, j’aime autant vous dire que ce n’est pas en très bonne voie.

Le Maire. — (saisi de stupeur) Ah bon ?

Rolande Le Bihan. —  Et puis est-ce que les habitants de Saint-Yrieix s’accommoderaient d’une hausse de leurs impôts locaux ?

On entend des « Ah non ! », « Il n’en est pas question ! », « Et puis quoi encore ? », « On n’est pas des vaches à lait » - et quelqu’un : « On n’est pas des vaches tout court ! »

Hortense Beaulieu. — (fort) Quoi ? Ah ça, certainement pas. On paie déjà bien assez d’impôts comme ça !

Rolande Le Bihan. —  Oh, ça, Madame, ce n’est jamais certain. Et c’est d’ailleurs à moi qu’il revient d’en juger. D’ailleurs je ne me souviens plus si je vous ai déjà contrôlée ? Il faudra que je vérifie… Vous me rappellerez le nom de votre commerce ?

Cheyenne. —  Je hais les flics.

Rim Benaïssa. —  Elle est pas flic, elle est… inspecteur j’sais pas quoi aux impôts.

Cheyenne. —  C’est pareil, je déteste.

Rolande Le Bihan. —  En parlant de contrôle, monsieur le Maire… Enfin, c’est plutôt à Monsieur De Beauregard que je m’adresse… Bien que tenue au secret des dossiers, et soumise à l’obligation de réserve, je m’autoriserai tout de même à évoquer votre situation personnelle. Et celle du Domaine, naturellement. Cela dans le but d’apporter toute la transparence nécessaire dans l’élaboration de votre, au demeurant très beau, projet de Maison du Vin. Et pour lequel vous avez organisé cette consultation citoyenne.

Le Maire. —  Je ne comprends pas… Vous...

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Posté le 27 août 2026 par Pierre JUSTE

Pierre JUSTE
Pierre JUSTE

Auteur et metteur en scène, j'aime ausculter l'intime et la fragilité humaine, toujours avec un sourire en coin. J'écris pour être lu, joué et partagé !

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