Men… men… menteur !
Un metteur en scène peu scrupuleux (Norbert) donne rendez-vous à une ex-compagne (Édith), une comédienne un peu oubliée. Il veut organiser une audition pour sa prochaine création, mais Édith appréhende qu’il s’agisse d’une nième arnaque. L’un des candidats (Julien), bègue, rêve de devenir comédien malgré son handicap. Il insupporte Édith. Norbert, ancien bègue, n’est pas du tout du même avis. Pendant que Norbert et Édith occupent le devant de la scène, la discrète régisseuse (Lise), observe, écoute… et prépare quelque chose.
Lire le texte intégral
Acte I scène I
NORBERT
(Au téléphone) Oui, c’est une pièce de théâtre à petit budget, mais je cherche un partenaire financier pour pouvoir la monter… Je t’assure que ça peut faire un tabac… Comment ?... Je te dois de l’argent ? Depuis quand ?... Dix ans ?... Attends, tu es bien… Denis Vincent ?... Ah ? Denis Bréchet ? Je me suis trompé de numéro ! Co… co… comment vas-tu, depuis le temps ?... Dix… dix… dix ans… déjà ?… Ah non… non… je… je ne bégaye plus… J’ai inventé une mé… méthode révolutionnaire… Mais, là, c’est… c’est l’émotion. (Il prend une énorme respiration et déplie ses doigts au fur et à mesure qu’il parle, pouce, index, majeur, annulaire, auriculaire). Oui, oui, je suis toujours là… Écoute, j’ai un double appel, je te rappelle très vite. J’ai d'autres démarches sur le feu… Oui, on se rappelle. Tu as mon numéro maintenant… Non ?... Mon numéro ne s’est pas affiché sur ton portable ?... Qu’est-ce que tu as comme portable ?... Ah oui, j’ai eu la même merd… le même modèle... c’est ballot hein ? Bon, il faut que je te laisse. Je te rappelle un peu plus tard… enfin, tu me rappelles, ce sera plus simple… Oui, je sais, ça ne s’affiche pas… À bientôt. (Norbert raccroche). Nom de Zeus ! Je l’ai échappé belle… Denis Bréchet, qu’est-ce qu’il fait encore dans mes contacts ?... Dix ans que je lui dois du pognon… la vache… Bon… Denis Bréchet… supprimé… (Il imite le bip émanant de son portable) Oui, oui je confirme, tu m’étonnes… (Il imite de nouveau le bip). Alors cherchons Denis Vincent. Il m’a déjà prêté de l’argent. (Au public) Non, mais lui, je l’ai remboursé… (Il imite les sonorités du portable) Tou tou tou tou tou tou tou tou tou tou… Denis ?... C’est Norbert. J’ai une idée formidable… Oui, encore une… J’ai besoin de combien ? Quelle trivialité ! Attends un peu… Figure-toi que j’ai écrit une pièce de théâtre… Ah c’est top secret, je ne vais pas tout te raconter aujourd’hui. Là, j’en suis au financement, et ça coûtera que dalle. J’en serai le producteur, mais il faudrait que je monte un dossier financier… Tu peux t’en occuper ?... Oui, le dossier financier seulement. D’ailleurs, si ça t’intéresse, tu pourrais en fi… Non ?... Bon, je n’insiste pas. Le dossier seulement… Mais si ça marche – et ça va marcher –, tu ne vas pas le regretter ?... Je n’insiste pas… Ne te fâche pas, je me tue à te dire « je n’insiste pas » ; je ne peux pas être plus clair… Donc, pour le dossier, c’est d’accord ?… O.K., on se rappelle dans une quinzaine. Merci Denis. (Norbert raccroche). Maintenant, la comédienne. Il m’en faut une, connue et pas chère. Alors… Connue… et pas chère. (Il consulte sur son ordinateur portable et commente). Non… connue… et chère… connue et chère… connue… et ruineuse… Non… hors de prix !… Je sais ! Connue et un peu oubliée… donc pas chère… Il faut que je cherche dans un fichier d’il y a cinq ans ou dix ans… Un peu oubliée, mais pas trop quand même. (Il consulte un fichier). Alors… non… non… non… Pas si oubliées que ça, les bougresses. (Un temps). Je sais !... J’ai un répertoire de ringardes. Il faut que je le retrouve… (Il farfouille, en fond de scène, et trouve un très vieux répertoire) Voilà, voilà… Alors, une ringarde… pas trop décatie… Oh, ben ça alors ! Édith ! Pourquoi n’y ai-je pas pensé plus tôt ?! On a eu une aventure ensemble en plus… Elle n’a pas pu m’oublier. (Il imite les sonorités du portable) Tou tou tou tou tou tou tou tou tou tou… (Au public) Ça sonne… (Au téléphone) Allô, Édith ?... Ah je suis content de t’entendre… (Au public) Oh la ringarde !... Oh la ringarde !... Il faut que je vous fasse entendre ça, vous allez adorer… Je refais le numéro, et vous allez savourer le message de THE RINGARDE ! (Il compose le n° et met le haut-parleur. Le public entend la voix off d’Édith).
édith
(Off) Allô ?... Oui, allô ?... Oui, c’est moi… C’est bien moi, mais je ne suis pas là… Vous êtes bien chez Édith Donc. Vous cherchiez à me joindre ? Désolée, mais je suis en rendez-vous à l’extérieur ou en tournée. Alors, amis producteurs ET/OU amis metteurs en scène, vous allez devoir patienter pour le rôle que vous voulez me proposer… À bientôt, j’espère.
On entend le bip et Norbert fait signe au public de se taire.
norbert
Chuuut… Je vais laisser un message… Oui, Édith, bonjour. Ton message d’accueil, quelle originalité ! Un vrai chef-d’œuvre ! Bravo !... Oui, c’est Norbert à l’appareil. Je suis très confus d’être resté silencieux aussi longtemps. Dis-moi, je vais monter une pièce de théâtre et je cherche LA comédienne principale… Alors, tout naturellement, j’ai aussitôt pensé à toi…
ÉDITH
(Off) Allô oui, je suis là ! Mais je filtre avant de décrocher.
NORBERT
Tu as bien raison.
ÉDITH
(Off) Rappelez-moi votre nom.
NORBERT
Norbert… Norbert Bert.
ÉDITH
(Off) Connais pas… Enfin, connais plus, devrais-je dire.
NORBERT
Oh, ma douce, tu es fâchée ?
ÉDITH
(Off) Cher Norbert Bert, je crois que t’es bien foutu de moi, il y a dix ans.
NORBERT
Dix ans ? On ne s’est pas vus depuis dix ans ?
ÉDITH
(Off) Rappel des faits : dix ans d’amour, séparation, dix ans d’amitié, dix ans sans nous voir.
NORBERT
Je t’ai connue plus romantique.
ÉDITH
(Off) Je le suis toujours, mais en deux mots cette fois.
NORBERT
Ha ha ! Ah oui, c’est vrai, depuis le temps, tu as dû changer.
ÉDITH
(Off) Toujours aussi délicat… Heureusement, j’ai gardé mon humour… Bon, tu montes une pièce, il paraît ?
NORBERT
Oui.
ÉDITH
(Off) Alors, on se voit quand ?
NORBERT
Quand tu veux, ma chérie… ma chère, veux-je dire. Je te propose que l’on se voie pour en parler. Si tes occupations professionnelles te le permettent, bien sûr. Peut-être es-tu débordée ?
ÉDITH
(Off) Ne te fous pas de moi, s’il te plaît. Tu m’as vue à l’affiche depuis dix ans ?
NORBERT
Oh ? Tu… tu ne travailles pas, en ce moment ?
ÉDITH
(Off) Je ne travaille plus depuis dix ans, imbécile heureux !
NORBERT
J’en suis navré… vraiment… navré.
ÉDITH
(Off) Eh bien, dénavre-toi. On se voit quand ?
NORBERT
Attends, je consulte mon agenda. (Il ne consulte rien du tout) Alors, demain… non… après-demain… non… là…non… là… non plus… euh… pas avant une semaine. Ou alors, attends. J’ai un créneau cet après-midi, mais cela risque de faire court pour toi.
ÉDITH
(Off) O.K. pour cet aprèm. Où dois-je rappliquer ?
NORBERT
Au Potager.
ÉDITH
(Off) Quel potager ?
NORBERT
Non, le théâtre du Potager. C’est récent. Rue de la Ruelle, dans le 9e.
ÉDITH
(Off) Connais pas. Je regarderai sur Internet. Quelle heure ?
NORBERT
Disons 14 heures. Tu passes le hall d’entrée, tu entres directement dans la salle et tu me trouves… Alors 14 heures… Ou bien, viens plus tôt, vers 13 heures. Je t’invite à déjeuner.
ÉDITH
(Off) Tu n’as pas toujours été un modèle de délicatesse, mais il te reste quand même une once de galanterie. Dis-moi, ça ne sent pas l’arnaque, j’espère ?
NORBERT
Oh, Édith, c’est fini tout ça. Allez, viens.
ÉDITH
(Off, en fredonnant) Viens… je t’emmène.
Norbert raccroche.
NORBERT
Je l’ai invitée à déjeuner, je n’y crois pas ! Je n’ai plus un rond. (Au public, en quittant la scène) J’ai du pain, du beurre, du jambon. Ça fera l’affaire.
NOIR
Acte I scène II
Édith et Norbert sont assis sur les fauteuils de théâtre qui servent de décor.
ÉDITH
Bref ! Alors, pas de déjeuner dans les règles de l’art, un rendez-vous dans une salle obscure… et what else ?
NORBERT
Tu me fais des reproches ou je rêve ? D’abord, tu es arrivée en retard.
ÉDITH
J’avais noté « ruelle de la Rue » au lieu de « rue de la Ruelle ». Tu parles d’une adresse, toi ! Quel est l’abruti qui a baptisé cette rue ?
NORBERT
Bon, ce n’est pas grave, on ne va pas en faire un plat !
ÉDITH
Même pas un coup de rouge pour arroser nos retrouvailles.
NORBERT
Dis-moi, tu es devenue difficile. Tu as oublié quand on était jeunes. On se contentait de rien.
ÉDITH
Là, tu remontes à trente ans en arrière ! Du temps où on était amoureux.
NORBERT
Ah oui, tu parles de notre aventure ?
ÉDITH
Aventure ? Dix ans quand même !
NORBERT
Si longtemps ?
ÉDITH
Je ne sais pas comment je dois le prendre. Alors, vraiment, ça ne t’a pas marqué plus que ça ? Mon départ non plus ne t’a pas affecté, autant que je m’en souvienne.
NORBERT
Tu te rappelles notre insouciance ?
ÉDITH
C’est ça, noie le poisson. C’était de l’inconscience plutôt, surtout de ma part. Quand je pense que je me suis démenée jour et nuit pour t’entretenir.
NORBERT
Le don de l’exagération !
ÉDITH
J’exagère ?! J’avais un boulot le jour, un autre la nuit, et c’est comme ça que l’on faisait bouillir la marmite. Tu veux que je rentre dans les détails ?
NORBERT
Non, non, en gros, ça suffira.
ÉDITH
Et, par-dessus le marché, j’ai eu la connerie de croire que l’on pouvait rester amis. Pendant ce temps, monsieur montait des pièces, monsieur écrivait des pièces – enfin, piquer les idées des autres pour écrire des pièces –, et moi, que dalle ! Tu ne m’as pas trouvé la...