Entre deux maires

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Dominique Castani, corse d’origine, est maire d’un petit village du Bordelais et producteur de vin aux “Caves du Manoir”. Auguste Lecoq est son ennemi politique juré. Etrange hasard, après deux accidents sans gravité, ils se retrouvent dans une même chambre d’hôpital. Adversaires qu’ils étaient, ils se lient d’amitié et décident de faire liste commune. Leur convalescence se déroule au manoir, dans la plus grande oisiveté, au grand dam des femmes qui les entourent. Pour les contrer, ces dernières s’inscrivent sur une liste uniquement féminine. Le personnage clé de la pièce est l’ancienne cuisinière du manoir, la vieille Margot, aveugle et voyante ! Par boule interposée, elle tire les ficelles de l’histoire… Cette comédie, d’un style alerte et gentiment grinçant se déroule sur fond d’élections municipales, mais n’a rien de politique ; tout juste peut-on taxer l’auteur d’avoir, peut-être, quelques expériences en la matière. Si tel est le cas, il n’en a gardé que le côté amusant, dérisoire, jouant sur les mots en multipliant les situations cocasses. Une pièce pour rire destinée à tout public, maires compris.

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Acte 1

 

Il est 10 heures ; nous sommes dans la cuisine du manoir ; une cuisine cossue et rustique ; Martha est là et s'affaire à ses fourneaux. Le téléphone sonne...

Martha - Les Caves du Manoir bonjour ! Non, ce n'est pas madame Castani... C'est Martha Lecoq la cuisinière. Oui, Lecoq, en un seul  mot, avec un “L” devant et un “Q” derrière, pour vous servir. Comment ? Oui, tout juste, je suis la fille d'Auguste Lecoq... Parfaitement ! C'est ça même, celui qui se présente aux élections contre mon patron... Oui, oui, c'est mon père... Gênant ? Pas du tout ! Ils font leurs cuisines et moi la mienne... C'est pas la même odeur, voilà tout... Une commande ? Mais bien sûr, je vous écoute... Vous voulez le patron  lui-même ? (Castani entre, alerté par la sonnerie) Je vous le passe...

Castani - (à mi-voix) Qui est-ce ?

Martha - Je ne sais pas monsieur Castani ! C'est un monsieur qui vous demande, pour une commande de vin...

Castani - (à mi-voix) Mais enfin ! Pourquoi la ligne du secrétariat a-t-elle été transférée au numéro de la cuisine ?

Martha - La secrétaire est malade. Normalement, c'est votre femme qui la remplace mais elle est chez le coiffeur...

Castani - Encore ?

Martha - Bon, j'en fais quoi, moi, du téléphone ? Vous prenez ?

Castani - Pas le temps, j'ai une réunion à préparer, dites que je ne suis pas là.

Martha - Pas le temps, pas le temps... Bien. (Au téléphone) Il me dit qu'il n'est pas là...

Castani - Quelle idiote !

Martha - Quoi ?

Castani - C'est pas vrai d'être aussi bête !

Martha - (regard noir vers Castani puis retour vers le téléphone) En fait, c'est pas vrai, il est là, mais il est absent, c'est bête hein ?

Castani (à mi-voix) - Je ne suis pas là ! C'est tout !

Martha - (au téléphone) Oui, oui, il confirme.

Castani - Donnez-moi ce téléphone !

Martha - (elle poursuit sa conversation) Vous pensez, en ce moment, monsieur est en campagne...

Castani - Martha, si vous continuez, je vous fiche à la porte...

Martha - En campagne électorale... C'est ça... Il est très énervé et très absent en ce moment... D'ailleurs tout le monde est énervé dans cette maison...

Castani - Donnez-moi ce téléphone !

Martha - J'ai commencé, je termine avec le monsieur, le client est roi...

Castani - Et vous la reine des imbéciles !

Martha - Je vous en prie, soyez poli ! (Au téléphone) Non pas vous ! Mais lâchez-moi ou je crie !

Castani - Raccrochez !

Martha - (au téléphone) Pensez-vous ! Il n'est pas prêt de raccrocher, il voudrait bien la garder son écharpe…

Castani - Martha, je vais perdre mon calme !

Martha - (au téléphone) Vous avez raison, les élections pour certains, ça monte à la tête... Oh ! Non... Pensez-vous... Il ne fait qu'un petit mètre soixante-dix, ça ne montera pas bien haut ! (Elle rit fort) Comment ? Ah oui, ça on n'a pas à se plaindre, c'est un bon patron...

Castani - Qu'est-ce qu'elle raconte ! Elle est folle !

Martha - Toujours un petit mot gentil...

Castani - Je vous fous à la porte !

Martha - Ah oui, toujours très agréable avec le personnel...

Castani - Cessez la plaisanterie je vous prie !

Martha - Oui je sais, il en existe aussi des mauvais... Remarquez, c'est comme partout, les médecins, les gendarmes ou les... Comment “c'est à voir”! C'est tout vu ! Un exemple, pas plus tard que la semaine dernière, le petit cousin de la voisine de mon oncle du côté de ma mère s'est fait voler son vélo du côté de la gare... Un beau vélo, avec des pédales, une selle et un guidon... Oui, c'est ça, bien sûr, comme tous les vélos... “Fallait mettre une chaîne !”, “Fallait mettre une chaîne !” Il en avait une, chaîne !

Castani - Martha, pour la dernière fois, arrêtez ou je coupe le fil...

Martha - Oui, bon, avec tout ça j'ai perdu le fil, on parlait de quoi déjà ? Ah ! la commande...

Castani - Retournez à vos fourneaux et donnez-moi le combiné !

Martha - Je suis dans MA cuisine !

Castani - C'est MON téléphone !

(Ils se disputent.)

Martha - (en se débattant) Il est toujours là le monsieur du téléphone ? Bien, je disais donc... Mais ! (Elle s'arrête brusquement et regarde Castani.)

Castani - Qu'avez-vous ?

Martha - Mais enfin ? Etes-vous conscient de ce que vous venez de faire ?

Castani - J'ai fait quoi ?

Martha - Vous venez de me toucher la poitrine ! Et même le bas du dos, avec un regard lubrique qui ne laisse aucun doute sur vos intentions... (Au téléphone) Non, pas vous ! Conservez s'il vous plaît...

Castani - Je n'ai rien touché du tout !

Martha - Rien du tout ! Ah bon ? Parce que je n'ai pas de poitrine ? Elle est salée celle-là !

Castani - Si, si, vous avez de la poitrine !

Martha - Ah ? Vous avouez !

Castani - Mais ne je n'avoue rien !

Martha - Si, vous m'avez touché la poitrine !

Castani - Ecoutez Martha, vous êtes payée pour faire la cuisine et rien d'autre ! J'aime votre franc-parler, votre humour même, vous le savez. Vous êtes un vrai cordon bleu, mais n'abusez pas de ma patience, en ce moment, elle est mise à trop rude épreuve !

Martha - D'accord, mais vous m'avez effleuré le buste...

Castani - Par mégarde et par hasard, je suis désolé...

Martha - Par hasard ! Vous voulez rire ? Vous venez de vous livrer sur la personne de moi-même à des attouchements déplacés et... à dessein.

Castani - Bon, si vous voulez...

Martha - Et bien je ne veux pas ! Et si vous continuez, le cordon bleu va se fâcher tout rouge !

Castani - Reprenez ce monsieur et dépêchez-vous de conclure ! Enfin, Martha, vous êtes devenue bête ou quoi ?

Martha - (au téléphone) Voilà, c'est de nouveau moi ! Je viens de me faire agresser par un sadique mais il est parti, c'est bon. Je vous disais donc que  monsieur Castani est très pris, il travaille comme une bête, pas de vacances, toujours en réunion... Comment ça “Il a de la chance” ? Non, il n'est pas en vacances à la Réunion !

Castani - Arrêtez de raconter ma vie, il s'en fout !

Martha - (elle cache le combiné dans sa main) Je fais ce que je peux, je ne suis pas standardiste ! Il faut tout faire dans cette maison et même subir les assauts incontrôlés... Si je raconte ça à mon père, vous êtes grillé ! Et à lui la mairie !

Castani - ça fait vingt ans que je regrette de vous avoir embauchée dans cette maison mais aujourd'hui, ça dépasse le stade du regret !

Martha - (elle ôte sa main) Vous êtes encore là vous ? Dépêchez-vous, j'ai un poulet au four ! Non ! Je vous dis... Il n'est pas là !

Castani - Abrégez Martha ! Vous m'énervez, on dirait ma femme !

Martha - (agacée) Ne bougez pas, on va essayer autre chose... On reprend tout depuis le début... Lui absent, alors de part le fait, lui pas là... Moi pas pouvoir vous passer patron, toi comprendre ?

Castani - (la tête entre les mains) Elle me fait quoi là au téléphone, elle me fait quoi ! Encore un client de perdu...

Martha - Dans quelle langue faut-il lui parler pour qu'il comprenne l'ostrogoth ? (Au téléphone) Oui, moi pas habilitée mais pouvoir quand même graver commande ! (Elle prend un carnet) moi prendre outils (un crayon), moi écouter vous...

Castani - Bon maintenant ça suffit, il a compris !

Martha - (un temps, elle note) Ah ! Quand même ! Toi y'en a bien boire ! (Un autre temps) ça fait une sacrée quantité ! Je répète... Une barrique de Graves... Oui...

Castani - Une barrique de Graves ?

Martha - Une de Médoc... Oui... et douze cartons de Saint Croix du Mont... Bien... Cartons de six ou douze bouteilles ? Douze... C'est gravé... Pour sûr... C'est frais que ça se boit bien... Je veux dire c'est vrai que frais, c'est encore meilleur... Ah ? La livraison est urgente ? Bon, disons... Disons, fin de semaine prochaine ! (Elle regarde Castani, comme un calendrier imaginaire et l'interroge de la tête.)

Castani - (il fait un signe affirmatif) Oui, oui, c'est bon, prenez bien l'adresse !

Martha - Oui, fin de semaine !

Castani - (à mi-voix) Non l'autre !

Martha - Non l'autre ! (A part) Complètement bouché ! C'est pas une flèche l'indien ! (Au téléphone) Quand soleil aura rougi huit fois côté colline maudite, nous livrer toi ! Martha habile a parlé !

Castani - (à mi-voix) Son nom !

Martha - A quel nom ? (Légèrement gênée, cachant le combiné...) Ah ! Merde !

Castani - Quoi ?

Martha - (très gênée) La quoi ? La gen... La gendarmerie ?

Castani - La gendarmerie ? Nom de Dieu...

Martha - ça, c'est une maison facile à trouver... Oui, oui, oui je vois très bien ! Là où il y a la grande antenne et plein de crottes de pigeons sur le toit en dessous, oui, oui, oui... Sans quoi ? Ah ! Sans T.V.A ? On va voir... Bien, je vais transmettre à monsieur Castani. C'est noté, au plaisir, c'est ça... Livraison par le portail arrière, comme d'habitude, c'est entendu mon caporal. Adjudant ? Félicitations ! Au téléphone on voit mal ! Bonjour à la brigade ! (Elle raccroche) C'est incroyable comme les gens peuvent être bavards...

Castani - (furibond) C'est quoi ce vent de folie Martha ! Je ne vous ai jamais vue comme ça !

Martha - (un temps) Moi non plus... Moi qui ne sais jamais quoi dire au téléphone, ça venait comme ça... Tout seul... Enfin bref, résultat des courses, vous avez vu la commande ?

Castani - C'est la plus grosse du mois... Vous avez de la chance, sinon je vous flanquais à la porte !

Martha - Je suis assez contente de moi, ça mériterait presque une augmentation...

Castani - Contente ! Une augmentation ? Vous rendez-vous compte de la somme de bêtises que vous venez de débiter ?

Martha - Je n'ai pas l'habitude du téléphone ! Il m'a chauffée le loustic ! Il saura désormais qu'il ne faut pas me chauffer...

Castani - La gendarmerie ! C'est à l'adjudant Dufour que vous avez raconté toutes vos salades !

Martha - Et vous, ce n'est pas parce que j'ai les mains occupées et que je raconte des salades qu'il faut me mettre la main au panier !

Odette - (elle entre rapidement et prend une chaise) Quelle émotion ! Mon Dieu quelle émotion !

Martha - Que se passe-t-il ?

Odette - Incroyable !

Castani - Et bien raconte !

Odette - Martha, je quitte ton père à l'instant...

Castani - Tu as vu Lecoq ?

Odette - Oui.

Castani - T'as vraiment de drôles de fréquentations...

Martha - Papa était chez le coiffeur ?

Odette - Oui, il est passé, en voiture, rapidement...

Martha - Ça ne fait pas “hommes” pourtant !

Odette - Aujourd'hui si, enfin pas exactement...

Castani - Il a dû se faire embaucher comme raseur...

Odette - Armelle venait de finir ma coupe, j'étais sous le séchoir... Quand tout à coup...

Martha - Quand tout à coup ?

Odette - (elle se lève et fait des grands gestes) Quand tout à coup : Bing ! Zing ! Boom ! Vlan !

Castani - Une explosion !

Odette - Pire !

Castani - Lecoq sème la terreur chez les honnêtes commerçants, c'est bon pour ma campagne ça !

Odette - Un bruit épouvantable ! Une voiture venait de défoncer la vitrine !

Castani - Une voiture !

Odette - Oui ! Une voiture, avec quelqu'un à l'intérieur !

Martha - Papa !

Odette - Oui, ma petite Martha, Auguste Lecoq a traversé le salon, avec son auto !

Castani - Et sans rendez-vous, il se croit tout permis celui-là...

Odette - Je t'en prie Dominique, pas d'humour déplacé ! Il paraît qu'il a voulu éviter un chien. Il est passé au travers du pare-brise...

Castani - Le chien ?

Odette - Non, Auguste !

Castani - Ah ? Parce que tu l'appelles Auguste ?

Odette - Je ne vais pas tout de même l'appeler Alphonse puisqu'il s'appelle Auguste... Bref, il s'est retrouvé au beau milieu des débris de la vitrine. Il a des morceaux de verre partout sur le corps, comme un gigot piqué à l'ail...

Martha - Pauvre papa ! Lui qui déteste le mouton...

Castani - Et toi, tu n'es pas blessée ?

Odette - J'avais un casque...

Martha - Pauvre papa....

Odette - C'est pas grave mais il a été assommé ! Il a des petits billets partout !

Martha - Des petits billets...

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