Compagnie sans commandeur

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Une petite compagnie de théâtre contemporain découvre qu’elle perdra sa subvention de l’État si elle ne monte pas une pièce de Molière dans son intégralité. Alci, le metteur en scène, rebelle invétéré, va devoir, avec les comédiens qui lui sont restés fidèles et ceux qui lui sont imposés, répondre à cette exigence. On assiste à la recomposition d’une troupe à travers les coups de gueule idéologiques, les batailles d’ego, les intrigues amoureuses, les rancoeurs et les jalousies. Un hymne au vivre-ensemble, au-delà des différences sociales, sexuelles et intellectuelles.

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Première journée : La décision du ministère

 

Michel apparaît, très agité. Son téléphone sonne.

Michel. – Allô ! Oui ?… Moi-même… Ah oui, bonjour !… Bien merci… Non, non, pas de souci… Ah bon ?… Oh ! ben… Merci mais… je ne fais que mon travail. Mais merci alors… Merci… Moi ?! Vraiment ?… Oh !… Ah !… Mais ce serait pour jouer quoi ?… Ah oui ! Quand même… Je suis verni… Je dis… Oui, oui, oui, c’est une sacrée nouvelle. À partir de quand, dites-vous ? Ah oui !… Ah ! mais carrément !… J’avais pas compris. C’est chouette ! Écoutez, heu, c’est difficile de répondre comme ça… Mardi prochain ? C’est que… Non, non, bien sûr… Mais… Oui, oui, je comprends. Mardi prochain dix heures. Parfait. De toute façon, c’est pas pour tout de suite tout de suite, hein ? Vous comprenez bien que… D’accord, on voit ça mardi prochain. Merci, merci, hein… (On a raccroché à l’autre bout. Il soupire fort. Il voit Alci.) T’étais là ? Je t’ai pas entendu entrer. T’es là depuis longtemps ?

Alci. – Quelle importance ? T’as des soucis ?

Michel. – Non ! Enfin oui, tu sais… toujours le même bordel.

Alci. – Non.

Michel. – Ben… pour la garde des enfants. C’est sûr que si j’ai la garde d’Arthur, ça réglera le problème de la pension… Mais Clémentine a dit à sa mère qu’elle préférait comme c’était avant… moitié-moitié… D’ailleurs, elle voudrait venir pour les prochaines vacances et c’est dans deux jours et dans deux jours, enfin tu sais, c’est pas le moment. En plus, je suis pas sûr qu’Arthur soit bien chaud pour vivre avec moi. Et question fric, Hélène est bien plus cool que Cathy… Comment j’ai pu me fourrer… C’est tout de même pas la fin du monde si la fidélité, c’est pas mon truc… Comment vous faites avec Maguy ?… J’ai l’impression qu’avec Lou, ça pourrait marcher.

Alci. – Celle avec qui je t’ai croisé l’autre jour ?

Michel. – Elle fait partie d’une communauté hippie.

Alci. – Ça pourra t’ouvrir d’autres perspectives.

Michel. – C’est ce que je me suis dit.

Alci. – Tu veux que je parle à Cathy ?

Michel. – Oh ! surtout pas !… Elle pense que tu as une mauvaise influence sur moi. D’ailleurs, pour elle, tous les comédiens sont des menteurs.

Alci. – Elle manque un peu d’originalité, ton ex.

Michel. – J’étais jeune quand je l’ai rencontrée. (Ils rient.) T’inquiète, je m’en sortirai.

Alci. – Je n’en doute pas. Mais n’oublie pas que je suis aussi ton ami.

Michel. – Je préfère ne pas tout mélanger. Et rassure-toi, mes problèmes ne rejailliront pas sur mon travail.

Alci. – Tu me vexes. Est-ce que je t’ai jamais reproché quoi que ce soit ?

Michel. – C’est juste que je m’inquiète… T’as une idée de la pièce que tu veux monter ? On commence les répétitions bientôt ?

Alci. – C’est justement pour ça qu’on se réunit.

Michel. – Ben oui, où ai-je la tête ? On a reçu la réponse du ministère ?

Alci. – Elle devrait arriver aujourd’hui. Maguy s’en occupe. On pourrait se retrouver un de ces soirs tous les deux, quand tu ne seras pas de garde, boire un verre.

Michel. – Comme ça tu pourras m’aider à démêler.

Alci. – Je vais me gêner !

Michel. – Mais… tu as l’intention de recruter d’autres comédiens ?

Maguy apparaît, le courrier en main.

Maguy. – Si vous êtes tous deux en quelque conférence

Où je vous fasse tort de mêler ma présence,

Je me retirerai…

Alci. –            … Non, non, vous pouvez bien,

Puisque vous le faisiez, rompre notre entretien.

Que nous vaut ce sursaut patrimonial ?

Maguy. – Tu ne crois pas si bien dire.

Alci. – Que se passe-t-il ?

Maguy. – On est mal, mes amis.

Michel. – Le renouvellement de notre subvention ?

Maguy. – Justement non ! Ils arrêtent les frais.

Michel. – Tu plaisantes ?

Maguy. – J’en ai l’air ? Écoutez bien, c’est à pleurer de rire. (Elle lit la lettre.) « À Mesdemoiselles et Messieurs les comédiens de la compagnie de l’Avant – on se croirait au xviie siècle. Au regard des créations théâtrales que vous proposez au public de notre pays, nous sommes au regret de vous informer que nous ne sommes plus en mesure de renouveler notre substantielle aide financière… »

Alci. – Les traîtres !

Maguy. – Mon homme, allons tout doucement, s’il vous plaît, c’est pas fini.

Alci. – Imposteurs ! Lâches !

Maguy. – Ne nous emportons point, mon homme, laisses-en pour la fin, crois-moi il y a matière. Je continue ? « … notre substantielle aide financière pour les années à venir. Des spectacles composites, faits de bric et de broc, des montages de textes d’auteurs qui n’en sont pas, des mélanges d’interviews à des fins documentaires, à visées censément éducatives, ce genre de spectacles pullulent dans notre cité et nous refusons de cautionner plus avant une démarche démagogique qui endort les esprits, à l’heure où nos créations devraient être guidées par les valeurs du rassemblement et de la résistance… »

Alci. – Et voilà, on y arrive ! La résistance non pas comme union pour la liberté mais comme symbole dégénéré de la patrie. La peur qui nous oblige à réviser nos mœurs. Le grand retour en arrière.

Michel. – C’est tragique !

Alci. – Pathétique !

Maguy. – « … Nous vivons une époque douloureuse. Il demeure plus que jamais nécessaire de réunir nos concitoyens dans ce qui compose les valeurs profondes de notre culture, ses esprits éclairés et ses richesses intellectuelles… »

Alci. – J’y crois pas !

Maguy. – « Cependant, nous continuons de penser que votre compagnie possède des qualités indéniables, si elle s’en donnait les moyens et surtout si elle… »

Alci. – … accepte de se soumettre.

Maguy. – Bravo ! « … si elle acceptait de créer des spectacles pour le plaisir et l’intérêt de tous. Du vrai théâtre pour tous les publics… »

Michel. – Ce n’est pas ce que nous faisons déjà ?

Alci. – Mon cœur ne saurait se soumettre à cette tyrannie.

Maguy. – « … Certes, vous pourriez nous objecter le succès public que vos spectacles rencontrent… »

Michel. – On va se gêner !

Maguy. – « … mais parfois, et ce n’est pas à vous que nous allons l’apprendre, parfois le public se trompe. Les enfants savent-ils toujours ce qui est bon pour eux ? À quoi serviraient les parents sinon… »

Michel. – Tudieu !

Alci. – Non ?

Maguy. – Texto. (Elle lui montre la lettre.)

Alci. – Les bras m’en tombent.

Maguy. – « … En conclusion, nous pensons que votre compagnie pourrait donner le meilleur d’elle-même si elle s’autorisait à mettre en scène une pièce d’un de nos grands auteurs classiques, dans son intégralité. » C’est écrit en gras. « … Une pièce de Molière, par exemple, serait hautement appréciée. »

Michel et Alci. – Waouh !

Maguy. – « … Est-ce qu’une compagnie comme la vôtre est prête à relever le défi ? Si vous acceptez, nous nous ferons un plaisir de réitérer notre soutien financier et nous vous donnons rendez-vous dans trois mois afin que vous nous présentiez votre travail. Vous seriez assez aimables de nous communiquer votre décision dès réception de ce courrier. Nous vous prions de croire… », patati, patata !

Michel. – Donc si on refuse on est morts.

Maguy. – Bravo Michel.

Michel. – Mais comment on va faire ? Ils nous ont tous
abandonnés.

Maguy. – Émilie a reçu une proposition du Théâtre national et Ferdinand est au CDN du Nord-Ouest. Des théâtres d’État, ça ne se refuse pas, c’est plus sûr.

Michel. – À trois, pas facile de monter un Molière.

Alci. – Je refuse de faire partie de cette mascarade. Il y a des actes de résistance bien plus efficaces.

Maguy. – Comme quoi ?

Alci. – Je ne me laisserai pas intimider par ces frileux à la langue de bois. (Il déchire la lettre.) Voilà ce que j’en fais de ce ramassis d’inepties !

Maguy. – C’est tout ce que tu trouves à répondre ? On plie bagage, on ferme boutique ?

Alci. – Je savais qu’on en arriverait là. Dans les périodes sombres on diabolise toujours la culture et le progrès. Les religions n’existent que pour nous faire reculer et si l’État ne se démarque pas, on est foutus.

Maguy. – Ce n’est pas parce qu’on accepte que ça veut dire qu’on est comme eux.

Alci. – Ah oui ?

Maguy. – On monte une pièce de Molière, une seule, en entier, on respecte le cahier des charges mais rien ne t’empêche de la mettre en scène comme tu l’entends.

Michel. – Maguy a raison. Ils seraient trop contents que vous capituliez.

Maguy. – Vous ?

Michel. – Hein ?… Nous ! Nous, bien sûr.

Alci. – On n’a pas besoin de leur argent.

Maguy. – Ah oui ? On fait comment ? Mais t’es en plein délire !

Alci. – Des mécènes, ça existe.

Maguy. – Notre mécène c’est l’État.

Alci. – Eh bien, il faut que ça change. Ils font comment dans les autres pays ?

Maguy. – Vas-y, prends ton téléphone, appelle les directeurs d’entreprises, les plus grosses fortunes du pays, si t’es si malin…

Alci. – On veut bien t’aider à condition que tu obéisses. On appelle ça la démocratie.

Maguy. – L’important c’est qu’on sauve notre peau.

Alci. – T’as pas compris qu’ils veulent éliminer les troupes marginales comme la nôtre ? On ne joue pas leur jeu, on leur glisse entre les pattes, on les dérange. Ils veulent avoir la mainmise sur tout et dicter leur loi.

Maguy. – Notre plus grand ennemi c’est pas l’État mais les forces de l’intolérance. C’est justement pour ça qu’il faut rester. Notre acte de résistance, il est là !

Alci. – Et encore on peut s’estimer heureux… Si c’est les autres qui prennent le pouvoir, on va direct au trou. On est un pays libre ? Mon cul ! On te soutient tant qu’on te tient. Pourquoi crois-tu qu’ils donnent toutes leurs subventions aux scènes conventionnées, aux théâtres nationaux ? Ils n’en font pas des spectacles de bric et de broc, eux ?

Maguy. – Je n’en peux plus de ton discours de vieil aigri, démago ! Nous, on est comédiens, on veut continuer à vivre de ce métier et pour ça on doit faire profil bas… pour un temps. Après on verra comment on peut biaiser, exister artistiquement. Si on accepte, ils nous accordent une nouvelle subvention pour trois ans, c’est pas rien !

Michel. – Oui mais…

Maguy. – Mais quoi ?

Michel. – Non, rien.

Maguy. – Oui, non, toujours entre les deux ! Tu m’étonnes que...

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