Faites des enfants !
Mariés depuis une vingtaine d’années, Françoise et Gilbert ont décidé de se séparer. Mais leur fille Charlotte ne l’entend pas de cette oreille, et a décidé de tout faire pour remettre ses parents ensemble. Avec l’aide – souvent forcée, de sa soeur Josiane, elle multiplie les facéties pour arriver à ses fins. C’est ainsi qu’elles écoeurent complètement la nouvelle compagne de Gilbert et qu’elles font se fâcher leur mère et son ami. Cette pièce, au ton moderne, écrite dans un style très actuel (voir les réparties entre les deux soeurs !) ravira jeunes et moins jeunes. A noter deux rôles en or : ceux de Charlotte et Josiane.
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PREMIER ACTE
Premier tableau
Au lever de rideau : la scène est dans la pénombre. Il est deux heures et demi du matin. Charlotte, en pyjama, assoupie dans un fauteuil, attend sa sœur. Un temps. Entre Josiane. Elle tient ses chaussures à la main, pour faire un minimum de bruit… Soudain, Charlotte s’adresse à elle. Josiane sursaute.
Charlotte - C’est à cette heure-ci qu’on rentre ?
Josiane (sursautant) - Oooh !!… C’est toi Charlotte ?
Charlotte - Evidemment, c’est moi.
Josiane - Ça va pas, non ? Tu m’as fait une de ces peurs ! (Elle allume la lumière du salon. Une lumière relativement douce.) Faut pas être cardiaque avec toi…
Charlotte - Qui voulais-tu que ce soit ?
Josiane - J’ sais pas moi… Mais tu m’as collé la frousse. (Elle tremble.)
Charlotte - T’as cru que c’était maman ?
Josiane - Sois pas bête…
Charlotte - Pourquoi ? Ç’aurait pu être maman ! Elle aurait pu revenir, non !
Josiane - Tu dors ma p’tite, et tu rêves. Faut pas rêver. Je suis à peu près certaine qu’entre elle et papa, c’est terminé. Pour de bon cette fois.
Charlotte (se levant) - Qu’est-ce qui te fait dire ça ?
Josiane - Mon p’tit doigt. Et parle un ton en dessous, s’il te plaît. Je suppose que papa dort, lui !
Charlotte - Bien sûr qu’il dort. A poings fermés, même… le bruit que j’entends, là… c’est pas un avion qu’en finit pas d’ passer au-d’ssus de l’immeuble. Non, c’est papa qui ronfle.
Josiane - Tu charries un peu.
Charlotte - A peine… Dis, c’est peut-être pour ça que maman l’a quitté ?
Josiane - Parce qu’il ronfle ?? Ça va pas, non !
Charlotte - Eh ! qui sait !
Josiane - Au lieu de dire des conneries, t’y ferais mieux d’aller te coucher ! Qu’est-ce que tu fais debout à cette heure-là ?…
Charlotte - T’occupe !… Alors, qu’est-ce qui te fait dire que papa et maman, c’est complètement cuit ?
Josiane - Maman a un Jules. Là !
Charlotte - Oh ! c’est vrai ?
Josiane - Si j’ te l’ dis !
Charlotte - Y a longtemps ?
Josiane - J’en sais rien. Mais, j’ pense pas. Elle me l’a présenté hier… Oh, c’est un hasard qu’on se soit rencontré dans la rue.
Charlotte - Il est bien ce type ?… De toute façon, j’ me demande pourquoi j’ te pose une telle question. Sans l’avoir jamais
vu, j’ le déteste !
Josiane - A mon avis, il ne vaut pas papa… Il est plus jeune…
Charlotte - On s’ demande c’ qui leur passe par la tête aux vieux, des fois ! Et ça veut faire la morale !… Il a quel âge
Josiane - J’en sais rien !… Dans les vingt-cinq, vingt-six ans.
Charlotte - Est-ce qu’ils vivent ensemble ?
Josiane - Non… Bon, dis donc, si on allait se coucher ?
Charlotte - Comment il s’appelle, ce mec ?
Josiane - Jean-Pierre.
Charlotte - Jean-Pierre ?! C’est pas terrible. Ça fait vieux comme prénom. Tu trouves pas ?
Josiane - Pour c’ que j’en ai à faire… j’ m’en fous complètement.
Charlotte - Et, physiquement, il est comment ?
Josiane - Plus près de Michel Galabru que d’Antony Delon.
Charlotte - Euh… A c’ point-là ?
Josiane - J’exagère peut-être un peu… Mais il est pas terrible.
J’ sais pas c’ qu’elle lui trouve maman. Bon, allez !…
Charlotte - Attends ! J’ suis pas fatiguée.
Josiane - Moi, j’ le suis !
Charlotte - D’où tu viens à cette heure-ci au fait ?
Josiane - Ben, d’une boum ! J’ vous l’ai dit avant d’ partir, non ?
Charlotte - Ouais. T’as dit qu’ t’allais à une boum, chez une copine. Mais, dis-moi pas qu’ t’en reviens à cette heure-ci ! Tu dis ça à un cheval de bois il te met une ruade. Parce que, à deux heures et demi du mat’, une boum chez une nana, « que ses parents ils sont chez elle », il y a longtemps qu’elle doit être terminée…
Josiane - C’est vrai. Et alors ?… Ça te regarde d’où je viens ?
Charlotte - Allez. Dis-le-moi, quoi.
Josiane - Je viens d’une boum, c’est tout c’ que t’as à savoir ma
p’tite.
Charlotte - C’était bien au moins ?… Tu pourrais me raconter un peu !… Y avait d’ la bonne musique ? Ils ont mis des slows ?
Josiane - Mais dis donc ! Tu veux tout savoir et rien payer toi !
Charlotte - Qui est-ce qui te dit que j’ veux pas payer ? Tu veux combien pour me raconter ?
Josiane - T’as pas assez dans ta tirelire, ma vieille.
Charlotte - J’ai cinquante balles !
Josiane (un temps) - O.K. Tu m’en files la moitié. Ça me paye une séance de ciné, et j’ te raconte.
Charlotte - Top-là !
Josiane (lui tapant dans la main) - T’oublieras pas, hein ?
Charlotte - Mais non. Allez, vas-y, raconte. T’as dansé ?
Josiane - Evidemment ! A une boum… qu’est-ce que tu veux faire ? Jouer à la marelle ?
Charlotte - T’as flirté ?
Josiane - Oh là !! Tu vas pas tarder à dépasser les bornes. J’ vais être obligée d’augmenter mes tarifs… Tiens ! Dis-moi donc plutôt, si y a à boire dans l’ frigo. J’ meurs de soif.
Charlotte - Va voir toi-même !
Josiane - C’ que t’es serviable, ma p’tite !
Charlotte - J’ suis pas ta bonne, ma grande.
Josiane sort et revient avec une bouteille de jus de fruits.
Charlotte - T’as pas bu, à la boum ?
Josiane - Si. Y avait même du mousseux, pour l’anniversaire de Sandrine… C’est sûrement ça qui m’a donné la pépie, d’ailleurs. (Elle boit.)
Charlotte - Dis Jojo, t’as dansé avec des garçons ?
Josiane - Avec qui veux-tu que j’ danse ? Tu m’as bien regardée, oui !?
Charlotte - Y en avait des bien ?
Josiane - Oui. Même des très bien… Mais, n’aie pas de regrets, va. Ils étaient tous trop vieux pour toi, ma p’tite.
Charlotte - J’ m’en doute. Tu parles !… Et j’ m’en fous, si tu veux tout savoir… ma grande !
Josiane - Tu dis ça… Qu’est-ce que t’as fait toi, hier soir ?
Charlotte - J’ai regardé la télé. Y avait Indochine. (ou un autre groupe de musiciens.) C’ qu’il est beau le chanteur !
Josiane - Justement, à la boum, y avait un garçon qui ressemblait comme deux gouttes d’eau au chanteur d’Indochine.
Charlotte - Tu dis ça pour m’ faire bisquer.
Josiane - Non, non. J’ t’assure que c’est vrai. Y en avait un autre, on aurait dit Jean-Jacques Goldman. Son portrait craché.
Charlotte - Arrête. C’est complètement nul tes histoires.
Josiane - Alors comme ça, t’as vu Indochine.
Charlotte (avec un gros soupir) - Penses-tu ! C’est même pas vrai. On les a pas vus. Ils étaient bien programmés, mais ils ne sont pas passés, faute de temps… Ç’aurait été trop beau, tu penses !
Josiane - Si j’ comprends bien tu racontes des bêtises grosses comme toi, alors ?… (La faisant enrager.) Eh ! avoue que ça t’ plairait d’aller à une boum avec moi. Hein ?
Charlotte - Si tu savais comme je m’en fiche de tes boum !
Josiane - Allez ! T’en crèves d’envie. J’ le sais, va. Mais t’es trop jeune. T’es trop jeune ma p’tite.
Charlotte (s’énervant) - J’ m’en fous, j’ te dis ! (Un temps.) Et pis non. C’est pas vrai. J’ m’en fous pas… Ça m’ plairait d’y aller. J’aimerais pouvoir sortir, moi aussi.
Josiane - Attends d’avoir dix-sept ans. Pour l’instant, t’en as que treize. Chaque chose en son temps… A treize ans, moi non plus, je n’ sortais pas le samedi soir.
Charlotte - Dis, tu m’as pas répondu tout à l’heure. T’as flirté ?
Josiane - Ouais… Un peu.
Charlotte - T’as flirté comment ?
Josiane - J’ai flirté comment… J’ai flirté comment ?! Qu’est-ce que c’est que cette question ridicule ?
Charlotte - Ben… T’as flirté à l’américaine ou à la française ?
Josiane - Qu’est-ce que tu me chantes ? C’est quoi flirter à
l’américaine, d’abord ?
Charlotte - Eh ben, dans l’ flirt à l’américaine, on se permet à peu près tout. Sauf le but principal du mariage.
Josiane - Dis donc, Charlotte, où est-ce que t’as appris ça, toi ?
Charlotte - Oh… J’ sais plus… Tu t’es laissée embrasser par un garçon ?
Josiane - Oui…
Charlotte - Embrasser… avec la langue ?
Josiane - Oui ! avec la langue, si tu veux tout savoir.
Charlotte - Ça doit être sale, non ! Y a d’ la bave…
Josiane - C’est sale si l’ garçon est sale ! C’est propre s’il est propre ! Qu’est-ce que tu veux que j’ te dise ?
Charlotte - Et, celui qui t’a embrassée, il était propre ou sale ?
Josiane - Ceux qui m’on embrassée, ils étaient tous propres évidemment. J’ vais pas m’ laisser embrasser par des types crades. Ils étaient propres. Très soignés. Bien habillés. La super classe ma p’tite. Et vachement gentils, en plus. Et hyper polis.
Charlotte - Y en a eu plusieurs qui t’ont embrassée ?
Josiane - Oui. Y en a eu plusieurs.
Charlotte - T’es une sacrée tombeuse toi !
Josiane - Non. Je suis normale…
Charlotte - Et, t’as fait ?… (Elle hésite.)
Josiane - J’ai fait quoi ?…
Charlotte - Eh ben… J’ vais pas te faire un dessin quand même !… T’as fait crac-crac ?
Josiane - Oh ! tu m’embêtes à la fin ! T’es trop jeune pour savoir ça.
Charlotte - Trop jeune ?… Me fais pas rigoler ! Si ça s’ trouve, j’en connais autant que toi.
Josiane - Et puis quoi, encore ? Ça va pas non ?
Charlotte (sur le ton de la confidence) - Garde ça pour toi, Jojo. Comme Patrick est au service militaire, j’en ai profité pour fouiller dans sa chambre l’autre jour. Et j’ suis tombée sur des bouquins… cochons. Même, drôlement...