Les miroirs de Venise
Une troupe d’aujourd’hui répètent fiévreusement une comédie intitulée “Les Miroirs de Venise”. Le théâtre dans le théâtre ! Pour cette troupe, endetté, financièrement au abois, la répétition se doit impérativement d’être un succès. C’est qu’en effet, deux spectatuers très particuliers se sont fait annoncer : un producteur qui pourrait commanditer le spectacle, et un huissier chargé de saisir le matériel et les costumes… Curieusement, l’intrigue de la comédie qu’on répète (l’action s’en déroule dans la Venise du 18e siècle, durant le Carnaval) fait écho aux joiers et aux espoirs mais aussi aux coups de gueule et aux rivalités qui agitent furieusement la troupe. Et ceci, au point qu’entre scène et réalité, tourne, jusqu’à s’emballer, la ronde ambiguë des vrais et faux sentiements, des mensonges et des apparences. Les vérité viendra du Miroir… Tout cela, bien sûr, est écrit pour faire rire, et la joyeuse démesure de personnages truculents, hauts en couleurs et forts en gueule, ajoutera à la drôlerie des résonances entre le théâtre et la vie. Bref, une pièce étonnante et détonnante, une pièce à rire beaucoup, et qui emportera le spectateur, entre fraîcheur et bouffonnerie, marivaudage et émotion, dans la magie du théâtre et de la comédie.
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ACTE I
Le rideau s’ouvre sur la pièce en cours de répétition.
Sur les devants, Purso, un policier arborant chapeau empanaché, ceinturon, baudrier avec plaque et bottes, va et vient, l’air important. Entrée de Dorinella, une accorte comédienne en costume de servante, portant sur l’épaule un piquet qui supporte une pancarte annonçant : « Ce soir sera donnée ici la farce : LES MIROIRS DE VENISE ». Le policier lui tourne le dos, occupé à astiquer ses bottes. Derrière Dorinella, entre Guildo, jeune homme de sobre élégance.
Guildo (hélant Dorinella) - Vous allez donner une farce, ici, ce soir ?
(Dorinella se retourne pour lui répondre. Ce faisant, elle fait passer sa pancarte au ras du dos du policier qui s’est penché pour admirer ses bottes.)
Dorinella (gouailleuse, montrant l’écriteau) - A moins qu’il soit écrit là-dessus que nous sommes ici pour vendre des salades !
Guildo - Pardonnez-moi, oui la question était bête.
Dorinella - Ah, ça n’est rien. Disons qu’elle était peu pertinente… et moi bien impertinente. Nous voilà quitte…
(En discutant, elle rase avec son mât la tête de Purso qui faisait quelques accroupissements pour éprouver ses bottes.)
A votre accent, j’entends que vous êtes étranger ?
Guildo - En effet, j’arrive de France, comme secrétaire du Chevalier d’Eon, envoyé en mission auprès de notre ambassade de Venise.
(La pancarte à nouveau frôle le dos du policier penché pour astiquer la pointe d’une de ses bottes.)
Dorinella - Et le jeune secrétaire français s’intéresse aux bateleurs et autres raboteurs de planches ?
Guildo - Vous ne croyez pas si bien dire ! J’aime à la folie la farce italienne. Et c’est peut-être de rencontrer pour la première fois un théâtre dans cette ville qui tout à l’heure m’a gâté le bon sens. Je me réjouissais tant d’arriver à Venise en plein Carnaval et de pouvoir enfin y assister à une vraie commedia. Il faut dire que j’ai le sang d’ici. Mes parents sont en France, mais italiens tous deux. Et ma mère est de Bergame !
Dorinella - Bergame ? Ahi !… Tout s’explique. C’est de là que nous venons ! Donc, mon jeune ami, nous voilà presque pays !
Guildo - Attention, vous allez… !
(Dorinella vient encore d’éviter de peu Purso, le policier. Elle se retourne pour remercier Guildo, et d’un coup de sa pancarte fait tomber le bonhomme.)
Purso (assis à terre, furieux) – ‘Crés vains dieux, quel est l’abruti ?
Dorinella - Mille pardons, seigneur policier, scusi, scusi, scusi mille fois ! Un coup de vent a dû se prendre dans ma pancarte et l’aura rabattue sur vous ! Laissez-moi vous donner la main…
(En se penchant, elle heurte encore le policier de sa pancarte.)
Purso (hurlant) - Bougre de femelle ! Remporte-moi cette saloperie de bout de bois, et presto !
Dorinella : Mais c’est pour le théâtre…
Purso - Remporte ça !!! Et pour ce qui est de ton foutu théâtre, tu peux démonter ta baraque, la farce est jouée !…
Dorinella - Mais seigneur policier, c’est Carnaval, et la rue est aux comédiens…
Purso - La rue est, et reste à la loi, Carnaval ou pas ! Et là, à cette heure, sur cette place, moi Capitano Purso, je suis la loi ! Alors maintenant faudrait voir à m’emporter cette saloperie de pancarte et tout ton fourniment de saltimbanque. Ou alors que c’soir tu pourrais bien faire tes pitreries pour les rats d’une prison de ma connaissance !
(Dorinella, hausse les épaules, dans son dos lui tire la langue, et sort avec sa pancarte.)
Guildo - Je crains que vous ne soyiez bien dur avec cette jeune personne. Les comédiens doivent bien gagner leur vie.
Purso - Jeune homme, j’entends que vous n’êtes pas vénitien. Parce que sans ça, vous sauriez qu’ici l’ordre…
Guildo - On dit à Paris que Venise est la patrie des Arts et de la Liberté.
Purso - Et à Venise on dit que les étrangers n’ont pas à se mêler des affaires de Venise.
Guildo - Charmant ! Donc il n’y aura pas de commedia, ici, ce soir ?
Purso - Eh non, il n’y aura pas de commedia, ce soir, ici.
Guildo - Mais pourquoi ?
Purso (explosant) - Parce que le Capitano Purso est ici la loi, maintenant et ce soir, et qu’il a décidé qu’une farce ici serait faiseuse de troubles, et que donc il n’y en aura pas ! C’est aussi simple que cela. Et puis, le seigneur Capello dont c’est là la demeure appréciera grandement de ne pas avoir à supporter le tapage de ces braillards !
Guildo - C’est grand dommage, mon maître le Chevalier d’Eon avait prévu justement d’assister à la farce.
(Dorinella est revenue. Elle ne sait trop si elle doit ou non démonter le décor.)
Purso - Eh bien le Chevalier Léon ne verra pas la farce…
(Dorinella entreprend de démonter.)
Guildo - Pas Léon, Eon, Eon, le chevalier d’Eon…
Purso - Oui, j’ai compris… Le chevalier d’Eon, dites-vous ?
(Le policier se gratte la tête. La comédienne hésite.)
Guildo - Oui, l’envoyé particulier du Roi de France.
Purso - Ce chevalier d’Eon dont on dit partout qu’il serait bien plutôt… une chevalière ! (Il rit.) Eh bien je regrette, pas de farce pour ce… ce drôle de monsieur. (A Dorinella.) Toi, démonte !
(Elle démonte.)
Guildo - Le chevalier sera, ma foi, ravi d’apprendre ce qu’on dit de lui, jusque parmi les policiers d’une ville où il est reçu en visite officielle par sa Seigneurerie le Doge en personne…
(La comédienne espère.)
Purso (gêné) - Je… Je ne fais que répéter ce qui se dit partout en ville.
(Elle se met à remonter.)
Mais malgré le respect que j’ai du chevalier, il n’y aura pas de farce ! Un policier ne se peut ainsi déjuger devant cette foutue canaille. Démonte, toi !
(Elle démonte.)
Guildo - Oh mais, je connais mon maître, il se plaindra à l’ambassadeur, qui lui se plaindra au Conseil des Dix.
Purso (soudain inquiet) - L’ambassadeur ? Le Conseil des Dix ?…
(Elle hésite.)
Mais enfin des comédies, il y en a des dizaines de par la ville, alors pourquoi ici, avec cette troupe de minables, de jean-foutre ? Je regrette, c’est non !(Il croise les bras, bombant le torse, l’air déterminé.)
Guildo - L’ambassadeur… Le Conseil des Dix… il paraît que le Conseil des Dix a encore condamné hier à l’estrapade un pauvre diable qui leur avait déplu. L’estrapade, vous vous rendez compte ? Tomber comme ça, attaché par une corde, du haut d’un portique, de tout son poids sur le pavé, qu’après ça on vous remonte tranquillement, et que crac, on vous repousse, une fois, deux fois, jusqu’à ce que tous les os soient fracturés, quelle horreur, hein, quand on y pense ! Et encore, il paraît qu’avec les gros faut des fois s’y reprendre à cinq ou six fois !
(Au fil du discours de Guildo, Purso s’est peu à peu dégonflé.)
Purso (à Dorinella) - Eh ben quoi, bougresse, qu’est-ce que t’attends pour remonter ?! (A Guildo.) Remarquez bien que c’est pas que j’ai peur, mais l’autorité doit savoir parfois se montrer tolérante. Et consentir, à l’occasion. Valentine confituria, hein, comme disait l’autre, en latin. (Il sort.)
Dorinella (à Guildo) - Merci jeune homme de nous avoir sauvé la mise. La caisse n’est déjà pas si pleine. Et à qui devrons-nous de pouvoir jouer ce soir ?
Guildo - Guildo, Guildo di Valorezzo.
Dorinella - Eh bien Guildo, sans vous, ce butor de policier…
Guildo - Bah, ce n’est rien. Et cela m’a fait plaisir. Ces gens qui se pavanent, galonnés et bottés, tout fiers de la crainte qu’ils inspirent, m’exaspèrent.
Dorinella - N’empêche, ici, à Venise, il ne faut pas trop rire de ces gaillards-là. Ils ont tôt fait de vous jeter au fond d’un trou puant. Eh bien ami Guildo, puisque que tu étais impatient de voir jouer une farce d’Italie, nous allons te faire la grâce de répéter pour toi tout seul ! Le temps d’en avertir mes compagnons et on envoie les trois coups !
(Elle regagne l’arrière du décor. Les trois coups retentissent. La porte du décor s’ouvre, Pantalon entre en scène.)
Pantalon (déclamant) - Sortons sans bruit. (Au public.) Chut ! Chut ! (Il sort sur la pointe des pieds.) Ma femme est en la maison. Et…
(Entrée tapageuse d’un jeune patricien, Julio Capello, accompagné du policier Purso.)
Julio (parlant fort) - Ma femme est en la maison, et l’on ne jouera pas de ces grossièretés insolentes sous mes fenêtres !
Purso - Je sais Seigneur Capello, et je leur avais ordonné de démonter leur foutu théâtre, mais…
Julio - Il n’y a pas de mais ! Purso, vous allez me chasser ces traîne savates, qu’ils aillent se faire siffler ailleurs !
Purso - Mais… Bien Seigneur Capello… T’entends, toi ? Vous rangez vos malles et vous dégagez la place !
Pantalon (feignant de n’avoir pas entendu) - Ma femme est à la maison, et…
Julio - Tu cesses tes pantalonnades, et tes amis et toi, vous filez avant que je ne fasse casser vos tréteaux !
Pantalon - Ah, grand pardon Seigneur, si Pantalon je suis, et comme tel un peu culotté, mais puis-je savoir quel mal il y a à faire rire les braves gens ? La vie n’est pas si drôle…
Julio - Il suffit ! Va-t’en jouer là où est ton public de braillards. Ici, c’est une maison de noble patricien, et vos pitreries nous indisposent.
Purso - T’as entendu ? Plie tes bagages, paillasse, moi et ce seigneur tu nous indisposes !
Dorinella (paraissant) - Les nobles patriciens n’aiment plus rire ? Le rire est-il devenu indigne des gens de qualité ?
(Apparaît le chevalier d’Eon. Il se dirige vers Guildo.)
Eon - Ah Guildo, je dois me rendre à la seigneurie. Mais d’abord un informateur devrait m’apporter des…
Guildo - Chevalier, ces seigneurs veulent empêcher la farce !
Eon - Et alors Guildo ? Ce n’est pas là une affaire dont doit se mêler un diplomate.
Guildo - J’y sens au contraire un grand besoin de diplomatie. Et outre que les comédiens sont de mes amis, et que ces messieurs leur montrent bien du mépris, il se trouve aussi que ce policier vous a tout à l’heure joliment insulté.
Eon - Moi ?
Guildo - Vous, chevalier… Il vous a proprement brocardé !
Eon - Explique-toi.
Guildo - Eh bien…
Eon - Alors, vas-tu parler ?
Guildo - Il vous a traité de… chevalière.
Eon - Tiens donc ! (Haut, en direction de Capello et de Purso.) Il est vrai Messieurs, vous me semblez faire là grand tapage !
Julio - Un Vénitien fait à Venise le bruit qu’il veut.
Eon: Mais mon oreille est étrangère, et ce tumulte la démange un peu.
Purso (à voix étouffée) - Seigneur Capello, ce seigneur est le chevalier d’Eon.
Julio - Votre oreille vous démange, dites-vous ? Faudra-t-il qu’on vous la tire ?
Purso (même jeu) - Il est de l’ambassade de France.
Julio - Quoi ? Qui ? Qu’est-ce qu’il y a ?
Purso (même jeu) - Le fameux chevalier d’Eon !
Julio - Tiens donc, le fameux chevalier d’Eon…
Eon - Et pourquoi donc fameux, je vous prie ?
Julio - Fameux, euh… j’ai dit fameux ? C’est lui qui… (A Purso.) Oui, c’est toi crétin, pourquoi dis-tu fameux ?
Purso - Ah ben, je… rien… parce que… j’ai dû déjà entendre le nom de son Excellence, et…
Julio - Disons en effet que nous vous connaissons de nom et…
Eon - Et de réputation ?
Purso - Et pourquoi donc de réputation ? Non, quelle idée ! Et d’ailleurs, hein, quelle réputation ? Il a une réputation ?
Eon - Celle de fameuse épée, par exemple. Hélas, nombre de gentilshommes qui auraient pu en témoigner, achèvent de pourrir dans maints cimetières d’Europe !
Julio - Mais outre cette réputation de bretteur ? Eclairez notre lanterne…
Eon (marchant sur Purso, et ponctuant sa réplique de coups de l’index contre son épaule qui le font reculer jusqu’à l’acculer au décor) - Ne serait-il pas question de ce fameux mystère de savoir qui je suis, chevalier ou… chevalière ? C’est qu’en effet il y a là matière à rire sous cape, à murmurer, à s’offusquer. Femme qui fait l’homme, ou homme aux manières de femme ? Dans les deux cas quelle horreur, n’est-ce pas ? Cela vous pousse devant les yeux des images contre nature, bien indécentes. Et cela vous rend plus forts de vos virilités hautement affirmées. Eh bien, disons que si je suis homme, je ne le suis point jusqu’à m’enorgueillir d’un poil épais qui me noircit le corps, et moins encore à croire que l’univers s’est organisé autour ma virilité ! Et si je suis femme, je ne suis, ma foi, pas de celles qui se complaisent dans la soumission, claquemurées dans leur maison à attendre le retour et le bon vouloir de leur seigneur et maître. Homme ou femme, donc, je m’honore d’être différent. Qu’il vous suffise d’admettre que je suis un être humain, et tout sera dit… Voilà, êtes-vous satisfaits ? Et je repose ma question : pourquoi tant de tapage ?
Purso (mal à l’aise, acculé au décor) - Ben, c’est rapport à ces bouffons qui veulent donner leur foutue pantalonnade sous les fenêtres du seigneur Capello. Et de sa dame. La signora Capello est une des plus belles femmes de Venise, et aussi la plus vertueuse.
Eon - Le seigneur Capello !… y aurait-il une loi pour empêcher des comédiens de jouer devant sa porte ?
Purso (se dégageant) - Eh bien disons que… ben non, y’en a pas vraiment.
Guildo - Il prétendait tout à l’heure qu’il était, lui, la loi.
Purso (embarrassé) - Pardon, j’ai dit : je suis la loi ! Et… Et en effet, je suis la loi ! Et vous aussi. Nous suivons tous la loi, et chacun doit la suivre. Voilà ce que j’ai dit.
Julio - Tout cela est un malentendu. Ecoutez… euh, Monsieur, je vous fais Juge…
Eon - Oh gardez-vous en bien ! Je ne suis point homme - ou femme - à décider du bien et du mal. A chacun ses péchés, à chacun ses vertus. Et si mon voisin me laisse à ma guise user de mes vices, je lui tairai que sa vertu m’indispose.
Julio - Monsieur, si vous aviez sous votre toit une femme en tous points honorable… Je veux dire que je ne souhaite pas qu’Anna-Maria, mon épouse, ait à subir sous ses fenêtres de grasses histoires de cocus !
Eon - Craignez-vous qu’elle trouve là quelque inspiration ? Ce serait faire peu de cas de sa vertu.
Julio - Décidément monsieur, vous tenez à me faire injure.
Eon - Que non ! Donc, vous ne voulez pas de farce sous vos fenêtres.
Julio - Non ! Par simple souci de morale.
Purso - C’est ça, moralement, nous n’en voulons pas !
Eon - Soit. Mais le Conseil n’a pas que je sache interdit qu’on plante ici des tréteaux ?
Julio - Mon père est justement du Conseil des Dix ! Et c’est là notre maison, alors ?
Eon - Je sais qui est votre père. Et je sais aussi que pour l’heure il se moque comme d’une guigne qu’on donne ou non ici la farce. Il n’a d’ailleurs pas à lui seul le pouvoir d’en décider, ni de cela, ni d’autres choses dont on pourrait sous peu lui faire grief. D’ici là, Messieurs, je crains que vous ne puissiez rien faire pour empêcher ces gens de gagner ici leur pain.
Julio - Vous me semblez bien sûr de vous, monsieur, mais nous nous retrouverons, soyez-en persuadé.
Eon - Il se pourrait que cela entre précisément dans mes intentions.
Guildo (à Dorinella) - Alors, cette répétition ?
Dorinella - Puisque le seigneur Capello a l’indulgence de nous autoriser à exercer notre art misérable… (Elle fait une révérence.)
(Pantalon et Dorinella retournent derrière leur décor. Les trois coups retentissent. Pantalon entre en scène.)
Pantalon - Sortons sans bruit. Chut ! Chut ! Ma femme est en la maison. Et pour que sous le prétexte de se rendre aux vêpres ou chez sa mère, elle n’en puisse sortir, je…
(Anna-Maria Capello sort de sa maison.)
Anna-Maria (criant) - Séraphina !… Je sors Séraphina ! Vous direz à Monsieur mon mari que je suis allée à vêpres, et qu’au retour je passerai chez ma mère…
(Pantalon, furieux d’être encore interrompu, jette son bonnet sur le solet le piétine rageusement.)
Julio -Anna-Maria, ma chère…
Anna-Maria (sèchement) - Ah, vous êtes là ?
Julio - Vous savez que je n’aime pas que vous sortiez seule, et que j’exige que Séraphina vous accompagne.
Anna-Maria - Séraphina se fait vieille, et la jambe lui tire…
Julio - Alors le capitaine Purso vous accompagnera. J’ai moi à recevoir ici quelqu’un.
Anna-Maria (avec hargne) - Ah, la Zendrina, probablement !
(Arrive, essoufflée, une souillon, les pieds nus, échevelée et gesticulante.)
Purso - Fiora, bougre de simplette, explique-toi un peu clairement !
(La muette s’exprime par gestes, composant des rébus.)
Y’a que moi pour la comprendre… Deux ? Une paire ? Père ? Oui, votre père… Raie ? Clame ? Réclame… lui ? Votre père vous réclame… Où ? (La muette, un doigt dans la bouche, montre son palais.) Au palais…
Julio - il me faut y aller. Purso, tu veilleras donc sur la signora Capello. Je compte sur toi. (Il sort.)
Guildo (à Purso) - Fiora, cette pauvre fille, là, elle ne peut pas du tout parler ?
Purso - Elle a trop parlé, justement. Elle disait autrefois la bonne aventure au coin des rues pour mendier quelques ducats. Elle s’est mêlée de vouloir médire aux dépens des seigneurs du Conseil, et les Dix lui ont fait pour ça, couper la langue.
Guildo - Un jugement bien sévère.
Purso - Mais doublement juste. D’une part les pauvres se plaignent toujours de tirer la langue, elle, elle risque plus. D’autre part, comme en lui retirant la langue, ils lui retiraient aussi le pain de la bouche, ils lui ont donné un emploi, ils l’ont faite coursier du palais.
(Fiora réapparaît, toujours très agitée. Elle grogne et mime le cochon.)
Eon - Purso, c’est pour vous.
Purso - Ah, vous êtes sûr ? C’était pas évident, hein ?
(Fiora mime. Purso traduit. / La « traduction » doit se faire sur un rythme rapide.)
Purso - Omoplate ? Tu lis ? Elle lit. Homme aux Plat-elli. Jambe ? Mollet ! Muette ? Se tait ! Ah, molesté ! Fesse ? Derrière ! Un homme aux Platelli molesté derrière… Sein ! Foie ? Pancréas ! Derrière Saint-Pancras. Homme aux Platelli molesté derrière Saint-Pancras ! Allons bon, un convoyeur de la banque Platelli s’est fait détrousser derrière l’église Saint-Pancras !… Faut que j’y aille. Tout ça va me prendre du temps. Signora Capello, j’aime pas trop vous laisser seule avec des étrangers, et je vous demande de rentrer chez vous. Le Bon Dieu attendra, et madame vot’ mère aussi. Allez viens Fiora, on va aller voir ce qu’il reste du bonhomme ! Ça nous distraira un peu. Pis ce que j’aime dans les victimes, c’est qu’elles sont bien les seules à aimer la police ! (Il rit.)
(Ils sortent.)
Eon - Madame, quoi qu’en pense ce gros sbire, vous pouvez nous accorder confiance, et s’il vous plaît que nous vous accompagnions…
Anna-Maria - C’est que, Monsieur…
Eon - Chevalier d’Eon. Et voici mon secrétaire, Guil…
(Visiblement, le courant passait depuis un bon moment déjà, intensément, entre Guildo et Anna-Maria.)
Guildo (troublé) - Guilidi… Glido…...