On la pend cette crémaillère ?!
Jérôme et Catherine, jeunes fiancés, ont organisé une pendaison de crémaillère avec les quelques amis de Jérôme. Catherine, avant l’arrivée des invités, se remémore les descriptions de son fiancé. La liste est courte : Frédéric, un indécrottable coincé ; Dominique, une inlassable frustrée ; Cécile, une égocentrique en chaleur ; Jacques, euh, Jean… Gilles ?! Phil… bref, personne le connaît ; Natacha, une célibataire alcoolique ; François, un mec gentil ?! Le constat est clair : la soirée ressemble plus à une thérapie de groupe qu’à un dîner entre amis. Les premiers invités arrivent, et avec eux les quiproquos s’installent. Une incompréhension. Dominique croit comprendre que Jérôme est homosexuel tandis que Catherine est persuadée qu’il la trompe à tour de bras. Les choses pourraient aller simplement, si on n’apprenait pas coup sur coup que Cécile, meilleure amie de Jérôme, est aussi sa maîtresse ; que François est un garçon gentil et surtout gay, amant de Jérôme ; que l’inconnu de la soirée n’est autre que l’ex-compagnon de Catherine disparu depuis cinq ans. Les problèmes s’emmêlent, les quiproquos grandissent. Les disputes se succèdent. Les relations sont mises à mal sur un rythme endiablé. Il n’y aura pas de Happy End. Pièce pour un public averti.
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ACTE I
Le décor d’une chambre. Simplement meublée. Chambre d’amis. Un lit double au centre, une coiffeuse à cour, une armoire à jardin. L’entrée se fait fond cour. Une fenêtre fond jardin. Une porte sur la salle de bains, au fond, près de la fenêtre. Une table de chevet, une lampe. Catherine entre en scène, reborde le lit, vérifie les poussières…
Catherine - Bon, je crois que cette fois-ci, tout est prêt.
Jérôme (off) - Tu as fini de vérifier les poussières ?
Catherine - Je… Quoi ? Je vérifie pas les poussières, je regarde si…
Jérôme (entrant) - … si tout est propre, rangé, astiqué.
Catherine - Non ! Je venais me recoiffer !
Jérôme - Ah oui ? Dans la chambre d’amis ?
Catherine - La chambre d’amis reste quand même une chambre de ma maison !
Jérôme - De notre maison !
Catherine - Oui, et je ne vois pas pourquoi je ne pourrais pas venir me recoiffer ici si j’en ai envie !
Jérôme - Parce que tu as demandé à avoir deux portes de placard en façade miroir dans notre chambre et que tu les as eues, alors j’aimerais que tu les amortisses.
Catherine - Oui, mais en passant devant la porte, je me suis rendu compte qu’une de mes mèches était un peu rebelle, je voulais y remédier ! Puis, Jérôme, je ne suis pas tenue de te faire un compte rendu de mes faits et gestes !
Jérôme - Tu sais, c’est grave la mauvaise foi, ça se soigne !!
Catherine - Je ne suis pas… Oh, et puis, pense ce que tu veux, mais épargne-moi la séance privée de psychanalyse !
Jérôme - Il est quelle heure ?
Catherine - Dix-neuf heures. Ils devraient plus tarder. Ponctuels ?
Jérôme - Trop.
Catherine - Tout est prêt ?
Jérôme - Ça n’est qu’une pendaison de crémaillère, on ne reçoit pas le président !
Catherine - Non, on reçoit tes amis, c’est pire !
Jérôme - Je sens que ça va être une bonne soirée.
Catherine - Sarcastique ! Un dernier point ?
Jérôme - Si tu insistes !
Catherine - Dominique et Frédéric. En couple. Lui, indécrottable coincé. Elle, inlassable frustrée.
Jérôme - Portrait haut en couleur. Bien résumé.
Catherine - Cécile et… euh… tu m’as pas dit le prénom de son mec.
Jérôme - Jacques. Jean. Gilles. Non. Si. Non. Yves. Phil. Franchement, je ne m’en souviens plus.
Catherine - Alors, elle. Amie de longue date. Meilleure amie même. Psy aussi. Égocentrique en chaleur.
Jérôme - C’est moi qui ai dit ça ?
Catherine - Ne m’interromps pas. Natacha et François. Frère et sœur. Elle, célibataire alcoolique. Lui. Lui ?! Tu m’as pas parlé de lui.
Jérôme - Rien à dire, gentil.
Catherine - Il n’a pas de défauts ?
Jérôme - C’est tout ce que tu as retenu, les défauts ?
Catherine - Le stress. Ce dîner ressemble plus à une thérapie de groupe qu’un dîner entre amis.
Jérôme (regardant par la fenêtre) - Tiens, voilà les premiers.
Catherine - Ça va comme ça ?
Jérôme - Sublime !
Catherine - Mes cheveux ?
Jérôme - Tu veux pas te recoiffer là ?
Catherine - J’ai compris. Va nourrir les requins. J’arrive. (Jérôme embrasse Catherine. Il sort. Catherine regarde par la fenêtre, puis va vers la coiffeuse vérifier sa coiffure. Elle ouvre un tiroir, en sort de la laque, elle en met un peu. Dans sa poche, un rouge à lèvres et un eye-liner, elle finit de se maquiller.) Bonsoir, Catherine… Bonsoir, je suis Catherine, la copine de… Salut, Cathy… Bonsoir, vous devez être… Bonjour, Catherine !… Très contente de faire votre connaissance… Je suis ravie, enchantée…
Jérôme (off) - Oui, c’est une grande maison, on est très contents. Puis, on reste proches de Paris quand même.
Catherine panique un peu, met l’eye-liner et le rouge à lèvres dans le tiroir. Laisse la laque sur la coiffeuse. Entre Jérôme, suivi de près par Dominique et Frédéric.
Jérôme - Et voilà, la chambre d’amis. Tiens, chérie, tu es là ? Je te présente Frédéric et Dominique. Voilà Catherine la supposée « femme de ma vie ».
Catherine - Bonsoir, je suis… enchantée de fait votre connaissance. Vous devez être Frédérique…
Dominique - Non, Dominique ; Frédéric, c’est lui.
Frédéric - Ça arrive souvent !
Dominique - Enchantée !
Catherine (off) - Mais pourquoi elle me regarde comme si j’étais contagieuse ?!
Dominique (off) - Mon Dieu, elle est vulgaire. Et puis ce sourire… Ça cache quelque chose.
Frédéric (off) - J’ai faim.
Catherine - J’ai beaucoup entendu parler de vous !
Jérôme - La menteuse !
Frédéric - Nous, par contre, on entend tout le temps parler de « Catherine ».
Dominique - Il était temps qu’on vous rencontre !
Jérôme - N’hésitez pas à vous tutoyer… À la fin de la soirée, ça risque d’être lourd le « vous ».
Catherine - En même temps, la soirée ne fait que commencer.
Dominique - Exactement. Rien ne presse !
Catherine - Jérôme vous a-t-il offert à boire ?
Dominique - Non.
Jérôme - J’en oublie les règles de convenance.
Frédéric - Aucun problème ! Par contre, je ne serais pas contre un petit Martini.
Jérôme - Allons-y pour un grand, j’ai des chambres d’amis, j’ai de quoi vous garder à dormir. Boire ou conduire, il faut choisir !
Dominique - Tu t’essayes à la politique ?
Catherine - Exactement. Il s’est présenté aux prochaines municipales !
Jérôme - Frédéric, tu as vu où est le bar, je te laisse vous servir, je dois tuer ma fiancée, elle en a trop dit !
Dominique - C’est charmant !
Jérôme - On fait ce qu’on peut…
Catherine - … avec ce qu’on a ! (Frédéric et Dominique sortent. Catherine tape l’épaule de Jérôme.) La supposée « femme de ta vie »… Élégant !
Jérôme - On appelle ça de l’humour !
Catherine - Décapant ton humour !
Jérôme - Je vois, tu en es toute décoiffée !
Catherine - Évite des réflexions comme ça, je passe pour quoi maintenant ?
Jérôme - Pour une femme géniale, qui a accepté de prendre le gros lourdaud que je suis à son crochet !
Catherine - Oublie l’autodérision, ça ne marche pas !
Jérôme - Ah… Le pardon ?
Catherine - Hors-jeu !
Jérôme - La soumission ?
Catherine - Répétitif.
Jérôme - Tiens donc ! Et sur la séduction, aurais-je ma chance ?
Catherine - Ça dépend comment tu t’y prends…
Jérôme - Tu crois que cette coiffeuse est solide ?
Catherine - Ce n’est pas le moment !
Jérôme - Pourquoi ? Frédéric et Dominique sont en bas, ils s’occuperont des nouveaux arrivants !
Catherine - Tu sais recevoir, y a aucun doute !
Jérôme - Allez, sois spontanée !
Catherine - Oui, puis la spontanéité, c’est quand on fait les choses sans être forcé, non ?
Jérôme - Allez, vite fait, bien fait, ça va prendre deux minutes !
Catherine - Deux minutes ? Mon chéri, tu surestimes tes capacités !
Jérôme - J’ai rien entendu, je t’attends !
Catherine - Jérôme, tu te retires cette idée de la tête
immédiatement !
Jérôme - Trop tard !
Catherine - Quoi, « trop tard » ? Rien n’est fait !
Jérôme - Justement, je ne demande qu’à faire !
Catherine - Dis à ton « copain » de rester tranquille, il n’aura pas de sortie pour l’instant !
Jérôme - C’est pas la sortie qui l’intéresse !
Catherine - Écoute, je te laisse lui parler seul à seul, j’ai des invités à recevoir ! Vous avez l’habitude des tête-à-tête ! Attends que ça passe par contre, parce que c’est un peu voyant !
Elle sort.
Jérôme s’allonge un peu sur le lit. Il attend. Entre Dominique.
Dominique - Jérôme ?
Jérôme - Dodo, tu fais quoi là ?
Dominique - Les toilettes ? Tu n’as pas fini la visite !
Jérôme - Ah oui, c’est la deuxième porte à gauche dans le couloir, là.
Dominique - Merci.
Jérôme - Pas de quoi.
Dominique - Au fait… tu lui as dit ?
Jérôme - Non, je n’en vois pas l’utilité !
Dominique - Si elle venait à l’apprendre…
Jérôme - Eh bien ? C’est du passé… Elle ne va pas juger mon passé et me reprocher ce que j’ai fait avant elle, ça serait le comble !
Dominique - O.K., mais bon, il va bientôt arriver !
Jérôme - Écoute, ça s’est passé une fois, on ne va pas en faire toute une histoire, puis j’étais saoul, lui aussi… on s’est réveillés dans le même lit, il s’est probablement… non, il s’est rien passé !
Dominique - Comment peux-tu en être sûr ? Tu m’as dit que vous étiez quand même bien amochés !
Jérôme - J’en sais rien, on se tenait pas la main, et on était pas nus, que veux-tu que je te dise de plus ?
Dominique - Tu avais mal ?
Jérôme - Mal où ?
Dominique - Bah, tu sais… à l’endroit du… coït !
Jérôme - Si tu n’es pas sortie dans trois secondes, cette phrase sera la dernière que tu auras prononcée.
Dominique sort. La porte s’ouvre tout de suite. Catherine entre.
Catherine - Tu as demandé à Frédérique de t’aider à te débarrasser de ton « copain » ?
Jérôme - Non ! Puis, elle s’appelle Dominique, et pourquoi tu demandes ça ?
Catherine - Elle part depuis cinq minutes, et je la vois sortir de la chambre pour filer vers les toilettes, ça peut paraître…
Jérôme - Ça ne paraît rien ; tes suspicions, tu les gardes !
Catherine - Tu boudes encore ?! Bon, il y a Natacha et François qui sont arrivés !
Jérôme - François ? Déjà ?
Catherine - Oui. Et dis-moi, il n’est pas un peu… gay ?
Jérôme - Gai comme « joyeux » ? Ou…
Catherine - Non, gay, comme gay, comme Village People…
Jérôme - Oh, gay comme ça… Oui. Non. Je sais pas. Si. Non. Peut-être. Non. Si. Non… Bon, il est un peu maniéré, mais de là à en faire quelqu’un de gay…
Catherine - Je peux me tromper.
Jérôme - Puis, tu me demandes ça comme si je devais absolument le savoir… Tu as de ces questions !
Catherine - C’est un de tes amis, j’ai pensé que…
Jérôme - Ah, parce que tu penses, toi, maintenant ? Tu aurais dû me le dire, ça m’aurait évité de me fatiguer pour rien !
Catherine - Si c’est pour être insultant, tu peux sortir !
Jérôme - C’est ma chambre !
Catherine - Non, c’est la chambre d’amis !
Jérôme - Donc, ce n’est pas plus la tienne que la mienne !
Catherine - Rassure-toi, si tu continues avec cette attitude, on va vite avoir besoin de cette chambre !
Jérôme - Quand tu voudras m’expliquer !
Catherine - Tu connais l’expression toute faite, mais magnifiquement pratique : « faire chambre à part » ?
Jérôme - Tu prends ça sur un ton !
Catherine - Pas autrement ! Maintenant si tu veux bien sortir… Je dois me remaquiller.
Jérôme claque la porte. Catherine reprend son maquillage et une brosse. Elle se coiffe un peu, va vers sa jupe, la prend, et commence à défaire son pantalon.
Dominique (entrant) - Jérôme, t’es toujours là ?
Catherine - Non, dommage !
Dominique - Excuse-moi, je ne pensais pas te trouver ici…
Catherine - Je m’en doute !
Dominique - Tu… tu sais où est Jérôme ?
Catherine - Pourquoi, son « copain » t’intéresse ?
Dominique - Ah, parce qu’il t’en a parlé ?
Catherine - De quoi ?
Dominique - De son copain…
Catherine - Je le connais depuis un moment quand même… Mais attends, tu sais qui est son copain ?
Dominique - Oui, c’est un très bon copain, on est très, très proches…
Catherine - Ah...