ACTE I
Huit heures trente du matin. Hubert prend son petit déjeuner et lit son journal. Francisca, la bonne, fait le ménage. Cunégonde arrive, en robe de chambre, l’air renfrogné, un magazine à la main.
Hubert - Alors, ma biche, bien dormi ?
Cunégonde - Mmmmm…
Hubert - Que veut dire ce mmmmm ?
Cunégonde - Ça veut dire mmmmm !
Hubert - Mais encore ?
Cunégonde (haussant le ton) - Cela veut dire que ta biche en a marre de grelotter seule dans son lit depuis que Monsieur a décidé de faire chambre à part.
Hubert - Ah ! c’est reparti ! Encore et toujours la même rengaine !
Cunégonde - Parfaitement ! Ta biche aimerait goûter de temps en temps à la chaleur animale, si tu vois ce que je veux dire !
Hubert - Monte le chauffage dans ta chambre, si tu as froid !
Cunégonde (les mains sur les hanches) - Goujat !
Hubert - Francisca, allez donc faire le ménage dans la cuisine !
Cunégonde - Mais Francisca peut rester, c’est une femme et elle comprend très bien ces choses-là !
Hubert (d’un geste autoritaire) - Francisca, à la cuisine !
Francisca (en se sauvant) - Si, si, Monsieur, tout dé suite, Monsieur.
Hubert - Cunégonde, je te prierai, à l’avenir, de ne pas parler de notre vie privée devant la domestique. Nos histoires de couple ne regardent que nous. (D’un air ironique.) Nous voilà seuls maintenant. Comme tu vois, je suis tout ouïe, ma biche, mais fais vite, j’ai du travail, moi !
Cunégonde - Ta biche, comme tu dis si bien, n’a que cinquante ans et, à cinquante ans, elle est en droit d’attendre un minimum de son mari. Faut-il que je te fasse un dessin ?
Hubert - Mais n’as-tu pas tout le confort à ta disposition ? Une maison luxueuse, un beau parc paysager, une voiture pour aller dans les salons de thé avec tes copines et une bonne pour éviter de te salir les mains ! Ma biche…
Cunégonde - Certes, je ne le nie pas et t’en suis reconnaissante. Mais crois-tu que le simple confort suffise à une femme ? J’ai besoin de tendresse, d’amour, et surtout d’être rassurée.
Hubert - Mais rassure-toi, ma biche, dans cette maison, tu ne risques rien. J’ai fait placer des verrous à toutes les portes.
Cunégonde - Mais ma parole, tu le fais exprès ou tu ne comprends vraiment rien ?!
Hubert - Plaît-il ?
Cunégonde - Des verrous, pff ! Pourquoi pas un cadenas et une ceinture de chasteté !
Hubert - Tu t’égares, ma biche, et tu dis des bêtises.
Cunégonde (rêveuse) - Des bêtises, oh oui ! Voilà ce qu’il me manque : des petits jeux ! Il est loin le temps où tu jouais au colibri. Tu m’appelais « ma petite rose » et tu butinais mon bouton d’or.
Hubert - Comme toutes les fleurs, la rose est éphémère. Il n’en reste que les épines. Et puis, cesse de te plaindre, tu m’ennuies fortement, ma biche.
Cunégonde (furibonde) - Cesse de m’appeler « ma biche », sinon tu vas te transformer en cerf avec des cornes si grandes que tu ne pourras plus passer sous les portes ! (Rêveuse.) Ah ! comme j’aimerais, de temps en temps, entendre le râle du cerf en rut, comme quand tu étais jeune et beau !
Hubert - Des bois !
Cunégonde - Quoi, des bois ?
Hubert - Dois-je te rappeler que les cervidés possèdent non pas des cornes, comme tu le dis si bien, mais des bois ! Il est vrai qu’avec le Q.I. d’huître que tu as, tu ne peux faire la différence !
Cunégonde - Cul ! Mais qu’est-ce qu’il a mon cul, il ne te plaît plus, c’est ça ?
Hubert - Mais non ! Je mettais en exergue le peu d’études que tu as faites, c’est tout.
Cunégonde - Ah non ! Ne recommence pas avec ça ! Moi, je n’ai pas eu la chance de venir au monde dans une famille où le seul souci était de naître ! Mais rappelle-toi, il y a trente ans, lorsque nous nous sommes rencontrés, tu n’y attachais aucune importance ! (Un silence.) Euh… pardon, exergue avec un H ?
Hubert - Exergue ne prend pas de H.
Cunégonde - Super ce mot pour le Scrabble, faudra que je le replace ! Bref ! Je disais donc, moi, je suis toujours la même, avec un cœur gros comme ça, et un corps qui n’a presque pas changé. (Se redressant.) Tandis que toi ! Regarde ce que tu es devenu ! Un petit vieillard pantouflard, exposant sa rosette comme un paon faisant la roue, imbu de sa personne et de sa réussite, fréquentant des gens, pas toujours fréquentables d’ailleurs, et qui n’est même pas capable de donner à sa femme le minimum de tendresse et d’amour.
Hubert - Oh ! vous les femmes, dès que vous avez une idée derrière la tête, cela devient une véritable obsession ! Et puis, change de disque, ma chérie, tu me fatigues à la fin !
Cunégonde - Obsédée ! Je suis une obsédée, elle est bien bonne celle-là ! Moi, obsédée ! Cela fait plus de deux ans que je me pèle les arpions dans un lit de 160, parce que Monsieur a dans son pantalon une branche sèche qui, même avec un kilo de Viagra, ne serait pas capable de relever la tête, même d’un poil ! (S’énervant.) Je suis une femme, je n’en peux plus ! À force d’accumuler des hormones sans pouvoir les évacuer, je déborde, tu comprends, je déborde et je vais finir par me jeter sur le premier inconnu qui passe !
Hubert - Mais tu sais bien qu’avec mon cœur…
Cunégonde - Ton cœur ! Il a bon dos ton cœur ! Qui me dit que tu n’as pas une autre femme avec qui tu fais le petit chien fou et des galipettes, tandis que moi je suis à l’abandon ?!
Hubert - Mais, ma biche, tu sais bien que…
Cunégonde - Pour la dernière fois, cesse de m’appeler « ma biche » ! J’ai un prénom, disons un surnom, puisque sous prétexte que Paquita faisait trop typé, trop espagnol à ton goût, tu m’as affublée de ce surnom ridicule : Cunégonde ! Pourquoi pas Euphrasie, pendant que tu y étais ! Et moi, si je t’appelais Hubert de la Boursemolle, cela te ferait-il plaisir ?
Hubert - Mais Cunégonde, calme-toi, s’il te plaît, et tâche de châtier ton langage. N’oublie pas que la famille de la Tour a de la noblesse et un rang à tenir !
Cunégonde - Mais je m’en moque de ta noblesse ! Crois-tu franchement que je sois à l’aise dans une de ces soirées, parmi ces dindes qui remuent leur croupion et qui gloussent comme des jeunes pintades, tout simplement pour faire smart ? (Elle imite la poule qui tourne en rond.) Je suis nature, moi, tu comprends, nature !
Hubert (la détaillant de haut en bas) - Je sais, je sais…
Cunégonde - Tu sais quoi ?!
Hubert - Chassez le naturel et il revient au galop !
Cunégonde - Cela veut dire ?
Hubert - Mais rien, ma biche. Pour moi, tu seras toujours une fleur épanouie au soleil, un colibri surfant sur l’air, un…
Cunégonde - Arrête ton char, Ben-Hur, le petit colibri n’est pas dupe !
Hubert - Mais je t’assure, mon cœur, et puis détrompe-toi, Cunégonde cela fait très classe, demande à mes amis !
Cunégonde - Tes amis ! Parlons-en de tes amis ! À leurs yeux, je suis tout juste bonne à faire la morte lorsque vous faites une partie de bridge.
Hubert - Le mort, ma chérie, le mort ! Et puis, qu’y pouvons-nous si tu n’y entends rien à ce jeu ? Note bien, je n’ai rien contre ton Scrabble, mais le bridge, c’est autre chose.
Cunégonde - Pour toi, ce n’est pas une affaire de goût, c’est une affaire de standing. (Imitant les snobs.) Le bridge fait plus classe, pff !
Hubert - Bref, pour en finir avec ton surnom, sache que celui-ci s’harmonise très bien avec la noblesse de ton port altier et ton élégante silhouette.
Cunégonde (se radoucissant) - Ah bon, tu trouves ?… Hubert, tu sais vraiment parler aux femmes, dommage que…
Hubert - Dommage que quoi ?
Cunégonde - Euh… rien. De toute façon, les belles paroles, les belles phrases, les propos dithyrambiques, voire obséquieux, tu connais ! Ça fait partie de ton métier puisque tu es juge. Tu peux peut-être endormir tout un jury d’assises, mais pas moi ! Reçu ?
Hubert - « Dithyrambiques », « obséquieux » ! Mais je rêve ! Tu as dû lire ces mots dans un de tes bouquins à l’eau de rose et tu me les replaces dans la conversation, comme des cheveux sur la soupe, simplement pour m’épater !
Cunégonde - Pff ! Crois-tu être le seul à savoir lire et t’exprimer correctement ? Et ne détourne pas la conversation, tu sais très bien de quoi je veux parler !
Hubert - En voilà assez maintenant ! N’insiste pas davantage et cesse tes pleurnicheries. Je connais beaucoup de femmes qui aimeraient le confort et la sécurité dont tu jouis.
Cunégonde - Ah ! je le savais ! Tu connais d’autres femmes ! Pour toi, je ne suis plus qu’un meuble faisant partie du décor, histoire de faire bonne figure quand un de tes amis vient dîner, une chaise, une table ou une commode. Eh bien, tu vois, la commode aimerait, de temps en temps, que tu l’astiques !
Hubert (très en colère) - Ça suffit ! Je ne veux plus t’entendre ! Et quelles sont donc ces expressions vulgaires ? Ah ! Cunégonde, là, tu vois, tu dépasses les bornes ! N’oublie pas qu’il y a trente ans, je t’ai sortie du ruisseau !
Cunégonde - Du ruisseau ! Tu débloques ou quoi ? J’étais sur un quai de gare, et puis je suis une très bonne nageuse, tu le sais très bien.
Hubert - Tu ne comprends jamais rien ! Rappelle-toi, lorsque tu es arrivée d’Espagne, ta valise en carton à la main, errant dans les rues de la capitale ! Par chance, tu es tombée sur moi. Il est vrai qu’à cette époque, ton accent était ravissant, ta silhouette aussi, je suis vite tombé sous le charme.
Cunégonde - Qu’a-t-elle ma silhouette ?
Hubert - Euh… presque rien. À part que tu...