Scène 1
Sylvie/Octave
Il est entre neuf heures et dix heures du matin, mercredi.
Sylvie termine de chanter l’air de « Vissi d’arte » dans la Tosca de Puccini. Octave, allongé sur le lit, fait mine de l’écouter, mais semble préoccupé.
Sylvie - « … Nell’ora del dolor, perchè, perchè, Signor, ah, perchè me ne rimuneri così. » (Sylvie éteint le lecteur CD et se tourne vers Octave.) Alors ?
Octave - C’est bien.
Sylvie - C’est tout ?
Octave - Non, non, c’est bien. Tu te débrouilles bien en italien.
Sylvie - Oui bon l’italien, l’allemand, l’anglais, c’est normal de savoir prononcer les sons correctement, c’est mon métier. C’est comme si tu demandais à un comédien comment il fait pour retenir son texte. C’est le b.a.-ba. Lui, ce qu’il veut savoir c’est si tu as aimé son interprétation. Moi je te demande si tu as aimé ma voix ? (Petit temps.) Tu t’es laissé embarquer ?
Octave - Embarquer ?
Sylvie - Ça t’a fait vibrer ?
Octave - Vibrer ?
Sylvie - Bon, ça t’a plu, oui ou non ?
Octave - Mais je viens de te le dire : oui, c’est formidable, la voix, les sons, la prononciation… En plus t’as choisi un morceau qui te convient parfaitement.
Sylvie - Tu crois que j’ai mes chances ?
Octave - Évidemment. (Petit temps.) C’est pour quoi déjà ?
Sylvie - Une audition avec un des plus grands metteurs en scène d’opéra italien : Emilio Scaratti. La première a lieu en France, c’est une distribution franco-italienne.
Octave - Merveilleux ! Et tu auditionnes pour quel rôle ?
Sylvie - Le rôle-titre.
Octave - Ah !
Sylvie - C’est quoi ce « ah » ?
Octave - Ben rien, c’est seulement : Ah !… Ah oui !?… Tu auditionnes pour le rôle-titre !
Sylvie - Tu sembles sceptique ?
Octave - C’est pas ça mais…
Il regarde dans le vague, comme pour chercher l’inspiration.
Sylvie - Tu trouves que j’ai pas l’envergure, je suis trop âgée ?
Octave - Je ne sais pas, moi, mais tu n’es pas connue, tu n’as jamais vraiment chanté dans des trucs importants. Qu’en pense ton professeur ?
Sylvie - Charles ? Il dit que j’ai toutes mes chances.
Octave (un chat dans la gorge) - Mais pour le cas où ça ne marcherait pas… (Sylvie se rétracte.) Tu accepterais qu’on te propose un rôle moins… un rôle plus… ?
Sylvie - Un rôle secondaire tu veux dire ?
Octave (de plus en plus agité) - Par exemple.
Sylvie - C’est pas possible.
Octave - Ah !
Sylvie - C’est le seul rôle féminin dans la « Tosca ».
Octave - Ah oui !… Je comprends.
Sylvie - Tu doutes de moi.
Octave - Mais je ne doute pas… Je me dis juste qu’en général dans ce genre de production le plus souvent ils font appel à des stars. Tu sais bien comment ça se passe : sans le nom d’une vedette en haut de l’affiche, c’est pas économiquement viable. Et puis n’oublie pas que je suis d’un naturel pessimiste. C’est aussi pour t’épargner la déception, les désillusions, comme ça, s’ils ne te prennent pas, ce que je ne te souhaite pas évidemment, tu tomberas de moins haut.
Sylvie - Et c’est avec ce genre de propos que tu comptes amortir ma chute ?
Octave - Ça n’enlève rien à tes qualités de chanteuse.
Sylvie - Tu n’aurais pas dû me dire ça maintenant. Tu me fais perdre ma foi là ! C’est vrai, je passe mon audition dans six heures et tu t’arranges pour me déstabiliser.
Octave - Ce n’était pas mon intention. Je suis désolé. Tu as raison d’y croire. Si on ne croit pas en ce qu’on fait, autant ne pas essayer.
Sylvie - Je suis d’accord.
Octave - Tu assures comme une bête, là ! Voilà ! C’est ce que je pense. (Il se tait.) Tu comprends tout de même ce que je voulais dire ? (Il n’a pas pu s’en empêcher.)
Sylvie - Oui, oui, mais j’aime tellement chanter.
Octave - Ça, personne ne te l’interdira jamais.
Sylvie - Je te raconterai tout ce soir.
Octave - Ce soir ? (Mal à l’aise.) C’était prévu qu’on se voie ce soir ?
Sylvie - Non, mais je m’étais dit qu’on aurait pu fêter mon audition.
Octave - Pourquoi, tu comptes l’avoir ?
Sylvie - T’es méchant. Je pensais qu’on aurait pu…
Octave - D’habitude on se voit les mardis soir et parfois les jeudis… c’est vrai, mais il n’a jamais été question du mercredi.
Sylvie - Parce que pour toi notre relation se résume à une histoire d’agenda ?
Octave - On a toujours fonctionné comme ça… De toute façon, ce soir, ça ne va pas être possible.
Sylvie - Tu as autre chose à faire ?
Octave - Écoute Sylvie, je réfléchissais pendant que tu chantais et je me demandais : ça rime à quoi nous deux ?
Sylvie - Ah !… Et tu as trouvé la réponse ?
Octave - J’aime être avec toi, on passe des moments plutôt sympathiques, tu es une personne agréable, j’adore l’odeur de ta peau… Toi-même, tu as toujours dit que tu ne ferais jamais ta vie avec quelqu’un comme moi, que je n’étais pas fiable… En plus tu as ce désir de fonder quelque chose, une famille quoi ! Et avec moi… Je ne veux pas que tu te retrouves à quarante ans le bec dans l’eau, voilà !
Sylvie - Tu veux me quitter ?
Octave - Non ! Enfin oui, oui !
Sylvie - Et pourquoi aujourd’hui spécialement ?
Octave - Ça me paraissait être le bon moment.
Sylvie - Tu crois ?
Octave - J’ai pas calculé, fallait que je te le dise, c’est tout. Franchement tu t’imaginais pas que ça pourrait durer longtemps à ce train-là ? Plus on tardera à prendre une décision, plus ce sera difficile.
Sylvie - Tu as rencontré quelqu’un d’autre ?
Octave - Ah ! j’en étais sûr ! T’es pas capable d’imaginer moins cliché, moins trivial, plus intérieur comme explication.
Sylvie - Je ne suis pas stupide tu sais, ça fait deux ans qu’on se connaît et vu la fréquence relâchée de nos rendez-vous, et connaissant ton art de la séduction – on s’est tout de même rencontrés dans un ascenseur –, je peux aisément imaginer que tu en vois une autre quand tu n’es pas avec moi.
Octave - Une autre ?
Sylvie - Plusieurs !?… Tu peux me le dire, ça ne me surprendrait pas.
Octave - Je désire changer de vie, repartir à zéro, et pour ça, je dois faire table rase.
Sylvie - Ravie d’apprendre que je faisais partie des miettes. Donc tu en as rencontré une autre. On ne décide pas de changer de vie pour se retrouver tout seul, ça n’existe pas, pas quelqu’un comme toi.
Octave - Tu vois, ce qui me perturbe le plus, et j’en ai souffert pas mal pendant notre histoire, c’est ton manque d’imagination et tu te trimballes des préjugés aussi gros que… que…
Sylvie - Ne te prive pas, dis-le que je suis grosse. De toute façon, il me serait difficile de prouver le contraire.
Octave - Tu sais très bien que ça ne m’a jamais dérangé… C’est même en grande partie pour ça que j’ai aimé être avec toi.
Sylvie - Donc c’est pas pour moi ?
Octave - C’est pour toi aussi, qu’est-ce que tu me chantes ! Enfin, tout ça c’est toi… ton poids, ta voix, et le reste ça m’a plu.
Sylvie - Qu’est-ce qui t’empêche de repartir à zéro avec moi ?
Octave - Ça se saurait si on avait dû bâtir ensemble. Ça se sent ces choses-là. On ne vivait pas une véritable histoire. Avec certaines personnes on emprunte un chemin, et avec d’autres une impasse.
Sylvie - Merci du compliment. Quand je pense que Charles me fait des avances depuis des lustres et que j’ai toujours refusé à cause de toi !
Octave - Ton professeur !? Mais quel âge il a ?
Sylvie - Qu’est-ce que ça peut te faire ? L’amour c’est pas que sexuel. (Octave esquisse une moue dubitative.) J’avais trouvé mon équilibre, et maintenant tu veux tout foutre en l’air.
Octave - Faut pas chercher plus loin, crois-moi, les faits parlent d’eux-mêmes.
Sylvie - T’es tout de même un beau salaud : me l’annoncer le jour d’une audition capitale !
Octave - J’avais décidé de te le dire aujourd’hui, je ne me souvenais plus que tu avais ton audition. Et tu sais comment je suis, quand j’ai quelque chose en tête…
Sylvie - Je croyais que ce n’était pas prémédité.
Octave - Forcément c’est prémédité, c’est pas une résolution qui m’est venue subitement, ça fait des jours que je cogite. Tu crois que c’est facile de se séparer de quelqu’un ? C’est plus facile d’être quitté que de quitter, crois-moi. On endosse tout le poids de la culpabilité.
Sylvie (ironique) - Oh ! je suis désolée…
Octave (pas ironique) - Mais non, ça ira. Pour l’instant ce qui importe, c’est que tu réussisses ton audition. Sache que tu peux toujours m’appeler si ça ne va pas. On n’est pas des sauvages. En tout cas moi je t’appellerai ce soir pour te demander comment ça s’est passé.
Sylvie (vivement) - Très mal. Ça s’est très mal passé. Alors ne compte pas sur moi pour te répondre. Quand je pense que je me suis aveuglée pendant tout ce temps ! T’es un goujat !
Octave - J’aurais préféré qu’on se sépare sur une note plus enjouée, mais je constate que tu n’es pas disposée.
Sylvie - Tu voudrais que je te saute au cou et que je te dise merci pour tout ?
Octave - On aurait pu devenir bons amis.
Sylvie - J’en ai suffisamment, des amis. Tu peux t’en aller.
Octave - C’est-à-dire que c’est chez moi que ça se passe en ce moment.
C’est pas une blague. Elle constate, se sent mal, prête à hurler, mais se contient.
Sylvie - T’es vraiment qu’une ordure !
Octave - Je ne peux tout de même pas quitter mon propre appartement. (Sylvie récupère ses affaires et se dirige vers la sortie.) Il ne me reste plus qu’à te souhaiter bonne chance.
Sylvie - C’est merde qu’on dit dans ces cas-là.
Octave - Je t’appellerai quand même.
Sylvie - Je ne veux plus jamais entendre parler de toi.
Elle ne peut plus retenir ses larmes. Il referme la porte.
Scène 2
Octave/Josy
Il est plus de dix heures. Octave fait son lit. On sonne, il va ouvrir. C’est une jeune femme. Toute la scène se passe sur le seuil de la porte d’entrée. La jeune femme semble étonnée mais ravie de se retrouver devant Octave.
Josy - Ah ! c’est vous !? Je viens pour la livraison. Je travaille à la boulangerie. David Herbert… c’est bien ça ?
Octave - Ah non !
Josy - J’ai dû me tromper d’étage. (Elle n’a pas envie de s’en aller.) C’est incroyable.
Octave - Je crois que c’est en dessous, au quatrième.
Josy - On est donc au cinquième.
Octave - Ben oui.
Josy - C’est le chiffre parfait.
Octave - Pardon ?
Josy - Vous ne me reconnaissez pas ?
Octave - Vous travaillez à la boulangerie.
Josy - Trop facile, je viens de vous le dire. C’est moi qui vous sers votre petit pain au chocolat tous les matins.
Octave - Ah !
Josy - Si c’est pas David, c’est quoi votre prénom ?
Octave - Octave.
Josy - Je suis tellement contente. Je venais livrer sa quiche à M. Herbert, et pouf ! vous tombez du ciel. J’ai été guidée en quelque sorte. Vous êtes seul ?
Octave - Je vous ferais bien entrer mais…
Josy - Ne vous donnez pas cette peine. De toute façon, je n’ai pas le temps. Votre petite amie n’est pas venue vous rendre visite aujourd’hui ?
Octave - Ma petite amie ?
Josy - Une grande mince avec des lunettes.
Octave - Ah oui !… Éliane.
Josy - Parfois, elle fait un détour par la boulangerie pour vous prendre votre petit pain. C’est votre fiancée, n’est-ce pas ? (Il semble s’interroger.) Vous avez oublié ? Vous ne vivez pas ensemble ? Ça doit faire bizarre de vivre avec quelqu’un en permanence, ça doit pas être drôle tous les jours. (Petit temps.) Moi je trouve ça plutôt attendrissant un homme de votre âge qui ne sait pas encore ce qu’il veut. (Petit temps.) Vous...