Monsieur de Saint-Futile

Le point de départ de ” Monsieur de Saint-Futile ” est simple : un homme veut épouser une femme qui ne demanderait pas mieux… mais… Et voilà ! C’est parti ! Ce ” mais ” déclenche des mensonges… qui déclenchent des quiproquos… qui déclenchent des catastrophes… jusqu’au dénouement de l’intrigue menée d’un bout à l’autre avec autant d’habileté que de brio et provoquant un rire franc, sans complexe avec quelques envolées vers le burlesque…

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Acte1

 

Le rideau se lève sur un salon 1910.

Sa conception et les détails de sa décoration doivent faire penser qu'on est chez un homme de théâtre. Ainsi le fond du décor - formant une espèce de petit vestibule - est légèrement surélevé comme une scène et la porte principale qui s'y trouve en plein centre est doublée d'une portière rouge à franges dorées qui fonctionne comme un rideau de scène. Il y a - obligatoirement - un piano droit, une fausse bibliothèque, une bergère à oreillettes, une semi-borne Napoléon III.

Au mur, des masques, des tableaux représentant différents théâtres (dont celui où la pièce est jouée) et des personnages du répertoire classique.

Côté jardin : une porte donnant sur le bureau du maître des lieux et une échappée-couloir allant vers la cuisine, bien entendu invisible.

Côté cour : une porte donnant sur la chambre et une échappée-couloir faisant pendant à l'autre, vers la salle de bain, également invisible.

Sortant du sol, à un endroit visible, deux tuyaux en cuivre, rigides à leur base sur 80 cm environ, puis qui sont extensibles sur 2 ou 3 mètres. L'un des tuyaux se termine par un verre loupe. L'autre par un mini pavillon auditif. Ils sont tous les deux munis d'une poignée par où l'on peut les prendre, pour les allonger à loisir.

Au début de l'acte justement, Auguste, le valet de chambre, a en main, déployé, le tuyau dit “auditif”. Il y parle, comme dans un téléphone, à un interlocuteur invisible. Non loin de lui, un jeune homme, prénommé Hippolyte, l'observe avec surprise et grand intérêt. Auguste a volontiers une attitude de cabot. Surtout quand son patron n'est pas là. Comme c'est le cas.

Auguste (dans l'appareil) - Oui, oui, je sais... je sais qu'il est déjà venu quatre fois. Justement ! Jamais quatre sans cinq, comme dit Monsieur Peugeot... mais si, le marchand de fiacres ! Toujours est-il que vous pouvez dire à (il se détourne d'Hippolyte) votre interlocuteur qu'il peut revenir à cinq heures. Monsieur sera sûrement rentré puisqu'il a un rendez-vous maintenant avec un jeune homme pour une audition (sourire condescendant d'Hippolyte) et il ne sera pas encore ressorti puisqu'il a rendez-vous ici ce soir (il se détourne à nouveau d'Hippolyte) avec qui vous savez. D'accord. Je lui dirai. (Il rebouche le conduit auditif avec le pavillon.)

Hippolyte (désignant le curieux appareil) - Je n'ai jamais vu ça nulle part.

Auguste - C'est un modèle exclusif. Une invention de Monsieur.

Hippolyte - Il l'a fait breveter ?

Auguste - Mon Dieu non ! Qui voulez-vous que ça intéresse ?

Hippolyte - Des directeurs de théâtre comme lui.

Auguste - Assez fous pour installer leur appartement au niveau du troisième balcon, et en plus pour éprouver le besoin de garder toujours sur le théâtre soit une oreille (il décroche le pavillon et parle à l'intérieur :) Ça va la location ?

Voix de la Caissière -  C'est plein pour ce soir.

Auguste - Merci. (Il replace le pavillon et met son œil sur le verre de l'autre) soit l'œil. Tiens ! Les habilleuses sont en train de se crêper le chignon. (Il se relève et s'adresse de nouveau à Hippolyte :) Hein, vous en connaissez beaucoup qui soient aussi intoxiqués que Monsieur de Saint-Futile ?

Hippolyte - Moi, en tout cas je le suis. Le Théâtre c'est ma vie !

Auguste - C'est la sienne aussi. D'ailleurs, il appelle ces deux engins qui le relient à ses Bouffes-du-Centre, ses cordons ombilicaux.

Hippolyte - Ah ! quelle merveille ! Nous partageons la même passion. Il faut absolument qu'il m'engage !

Auguste - Comme vous y allez !

Hippolyte - Même comme figurant de dos, dans la nuit, sous une armure...

Auguste - Ah ! Vous au moins, vous avez de l'ambition !

Hippolyte - Je ferai n'importe quoi pour réussir. N'importe où. N'importe quand. Avec n'importe qui.

Auguste (goguenard) - Même avec la sœur de Monsieur ?

Hippolyte - Aucun problème ! Avec elle, c'est déjà fait.

Auguste - C'est bien ce que je pensais !

Hippolyte - Ben oui ! C'est même comme ça que je suis là. Elle m'a vu un soir au Grand Théâtre d'Epernay, dans une pièce très pétillante : “Fais sauter le bouchon, Léon”. Je lui ai beaucoup plu. Elle m'a invité chez elle à prendre une coupe. Je l'ai bue... jusqu'à l'hallali. Grâce à quoi, elle m'a chaudement recommandé à son frère et je suis là, au saint des saints, excité comme une puce.

Auguste - Je vous signale que Monsieur de Saint-Futile aimant les gens souriants et détendus, vous auriez intérêt à vous calmer en faisant quelques exercices de diction : Trois Tortues Trottaient Sur Trois Toits Très Étroits.

Hippolyte (surpris) - Vous avez fait du théâtre ?

Auguste - J'ai fréquenté Thalie en ma folle jeunesse.

                  Et n'ai point oublié cette ingrate maîtresse.

Hippolyte - Ça c'est épatant ! Vous allez pouvoir me donner la réplique.

Auguste - Dans quoi ?

Hippolyte - “Mais n'te promène donc pas tout nu”.

Auguste - Tout[e] nue.

Hippolyte - Non ! Tout nu. C'est la version masculine.

Auguste - Je ne sais pas si ça amuserait tellement Monsieur Feydeau.

Hippolyte - Et votre patron, ça peut l'amuser ?

Bruit en coulisse.

Auguste - Vous allez pouvoir lui demander, je l'entends qui vient.

A ce moment précis, on entend frapper à la porte principale, un précipité de coups, suivis de trois coups distincts comme au début d'un spectacle.

Hippolyte (admiratif) - Ah ! on reconnaît bien là l'homme de théâtre !

Auguste l'entraîne précipitamment vers la porte du bureau.

Auguste - Filez à côté ! Quand il frappe comme ça, c'est qu'il y a de l'intrigue dans l'air... Surtout ne bougez pas de là avant que je vienne vous chercher.

Hippolyte (avant de sortir) - Ah ! c'est grisant ! On se croirait dans un vaudeville. (Il sort.)

On entend de nouveau trois coups.

Auguste - On arrive, Monsieur ! imaginant sans peine qu'on a besoin de vous pour la prochaine scène.

Ce disant, Auguste actionne les fils de la portière rouge qui se soulève comme un rideau de scène en même temps que la porte s'ouvre à deux battants.

Superbe. Royal, entre Fulbert de Saint-Futile.

Fulbert - Merci fidèle ami, comme à l'accoutumée, de m'avoir ménagé cette fort belle entrée.

Auguste - Excusez-moi Monsieur d'en venir à la prose, Mais le filleul de votre sœur d'Epernay...

Fulbert - ... Rose !

Auguste - Elle s'appelle Rose ?

Fulbert - Non ! Marguerite ! Mais ça ne rimait pas. Alors...

Auguste - Le protégé de votre sœur vous attend à côté pour que...

Fulbert - Oui, je sais. Je vais le recevoir tout à l'heure, dès que j'aurai fait ma demande officielle.

Auguste - De quoi ?

Fulbert - De mariage.

Auguste - A qui ?

Fulbert - A celle que je compte épouser, pardi !

Auguste - Vous allez vous marier ?

Fulbert (touchant du bois) - Si par bonheur elle y consent !

Auguste - Mais ça vous a pris tout d'un coup !

Fulbert - Tout d'un coup, comme un chanteur une envie de bisser.

Auguste - Ah ! Monsieur, ce n'est pas bien : si un auteur mettait ça dans une de ses pièces...

Fulbert - Je lui ferais couper immédiatement.

Auguste - En lui disant que c'est indigne de son talent.

Fulbert - Absolument ! Mais là, on est entre nous, on peut en profiter pour se laisser aller.

Auguste - Vous avez raison. Mais plaisanterie à part, l'élue, vous la connaissez depuis combien de temps ?

Fulbert - Quinze jours aujourd'hui. Elle était juste devant moi à l'enterrement du vieux Barigoule.

Auguste - Barigoule ? Le célèbre Tourlourou ?

Fulbert - Oui ! Celui qui chantait : Redis-le-me-le, Lolette.

Auguste (enchaîne en chantant) - Remets-moi donc ça, Lola.

Fulbert - Voilà ! c'est sa fille... naturelle. Elle est née d'une liaison clandestine entre Barigoule et Madame Premier-Weber.

Auguste - L'inoubliable interprète d'Athalie.

Fulbert - A l'inoubliable diction.

Auguste (en roulant les R) - Car elle eut soin de peindre et d'orner son visage.

Fulbert (enchaînant de même) - Pour réparer des ans l'irréparable outrage.

Auguste - Alors comme ça, la fiancée de Monsieur...

Fulbert - Est la fille d'un comique troupier et d'une tragédienne.

Auguste - Ah ! ça peut être intéressant.

Fulbert - Très troublant en tout cas. A l'enterrement de Barigoule elle a eu une façon de me passer le goupillon entre un sanglot et un clin d'œil qui m'a complètement bouleversé.

Auguste - Ça va peut-être passer.

Fulbert -  Non, au contraire, ça empire. Et d'ailleurs, pour être franc, je n'ai pas envie que ça passe. J'en ai assez de ma double vie, des imbroglios, des faux-semblants, des complications.

Auguste - Autrement dit, Monsieur veut se ranger.

Fulbert - Oui ! Etre plusieurs, à la longue ça fait désordre. Je ne veux plus être qu'un seul : moi-même.

Auguste - Vaste programme !

Fulbert - Je veux avoir une vie simple, claire, transparente, aux côtés d'une femme droite, pure, digne.

Auguste - Elle est comme ça, votre fiancée ?

Fulbert - Oui. Question morale elle tient beaucoup plus de la tragédienne que du comique troupier.

Auguste - C'est une demoiselle ?

Fulbert - Ah non ! quand même pas ! C'est une veuve !

Auguste - Ah !

Fulbert - La veuve d'un colonel qui était, tenez-vous bien, un petit-neveu d'Offenbach.

Auguste - Ah ! ça c'est incroyable ! Comme dit souvent Monsieur : “On mettrait ça dans une pièce, ça ne paraîtrait pas vrai.”

Fulbert - Et pourtant, elle est vraiment la veuve d'un colonel. Mon rêve !

Auguste - Ah ! J'ignorais que Monsieur fantasmât sur les veuves de colonel.

Fulbert - Pas spécialement de colonel, mais sur les veuves en général, oui.

Auguste - Mais qu'est-ce qui vous attire en elles ?

Fulbert - L'absence de mari.

Auguste - Pourtant, à ma connaissance, Monsieur n'en a pas... fréquenté tellement.

Fulbert - Mais non ! C'est la première !

Auguste - Oh ! il faut faire un vœu !

Fulbert - C'est fait : “Que ma rupture avec qui vous savez se passe sans trop de difficultés.”

Auguste - Parce que Monsieur n'a pas encore rompu avec qui je sais ?

Fulbert - Eh non ! Je n'allais quand même pas quitter une maîtresse fort gironde avant d'être sûr d'avoir une fiancée très distinguée.

Auguste - Dame ! A lâcher la proie pour l'ombre, on peut se retrouver le derrière entre deux chaises.

Fulbert - En revanche, je suis bien décidé à ne pas laisser traîner les choses. A deux heures d'intervalle, j'ai donné rendez-vous, ici même, d'abord à la distinguée, ensuite à la gironde. Et selon que la distinguée m'aura accordé sa main ou me l'aura flanquée dans la figure, je prierai la gironde ou de rebrousser chemin ou de retrousser ses jupes.

Auguste - Ça au moins c'est clair, net et précis.

Fulbert - Comme elle !

Auguste - La distinguée ?

Fulbert - Evidemment !

Auguste - Si ce n'est pas indiscret... comment s'appelle-t-elle ?

Fulbert - C'est indiscret, mais je vous le dis quand même : Bérénice.

Auguste - Ah...

Fulbert - Bérénice Chaux du Dombief.

Auguste - Tiens, c'est curieux ! Au régiment, mon adjudant s'appelait Chaux du Dombief, Geoffroy Chaux du Dombief.

Fulbert - C'est sûrement lui ! Un nom comme ça ne court pas les rues.

Auguste - Certes, mais si c'est lui ça m'étonne qu'il se soit marié.

Fulbert - Pourquoi ?

Auguste - Ben... il était plus porté sur l'artilleur que sur la bergère.

Fulbert - Non !

Auguste - Si ! Il m'avait fait des avances.

Fulbert - Non !

Auguste - Si ! C'est même à la suite de ça qu'il a été muté en Afrique... chez les zouaves.

Fulbert - C'est sans doute là qu'il a pris du galon.

Auguste - Sans doute ! Et de retour dans la métropole, il se sera marié pour donner le change.

Fulbert - Oh la pauvre petite ! Servir de paravent ! Elle méritait mieux !

A ce moment on entend à la porte principale des coups frappés sur le rythme  de : Tac - Tagadac - tac - Tsoin - Tsoin.

Fulbert - C'est elle !

Auguste - Je vais ouvrir.

Fulbert (le retenant) - Non ! laissez ! Elle ne veut être vue par personne ici. Allez plutôt vous occuper de Monsieur Marivaux.

Auguste - Qui est-ce, celui-là ?

Fulbert - Le protégé de ma sœur.

Auguste - Il s'appelle Marivaux ?

Fulbert - Oui, Hippolyte Marivaux. C'est bien pour un comédien, non ?

Auguste - En tout cas ça se retient. (Il sort.)

Fulbert (ouvrant la porte dans laquelle s'encadre une jolie jeune femme blonde) - Ah ! Bérénice ici soyez la bienvenue !

Mon cœur en vous voyant s'envole jusqu'aux nues

Mais redescend très vite, en battant comme un fou

Pour se mettre in petto (il s'agenouille) Madame à vos genoux.

Bérénice (entrant) - Ah ! Fulbert par pitié, freinez vos impulsions. Jugulez vos exubérances.

Fulbert - Impossible ! Ou alors soyez moins apte à les provoquer. Devenez laide, vulgaire et revêche, cachez votre blondeur babillarde, vos lèvres éloquentes, et vos yeux cancaniers.

Bérénice - J'ai les yeux cancaniers ?

Fulbert - Oh la la ! Ils...

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