Numéro complémentaire

 Les Leblanc : Bernard, dit Nanard, et sa femme Bernadette, dite Nadette, Français moyens heureux, ont une fille, 20 ans, fan de Jean-Edouard Bernel, spécialiste des têtes couronnées. Incroyable ! Vingt-cinq millions d’euros, la super cagnotte du LOTO, leur tombe sur la tête ! Ils peuvent tout s’offrir… sauf le rêve de leur fille : devenir princesse. La solution : kidnapper Bernel, lui seul pourra transformer leur fille. Le prince du petit écran va installer la télé-réalité à domicile pour changer ces Leblanc plutôt sympas en un trio d’arrivistes snobinards et puants.

🔥 Ajouter aux favoris

Soyez le premier à donner votre avis !

Connectez-vous pour laisser un avis !

 

ACTE I

SCÈNE I

Bernard, Laetitia, Bernadette

 

Décor ringard du salon de l’appartement des Leblanc : au centre trône un canapé en skaï rouge et accoudoirs noirs. Des posters de Mike Brant et Sheïla ornent les murs. L’ensemble est de très mauvais goût. Bernard, survêtement Adidas et pantoufles, surveille l’extérieur depuis la fenêtre du salon, un porte-voix siglé « UGT » à la main.

Du couloir des chambres arrive Laetitia.

Laetitia - Qu’est-ce que tu fais, papa ?

Bernard - Je surveille la Mégane. Y’a la bande à Rachid qui squatte dans le hall.

Laetitia (s’asseyant sur le canapé et s’emparant de la revue « Point de Vue - Images du Monde ») - Te prends pas la tête, il est cool Rachid… Ils vont pas y toucher à ta caisse…

Bernard - J’aime mieux prévenir que guérir ! Dans le quartier, arriver à avoir cinquante pour cent de bonus à la Matmut, ça représente une surveillance sans relâche !

Laetitia - T’es relou, papa, avec ta bagnole ! Je suis sûre que Schumacher, il est moins accro avec sa Ferrari…

Bernard - Peut-être, mais le teuton, il s’est pas tapé deux cents heures supplémentaires pour y faire mettre le cuir et la clim dans sa caisse !

Laetitia - J’hallucine !

Bernard (toujours en surveillant) - A quelle heure elle rentre, ta mère ?

Laetitia - Pas avant neuf heures et demie. On est vendredi, il y a nocturne.

Bernard - Ah ! c’est vrai… A quelle heure on va bouffer ?

Laetitia - Elle m’a laissé un message qu’elle ramenait des pizzas.

Bernard - Tant mieux ! Tiens, sois gentille ma puce, sers-moi un petit jaune !

Laetitia pose son journal et se lève.

Laetitia (catastrophée) - C’est pas possible ! Ils vont pas s’y mettre eux aussi ? C’est la cata, papa ! C’est la cata…

Bernard - Qu’est-ce que t’as ?

Laetitia - Il y a Laurent qui s’est engueulé avec sa femme : il est parti tout le week-end tout seul !

Bernard (ahuri) - Laurent ? Quel Laurent ? Notre cousin de Saint-Maur ?

Laetitia - Mais non ! Laurent de Belgique ! Le prince Laurent de Belgique !

Bernard - Eh ben ? Qu’est-ce qu’on s’en fout ?

Laetitia - Mais c’est grave, papa ! Déjà qu’en Espagne, ça va pas terrible… On va vers la généralisation d’un virus affectif dans toutes les familles princières d’Europe !

Bernard - Ah ! ben, dis donc…

Laetitia (discrètement) - Pastis ou Ricard ?

Bernard - Ricard.

Laetitia (en le servant, à elle-même) - Pourvu qu’ils tiennent le coup au Luxembourg… Déjà que c’est même pas sûr que les Windsor passent l’été à Balmoral… Tout fout le camp… C’est la cata…

Bernard ouvre soudain la fenêtre et hurle dans son porte-voix.

Bernard - Da Silva ! Pelletier ! Gomez ! Vous allez jouer au foot de l’autre côté du parking, s’il vous plaît ! Parce que si je descends, il va y avoir de la fricassée de museaux ! (Il referme la fenêtre et baisse son porte-voix.) C’est vrai, quoi… Un coup de ballon, ça marque sur la carrosserie…

Laetitia lui tend son verre et Bernard s’assied.

Laetitia - T’es parano avec ton carrosse, hein !

Bernard - Tu sors ce soir ? Tu vas au Scorpio ?

Laetitia - Non… Je sais pas… Je me tâte parce que sur la une, il y a un documentaire vachement intéressant sur la vie de Mike Brant…

Bernard - Ah ! c’est bien, ça, on va le regarder ! En tout cas, si tu veux être avec nous, demain, je fais une surprise à ta mère !

Laetitia - Ah bon ! C’est quoi ?

Bernard - Je lui paye le buffet du Flunch !

Laetitia - C’est géant ! J’en suis !

Bernard - A la bonne heure… Tu me fais plaisir ma princesse ! Et ton boulot, ça va ?

Laetitia - Ouais, c’est cool. Mais il y a Bertrand qui nous gave un peu… Tu sais pas la dernière qu’il nous a pondu ?

Bernard - Non, raconte.

Laetitia - Eh ben, il dit que pendant les fêtes, Marie-Claire et moi, on va se taper quatre dimanches d’affilée… vu que c’est les meilleures ventes de l’année pour les DVD et vidéos.

Bernard - Mes genoux, oui ! Il se touche, lui ! Il y a des lois ! Quatre dimanches de suite, on rêve ! Mais ça, c’est de ta faute Laetitia, hein ! Je t’avais dit de te syndiquer ! Nous, à la C.G.T., des trucs comme ça, on laisse pas passer !

Laetitia - Papa, on est deux employées au vidéo-club… Tu nous vois pas faire des manifs, non ?

Bernard - Et pourquoi pas ? Je les connais, moi, les patrons… Faut rien laisser passer. Les riches, ils se croient tout permis.

Laetitia - Bah ! n’importe quoi !

Bernard - Holà ! Alerte rouge ! Y’a Mercier qui fait un créneau avec sa camionnette juste devant la Mégane ! (Il s’empare de son porte-voix et hurle.) Vas-y ! Là, Mercier ! Recule ! Doucement ! T’as un mètre… Stop ! Stop ! T’es bien là ! Bouge plus ! (Il referme la fenêtre.) On a eu chaud, hein !

Arrive Bernadette : imperméable k-way jaune fluo, un sac à provision et un carton de pizza à la main.

Bernadette - Salut la famille ! C’est moi !

Laetitia - Bonsoir maman !

Bernard se lève et va embrasser sa femme.

Bernard - Bonsoir ma poupée ! Pas trop crevée ?

Bernadette pose son sac et retire son k-way, découvrant un uniforme de caissière avec le badge.

Bernadette - Je suis raide déglinguée !

Elle pose le carton de pizza sur la table basse du salon et se laisse tomber sur le canapé. Bernard lui prend le carton des mains.

Bernard - Tiens, donne-moi ça ma poule, je vais t’aider.

Bernadette - Je vous jure, vraiment ! Je déteste les vendredis et les samedis ! (A Bernard.) Tu verrais la gueule des caddies : c’est à croire qu’ils font des stocks avant la guerre ! En plus, j’ai mon laser à codes-barres qui a bugué, les clients qui gueulaient, et la Jeannine qui disait que c’était de ma faute, comme quoi que je serais trop brusque… Ah non ! Vraiment, bonjour la fin de journée !

Laetitia - Ça fait cent fois que je te le dis maman : Jeannine, au fond, elle t’aime pas parce qu’elle sait très bien que t’aurais dû être chef à sa place…

Bernard - Et comment, oui !

Bernadette - Bon ! Je nous ai pris deux quatre-saisons. On a qu’à camper là, dans le salon !

Bernard - C’est vendu ! Je vais nous chercher un coup de pinard et des verres…

Laetitia (se levant à son tour) - Je prends les serviettes en papier dans le buffet ?

Bernadette - Oui, si tu veux. T’es mignonne ma puce… T’as mis de la crème ! Elle est à quoi ?

Laetitia - Oignon et lavande !

Bernadette - Ah bon ? Aux oignons ? Mais pourquoi ?

Laetitia (sûre d’elle) - C’est vachement bon pour les pores : ça les ouvre et ça les vide !

Bernadette - Ah bon ? Et la lavande alors ? C’est pour cacher l’odeur d’oignon ?

Laetitia - Non, ça tonifie !

Retour de Bernard dans le salon avec sa bouteille de rouge et ses verres.

Bernard - Bon, alors, les filles, on se fait quelle chaîne ?

Laetitia - La une, je t’ai dit ! Il y a la vie de Mike Brant !

Bernadette - Oh oui ! On va pas manquer ça ! Hé ! Laetitia… C’est sur « Laisse-moi t’aimer » que ton père il m’a emballée en boîte. Et puis, attention, le grand jeu : avec patin et griffures dans le dos !

Bernard - Bon, ben c’est tout, oui ?

Laetitia - Et il avait mis la langue ?

Bernadette - Il s’est gêné ! Non, mais, tu sais ma puce, c’était un rapide le Nanar !

Bernard - C’est fini, oui ? J’aime pas quand tu fais ça, Nadette !

Bernadette - On rigole, mon Bernard…

Bernard - Tu exagères ! Laetitia va croire que j’étais un coureur… Demain, je m’occupe de la Mégane : grand lavage et produit anti-craquelure sur les cuirs.

Bernadette - Hé ! tu viens avec moi à Auchan ?

Bernard - Ben oui, mais à cinq heures.

Laetitia - Je comprends pas, maman : tu bosses à Carrefour et tu vas faire tes courses à Auchan !

Bernadette - Je vais quand même pas magouiller dans l’hyper où je travaille ! Tandis qu’à Auchan, avec Micheline à la caisse onze, on s’arrange…

Laetitia - Ben, comment ça ?

Bernadette - Je t’explique. Je prends tout par deux : les bouteilles de Ricard, les poulets fermiers, les paquets de nouilles, la lessive, et cetera. Et Micheline, elle, elle tape chaque article qu’une seule fois et la semaine d’après, c’est elle qui vient à Carrefour et je lui fais pareil !

Laetitia - Mais c’est du vol !

Bernard - Doucement mademoiselle ! C’est pas du vol ! C’est notre façon à nous de se faire des stock-options.

Laetitia - Oh ! ben, vu comme ça, évidemment…

Bernadette - J’y pense, Nanar : faudra aussi qu’on passe au Balto, j’ai des Morpion… J’en ai deux remboursables et un Millionnaire à dix euros gagnant !

Bernard - J’en profiterai pour faire mon loto, c’est la super cagnotte à vingt-cinq millions d’euros !

Bernadette - Rêve pas, Nanar, quand même…

Laetitia - Oh ! la vache ! Si ça nous arrivait, bonjour la teuf, hein !

Bernadette - C’est sûr ! Moi, en tout cas, je pars en vacances tout de suite !

Laetitia - En hiver ? Tu vas cailler sous la tente aux Sables d’Olonne…

Bernard - Mais, ma pauvre fille, quand on est millionnaire en euros, on va pas en vacances sous la tente ! On a un camping-car !

Bernadette - C’est clair ! Et on va plus aux Sables d’Olonne, on va… à la Grande-Motte !

Bernard - En tout cas, si ça nous arrivait, la première chose que je ferais, moi : j’irais pisser sur le bureau à ce gros con de Lambert ! C’est un fantasme. Des fois, j’en rêve même la nuit ! (Il se met à tousser.)

Bernadette - Ça y est ! Tu tousses ! Il y avait longtemps ! Tu dois encore me couver une grippe…

Laetitia - C’est vrai qu’on est en plein dans la mauvaise saison pour papa…

Bernard - Hé ! les filles ! Je suis contremaître dans le bâtiment. Je bosse pas près d’un radiateur, moi. Faut y aller sur les chantiers le matin !

Bernadette - Eh ben, chantier ou pas chantier, lundi, si t’as de la fièvre, ça sera arrêt maladie et puis c’est tout !

Laetitia - Arrêtez tous les deux, y’a Mike Brant qui va commencer, c’est l’heure…

Musique de Mike Brant : « C’est ma prière ».

 

NOIR

 

 

 

 

SCÈNE II

Bernard, Laetitia, Bernadette

 

Le téléphone sonne longtemps dans le salon des Leblanc. Bernard arrive, laisse ouvert avec les clefs sur la porte ; il a deux baguettes et le journal à la main et se précipite pour décrocher. Il est en jogging sous son imperméable et porte une grosse écharpe autour du cou.

Bernard - Voilà, voilà, j’arrive ! (Il décroche le téléphone.) Bernard Leblanc, j’écoute ! (…) Ah ! c’est vous monsieur Lambert ! (…) Ah ! ben c’est gentil d’appeler. (…) Ah oui ! Trois jours, c’est ce qu’il a dit le docteur… (…) Ah ! je vous comprends, ça arrange pas l’entreprise… Et vous non plus, monsieur Lambert (…) Bien sûr, bien sûr… (…) Hein ? Pardon ? (…) J’ai été long à décrocher ? Ben oui, c’est la fièvre… Je marche pas vite… (…) Pardon ? (…) 37,6 °C ce matin… (…) C’est pas beaucoup ? C’est pas beaucoup… Faut voir, hein ! Chez moi, dans l’Aisne, il y a un dicton qui dit : « 37,6 °C en matinée, alité en fin de soirée ! » (…) Eh oui ! Je sais bien, hein ! (…) Trois jours… (…) C’est pas moi qui le dis, c’est le docteur. (…) C’est la loi… (…) C’est ça monsieur Lambert, merci quand même d’avoir appelé, hein ! A dans trois jours… (…) Oh ! bah oui, bien sûr, si des fois ça allait mieux ! Au revoir monsieur Lambert ! (Il raccroche.) Comptes-y, tiens, saloperie ! (Il va retirer ses clefs de la porte d’entrée qu’il ferme tout en chantant sur l’air de Mike Brant : « Laisse-moi glander… Jusqu’à jeudi… Laisse-moi, laisse-moi glander… » Il sort le « Parisien » de sa poche et les tickets de loto de la commode.) Mes lunettes… Où qu’elles sont mes lunettes ? Ah ! les voilà ! (Il les trouve sur la télé. Il regarde par la fenêtre en passant.) Merde ! Il va encore flotter… C’est pas bon pour les peintures métallisées, ça… Faut absolument que je fasse venir une bâche par La Redoute… (Il s’installe sur le canapé.) Alors, voyons ça… (Il passe du ticket au journal d’un ton enjoué au début.) Le 8 !… Tiens, le 8 ! C’est bon ! Le 17… (Il regarde le journal.) Eh ben, le 17 justement ! Le 32… Le 32 !… Le 27… Le 27 !… Oh ! putain, oui, il est là ! (Il commence à avoir un ton hésitant.) Le 16 ?… Oui… Je suis pas bien là… (Il met la main sur son front.) C’est la fièvre… Le 5 ? Ah non ! C’est une blague !… Et le numéro complémentaire… L’année de naissance de mémé Odette… Le 28 ?… Ah ! putain ! Ça y est, mémé Odette elle y est aussi ! Non, c’est pas possible, il y a une erreur… Calme-toi mon Nanar, c’est la fièvre qui monte, ça… Putain… (Il se lève, se sert un petit Ricard et le regarde.) Non, non, pas d’eau aujourd’hui, faut que ce soit bien fort… (Il le boit d’une traite, s’approche et, sans s’asseoir, regarde de haut le billet de loto et le journal.) J’y crois pas… Il y a un loup quelque part… J’y crois pas et puis c’est tout ! (Il se gratte le menton, hésite, ouvre le tiroir de la commode et sort une grosse loupe. Il se ressert un petit Ricard qu’il boit cul sec et retourne s’asseoir sur le canapé. Il s’approche du journal et du billet avec la loupe en passant de l’un à l’autre.) J’y retourne calmement… (Speed à l’extrême.) Le 8, le 8 ! Le 17, le 17 ! Le 32, le 32 ! Le 27, le 27 ! Le 16, le 16 ! Le 5, le 5 ! Mémé Odette, mémé Odette ! Oh ! putain, putain, putain ! C’est pas possible! Dans l’autre sens peut-être ? Mémé Odette, mémé Odette ! Le 5, le 5 ! Le 16, le 16 ! Le 27, le 27 ! Le 32, le 32 ! Le 17, le 17 ! Et le 8, le 8 !!! Oh là là !… Vingt-cinq millions d’euros… La super cagnotte… Six fois deux, douze. Je rajoute un peu à cause du cinq après la virgule… Putain ! Ça nous fait dans les cent soixante-dix millions… Et cent soixante-dix millions ça fait… (Il compte sur ses doigts.) Dix-sept milliards de centimes !! L’enfoiré ! (Il hurle comme un supporter de football.) On a gagné ! On a gagné !… Oh ! c’est trop ! Ou alors, c’est pas le bon journal ? (Il se précipite sur le « Parisien ».) Lundi 2 ! C’est le bon ! C’est le bon ! 2005… Ouais, c’est bon !!! (Le téléphone sonne. Il est tétanisé sur le canapé.) C’est eux ! Je réponds pas. Ça c’est eux, ils se sont aperçu qu’il y avait une erreur… Je réponds pas, je réponds pas ! Oh ! si… Il faut répondre.

Il se dirige vers le téléphone, hésitant. Il va pour décrocher, puis retire sa main. Le répondeur se déclenche. On entend les messages suivants : « Salut, bonjour, vous êtes bien chez les Leblanc, à...

Il vous reste 90% de ce texte à découvrir.


Achetez un pass à partir de 5€ pour accéder à tous nos textes en ligne, en intégralité.



error: Ce contenu est protégé !
Retour en haut