L'action se déroule chez Julien, quadragénaire et cadre supérieur dans une société pétrolière. Dans le salon sont disposés entre autre un divan, une table basse, un petit bureau sur lequel trône un ordinateur, un mini-bar. Julien joue aux échecs avec François, son ami et collègue. Ils sont en pleine discussion et ne s'intéressent au jeu que très superficiellement. Un cadeau est posé quelque part, bien en vue.
JULIEN - Le problème avec les femmes, c'est que plus je consomme, moins j'ai d'ivresse.
FRANÇOIS - Tu consommes trop. T'as autant de maîtresses que de placements en bourse alors on ne peut pas vraiment dire que tu consommes avec modération. Tu enchaînes les rencontres sans prendre le temps de respirer et au moindre petit pépin, tu baisses les bras. La chance, ça se force un peu, Julien. Tu veux que je te dise ? Tu manques de combativité. Tu te rappelles de ce que disait notre prof de commerce international ? Dans la vie, faut être un winner, un killer. Je te prends une vodka.
JULIEN - Attends, attends ! Qui c'est qu'a décroché le contrat avec les Chinois pour la construction de l'oléoduc Shanghai-Batang ? Il a fallu que je me cramponne à l'affaire pendant des mois. Alors dis pas que je manque de combativité.
FRANÇOIS - Ah dans le boulot, il n'y a rien à dire. T'aurais des leçons à me donner. Mais pour ce qui est des femmes, il y a du mou dans la corde à nœuds. T'as eu au moins 25 femmes en deux mois, ce qui te fait 2,5 femmes par semaine. Alors c'est pas en passant des nuits à faire des ho et des ha, au revoir madame et à jamais que tu vas trouver celle qui peut vraiment te convenir. Tu bâcles, un point c'est tout.
JULIEN - J'en ai marre d'être seul, François. C'est la galère. Toutes ces filles que je rencontre se foutent éperdument de mes états d'âmes. Des fois, je passe la nuit avec une femme. On fait comme si de rien n'était, comme si tout allait bien. Comme si on s'aimait. En fait, on s'aime pas. On s'en fout. On est juste là pour se donner un peu de tendresse, d'excitation. Quand je dis on se donne, je devrais dire on se prend. On s'arrache les morceaux d'une nuit déjà bien entamée et on laisse les restes sur la table du petit déj'. Et moi, j'attends qu'une chose, c'est qu'elles se barrent et qu'elles emportent avec elles leurs odeurs standards de chez Guerlain et leur soutien-gorge de chez Carrefour.
(François qui a jeté un œil à l'échiquier, avance une pièce. Julien rétorque machinalement.)
FRANÇOIS - Guerlain, c'est le parfum de Suzie. Elle trouve ça Hype.
JULIEN - Faire l'amour, ça devrait être un plaisir. Pour moi, ça devient une corvée.
FRANÇOIS - Personne te force.
JULIEN - Si moi. J'ai toujours un espoir. Je me dis qu'à force de baiser, je vais me dégoûter du cul et que je pourrai enfin me consacrer entièrement à l'amour. C'est mon côté fleur bleue. L'amour et moi, on a une incompatibilité chronique.
FRANÇOIS - T'es trop sensible, Julien. Qu'est-ce que tu t'emmerdes avec l'amour ? Je te sers ?
JULIEN - L'amour, c'est quand même la base d'une vie de couple réussie, non ?
FRANÇOIS - C'est là que t'es à coté de la plaque. Un couple ne se construit pas sur l'amour mais pour l'amour. Ce n'est pas une base de départ, c'est un objectif à atteindre. T'as le temps. Je t'ai déjà dit d'acheter de la Zoubrowska. Elle est meilleure.
JULIEN - Tu veux dire que l'appétit vient en mangeant ?
FRANÇOIS - Mais oui, bien sûr. Tu choisis une nana ni trop conne ni trop maligne. Et hop ! Les choses se font toutes seules. Au début, tu lui trouves des défauts, des imperfections et puis tu finis par t'habituer, par oublier les contraintes et par te dire que tu l'aimes.
JULIEN - La méthode Coué. Tu te répètes “je l'aime” toute la journée et le soir venu, t'es fou amoureux d'elle.
FRANÇOIS - Et pourquoi pas ? Si ça marche ? C'est le résultat qui compte, non ? Pourvu que tu trouves ton bonheur, peu importe les moyens.
JULIEN - Et ta femme pense comme toi ?
FRANÇOIS - Bien sûr. Suzie trouve ça Hype.
JULIEN - Hype ?
FRANÇOIS (lui donne un cadeau) - Tiens. Joyeux anniversaire.
JULIEN - Merci. (Il regarde le paquet sans l'ouvrir.)
FRANÇOIS - Dis donc, vu la tête que tu fais quand on t'offre un cadeau, ça doit faire peur à voir quand tu portes le deuil.
(Julien prend le cadeau mais ne l'ouvre pas.
Le téléphone mobile de François sonne.)
C'est Suzie. Ouvre ton cadeau. Allô ? Oui, chérie... je suis chez Julien... Non, il l'a pas encore ouvert, il me fait une thèse... Oui, je te raconterai... (A Julien.) Elle veut savoir la tête que tu feras. (A Suzie.) Oui chérie... comment ? Lundi soir ? Ah non, lundi j'ai mon cours de sophro... Bon, bon... d'accord... j'annulerai... oui, mon amour... gouzi gouzi gouzou gaza... gouzi gouzi gouzou gaza !
(Il raccroche, ravi. Julien n'a toujours pas ouvert son cadeau mais il en a profité pour se peigner.)
FRANÇOIS - On a vachement de complicité.
JULIEN - Y'a pas l'ombre d'un doute. Et tu annules souvent tes cours pour satisfaire madame ?
FRANÇOIS - Non. C'est exceptionnel. Mais là, ses parents viennent pour l'anniversaire de sa mère. C'est important pour elle que je sois là.
JULIEN - Bien sûr.
FRANÇOIS - Ils sont sympas en plus.
JULIEN - En plus de quoi ?
FRANÇOIS - Non, ils sont sympas, un point c'est tout. Son père est antiquaire.
JULIEN - T'as horreur de la brocante.
FRANÇOIS - Plus maintenant. Tu sais, quand tu discutes avec un vrai passionné, tu finis par aimer ce qu'il aime.
JULIEN - Et ben je te souhaite seulement de jamais tomber sur un mange-merde.
FRANÇOIS - Bon, allez, ouvre ton cadeau !
JULIEN - C'est quoi ?
FRANÇOIS - C'est... Oh, attends. Ouvre pas tout de suite.
JULIEN - Tu ne sais pas ce que tu veux.
FRANÇOIS - Dis-moi d'abord comment tu vois ta femme idéale ?
JULIEN - Ma femme idéale ? Je ne sais pas... Elle serait raffinée, élégante, sensible...
FRANÇOIS - Et belle ! Tu ne voudrais quand même pas d'un cageot ?
JULIEN - Elle serait belle pour moi en tout cas. Elle aurait du charme, de la sensualité. ça ne serait peut-être pas une bimbo mais je lirais assez de choses dans ses yeux pour la trouver plus belle que n'importe qu'elle autre femme.
FRANÇOIS - Et tu liras quoi dans ses yeux ?
JULIEN - Je ne sais pas... plein de choses.
FRANÇOIS - Mais quoi par exemple ?
JULIEN - Des choses euh... plein de choses quoi.
FRANÇOIS - T'es pas clair. T'es pas clair et t'es trop exigeant.
JULIEN - Trop exigeant ? Si t'es pas exigeant en amour, où tu y seras ? C'est ma vie qui se joue au beau milieu des exigences, je te rappelle. Il faudrait quoi ? Que je me contente de peu ? Que je fasse comme toi ? Un compromis avec mes sentiments du style : je ne suis pas fou d'elle mais bon, elle a de beaux yeux, elle me prend pas la tête et elle fait tellement bien les goulaches.
FRANÇOIS - Les goulaches ? C'est quoi ça ? Un truc sexuel que je ne connaîtrais pas ?
JULIEN - Je vais t'avouer un truc François. Parfois quand je me sens seul, vraiment seul, je t'envie d'être avec Suzie. Dans ces moments-là, je m'en contenterais, c'est vrai. Mais bon, c'est des coups de blues qui passent. Au quotidien, je préfère être seul que de me satisfaire d'un palliatif.
FRANÇOIS - Suzie n'est pas mon palliatif. C'est mon remède.
JULIEN - A quoi ?
FRANÇOIS - Je ne sais pas. A la solitude, j'imagine. Bon, allez ouvre ton cadeau maintenant.
(Julien ouvre le paquet et en sort des papiers et un catalogue. François l'observe, fier de lui, et attend la réaction de Julien.)
JULIEN - Qu'est-ce que c'est ?
FRANÇOIS - Le catalogue des RCA 222.
JULIEN - C'est quoi ?
FRANÇOIS - Tu ne connais pas ? Mais c'est le truc en vogue. Suzie dit que c'est hyper hype. C'est une idée à elle d'ailleurs. C'est un androïde, un robot à l'apparence humaine que tu programmes à ta guise.
JULIEN - Mais c'est pour quoi faire ?
FRANÇOIS - Pour te faire un peu de compagnie. Pour rigoler quoi. Regarde les photos des modèles féminins, certains sont top du top.
JULIEN - Tu m'étonnes. Elles sont carrément canons. Mais ça doit être des photos truquées ça. En réalité, tu dois te retrouver avec une espèce de poupée gonflable qui fait “oui” de la tête et qui tape des mains quand tu lui presses les seins. Les photos de pub, c'est toujours truqué.
FRANÇOIS - Mais non, ça peut pas être truqué, c'est fabriqué aux Etats-Unis par Engineering corporation. C'est certifié et garanti. Et puis tu vas voir, c'est simple, tu as un CD ROM et tu programmes ton RCA. Tu peux avoir ce que tu veux. Une artiste émancipée ? Une secrétaire bilingue tendance bigoudène ? Une intellectuelle nymphomane ? C'est toi qui vois.
JULIEN - Mais ça ne doit pas être agréable au toucher ce machin-là. ça doit être froid.
FRANÇOIS - Tu plaisantes. Ils ont pensé à tout. C'est la réplique parfaite de l'humain. Tu n'y vois que du feu. Elles ont la peau douce, chaude et tout et tout.
JULIEN - Et tout et tout ?
FRANÇOIS - Et tout et tout.
JULIEN - Elle peut faire le ménage aussi ?
FRANÇOIS - Evidemment. Le ménage, la vaisselle, les pipes. Tout ! Je te jure, ça vaut le coup d'essayer.
JULIEN - ça peut être drôle, c'est vrai. Mais c'est pas un peu machiste comme...